<?xml version="1.0" encoding="utf-8" standalone="yes"?><rss version="2.0" xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"><channel><title>Enjeux 296 | ENJEUX</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/numeros/enjeux-296/</link><atom:link href="https://enjeux.unite-action.fr/numeros/enjeux-296/index.xml" rel="self" type="application/rss+xml"/><description>Enjeux 296</description><generator>Hugo Blox Builder (https://hugoblox.com)</generator><language>fr-FR</language><lastBuildDate>Sun, 21 Dec 2025 09:00:00 +0000</lastBuildDate><image><url>https://enjeux.unite-action.fr/media/logo_hu_ab7e93d480d9d848.png</url><title>Enjeux 296</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/numeros/enjeux-296/</link></image><item><title>Pas d’hibernation pour UA !</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/02-actu/</link><pubDate>Sun, 21 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/02-actu/</guid><description>&lt;h1 id="pas-dhibernation-pour-ua-"&gt;Pas d’hibernation pour UA !&lt;/h1&gt;
&lt;h2 id="le-budget-et-les-régressions-sociales"&gt;Le Budget et les Régressions Sociales&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Alors que les débats sur le budget se poursuivent à l’Assemblée nationale, le musée des horreurs se développe. Les suppressions de postes sont votées, les mesures fiscales sur les plus hauts patrimoines ou grandes fortunes sont rejetées, le tout avec des alliances allant du bloc central à l’extrême droite. Le Sénat quant à lui aggrave les décisions prises à l’Assemblée en s’opposant à toute mesure de justice fiscale et en réduisant encore et toujours les dépenses publiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, le pire n’est jamais écrit. Les régressions prévues dans ce budget, pas plus que la montée de l’extrême droite ne sont inéluctables. Par ses votes, le RN démontre qu’il est un parti ultralibéral, qui refuse la justice fiscale et sociale. Il en aura fallu bien peu pour que son pseudo-vernis social ne craque. Quant aux injustices fiscales et sociales, elles peuvent être combattues par des mobilisations unitaires et massives.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="la-transition-écologique-sacrifiée"&gt;La Transition Écologique Sacrifiée&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La transition écologique est également l’une des grandes politiques sacrifiées par le budget 2026. Alors que les conséquences du dérèglement climatique s’aggravent au fil des années, les politiques publiques susceptibles d’engager les réorientations nécessaires sont abandonnées ou continuent à être ignorées. Encore une fois, l’alliance des droites et de l’extrême droite pour nier le changement climatique et dénoncer les politiques publiques favorables à l’environnement n’ont pour but que de garantir les profits d’une économie fondée sur le carbone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, les questions posées par la transition écologique sont nombreuses et le syndicalisme doit s’en emparer : les transformations radicales qu’elle imposera auront des conséquences majeures sur le travail, la répartition des richesses, les moyens et manières de produire… toutes les dimensions de nos vies seront impactées.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="laction-syndicale-pour-lécologie"&gt;L&amp;rsquo;Action Syndicale pour l&amp;rsquo;Écologie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La CGT a engagé un travail sur tous ces sujets avec le « radar travail - environnement ». Unité-Action a choisi d’organiser un premier séminaire sur le thème « écologie - production - industrie », en sollicitant ces camarades pour une partie du séminaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Initialement prévu le 13 novembre, nous avons fait le choix de le décaler au jeudi 8 janvier en raison d’un conflit de calendrier. Il aura lieu dans les locaux du SNUipp rue Cabanis. N’hésitez pas à vous inscrire dès maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 28 novembre séminaire régional UA-FSU à Reims : venez nombreuses et nombreux !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Rachel Schneider, Emmanuel Mercier, Valérie Poyet et Thierry Quétu&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Refaire société</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/03-edito/</link><pubDate>Sat, 20 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/03-edito/</guid><description>&lt;p&gt;Refaire société&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-clivage-social-et-le-rôle-de-lécole"&gt;Le clivage social et le rôle de l&amp;rsquo;École&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans une France de plus en plus clivée, segmentée par des politiques, notamment éducatives, basées sur le tri social, redonner les clefs d’un « vivre ensemble » en luttant contre les déterminismes, les fractures et en introduisant partout de l’égalité, du commun est essentiel. L’École de la République doit être investie de ce rôle essentiel. Or, force est de constater que les réformes successives et les dispositifs mis en place n’ont fait que renforcer des inégalités déjà criantes, au lieu de tout faire pour les amoindrir.&lt;/p&gt;
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&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="les-réformes-qui-accentuent-le-tri"&gt;Les réformes qui accentuent le tri&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Réforme des lycées, de la voie professionnelle, mise en place des groupes de besoin dans le secondaire… Tout est en place pour accentuer de plus en plus prématurément le tri des élèves en installant une École à plusieurs vitesses. La culture commune, la démocratisation de la réussite scolaire ne sont plus des objectifs réels mais de simples arguments servant la mise en œuvre d’une transformation de l’École où chacun∙e serait responsable de son propre parcours, de ses échecs et de ses réussites.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="loffensive-de-lenseignement-privé"&gt;L&amp;rsquo;offensive de l&amp;rsquo;enseignement privé&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C’est dans ce contexte dégradé qu’une nouvelle offensive de l’École privée, catholique, se fait jour avec les déclarations de Guillaume Prévost, secrétaire général de l’enseignement catholique, qui affirme qu’il faut « redonner clairement le droit à une enseignante de faire une prière le matin avec ses élèves, parce que c’est le cœur du projet ». Alors que le privé s’exonère déjà d’enseignements (quand on pense à son rejet de l’EVARS) ou de dispositifs, il en vient maintenant à contester ouvertement le principe de laïcité de la République. Face aux reproches du manque de mixité sociale dans les établissements privés, Prévost ose même pointer un sous-investissement de l’État, alors qu’ils sont financés à 75% par les deniers publics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
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&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est plus que temps de rompre avec ce dualisme scolaire qui nuit à l’établissement d’une culture qui serait commune à toutes et tous et qui permettrait de se sentir appartenir à une seule et même société.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="pour-une-école-de-lintérêt-général"&gt;Pour une École de l&amp;rsquo;intérêt général&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L’École doit répondre et former à un projet de société et ce dernier ne peut être la somme d’intérêts particuliers mais bien guidé par l’intérêt général.
Il en va ainsi de l’École mais cela reste vrai dans bien d’autres domaines comme on peut le constater lors des discussions budgétaires à l’œuvre actuellement. Notre pays mérite bien mieux que cela et c’est de commun et de justice dont nous avons besoin !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Benoit Hubert&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Faire nombre, faire masse</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/04-actu/</link><pubDate>Thu, 18 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/04-actu/</guid><description>&lt;h2 id="introduction"&gt;Introduction&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On peut être interloqué·es de voir évoluer en parallèle des gouvernements ayant de moins en moins d’assise parlementaire avec une orientation budgétaire socialement de plus en plus violente. De la même manière, une bataille culturelle d’ampleur avance, avec une population qui pense de moins en moins légitime de réduire les dépenses et de plus en plus nécessaire d’augmenter les recettes, alors même que la taxe Zucman, emblématique, a été rejetée à l’assemblée.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="démocratie-contre-capitalisme--lanalyse-de-romaric-godin"&gt;Démocratie contre Capitalisme : L&amp;rsquo;Analyse de Romaric Godin&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans un article éclairant paru à la rentrée, Romaric Godin appelle à remettre le récit dominant à l’endroit, et démontre que ce n’est pas l’économie française qui est une victime innocente de la crise politique, mais bien l’inverse : « Le pays, comme, du reste, l’économie mondiale, ne s’est jamais remis de la crise de 2007-2008. Le « gâteau » augmentant désormais de plus en plus lentement, le combat pour son partage est nécessairement plus âpre. » Le journaliste conclut ainsi son analyse : « Le capital français peut alors faire un choix cynique : puisqu’il existe une opposition entre démocratie et capitalisme, il faut sacrifier la démocratie. Un régime autoritaire permettrait alors d’appliquer la stratégie d’unité du capital de façon plus efficace et plus violente, avec la mise en place de discriminations, de dérégulations sociales et environnementales, de baisses massives d’impôts sur le capital et de mise à mort de l’État social. »&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-rôle-crucial-des-stratégies-syndicales"&gt;Le Rôle Crucial des Stratégies Syndicales&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La question de notre rôle dans la période est brûlante. Si tou·tes les militant·es partagent l’idée que nos échanges avec les partis politiques de toute la gauche doivent être poursuivis, pour nourrir autant que possible les programmes et les orientations politiques, nous sommes d’abord et avant tout responsables des stratégies syndicales. Et nos urgences sont claires. C’est en continuant d’informer et de rassembler nos professions sur ces questions de dépenses et de recettes, de besoins et de financement, de choix de société à faire pour réduire les inégalités par l’accès aux services publics et la sécurité sociale, que nous créons les conditions des mobilisations d’ampleur que la situation réclame. Car en alimentant et renforçant sans relâche les ferments des luttes sociales, nous menons deux combats pour le prix d’un : nous travaillons aussi à décrédibiliser l’extrême droite comme réponse aux colères populaires, en éclaircissant les alternatives possibles.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="construire-le-collectif"&gt;Construire le Collectif&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous savons que de nouvelles crises sociales, climatiques, environnementales, géopolitiques sont devant nous, et nous savons aussi que les outils pour construire du collectif ne sont pas si nombreux… Avec toute l’énergie qui nous anime, soyons au plus près de nos professions pour porter nos revendications et démontrer que d’autres choix sont réellement possibles. À condition de faire nombre, à condition de faire masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Rachel Schneider, Emmanuel Mercier, Valérie Poyet et Thierry Quétu&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>La Fête de l’Humanité 2025 : le stand FSU a brillé</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/04-fete-huma/</link><pubDate>Wed, 17 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/04-fete-huma/</guid><description>&lt;h2 id="le-stand-fsu-à-la-fête-de-lhumanité-2025"&gt;Le stand FSU à la Fête de l&amp;rsquo;Humanité 2025&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La Fête de l’Humanité, qui s’organise depuis 2022 sur le site de l’ancienne base aérienne 217 au Plessis-Pâté dans l’Essonne, s’est tenue cette année du vendredi 12 au dimanche 14 septembre 2025. Le stand FSU a brillé avenue Bobby Sands, tout au long du week-end, avec, comme chaque année, des animations artistiques et politiques, destinées à rassembler les militant·es et les visiteur·ses, les jeunes et les moins jeunes, autour de produits artisanaux et d’objectifs communs partagés. Tantôt lieu de débats riches et variés, tantôt lieu de rencontres réjouissantes et musicales, ce stand a donné une véritable visibilité aux actions et à l’engagement sans relâche de notre fédération.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
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&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="un-engagement-politique-fort-et-un-programme-dense"&gt;Un engagement politique fort et un programme dense&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette 90e édition de la Fête a eu lieu lieu dans un contexte inédit, entre un 10 septembre particulièrement combatif et la mobilisation intersyndicale très réussie contre le budget du 18 septembre. La FSU y a porté haut ses couleurs et occupé le terrain politique. Féminisme, sécurité sociale, bâti scolaire, ambition pour la jeunesse, défense des personnels AESH, solidarité avec la Palestine : le programme a été dense et à la hauteur de cette rentrée sociale tumultueuse. Chaque débat a mis en lumière notre combat contre l’austérité et l’extrême-droite. Tout·es les militant·es impliqué·es y ont incarné avec entrain les principes de notre syndicalisme de lutte et de transformation sociale, aux côtés de représentant·es des associations et collectifs avec lesquels nous travaillons au quotidien (Osez le féminisme, Nos Services Publics, Alliance Écologique et Sociale).&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="perspectives-et-importance-de-lévénement"&gt;Perspectives et importance de l&amp;rsquo;événement&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Gageons que l’édition prochaine, quelques mois avant les élections professionnelles de décembre 2026, sera aussi flamboyante et énergique. C’est dans de tels événements que nous puisons les ressources nécessaires à la construction d’un rapport de force puissant pour faire barrage à l’injustice et pour protéger nos services publics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Yelena Susic, secrétaire départementale de la FSU 91&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Médias et capital : un enjeu démocratique</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/05-dossier/</link><pubDate>Tue, 16 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/05-dossier/</guid><description>&lt;h2 id="introduction--80-ans-après-les-espoirs-de-camus"&gt;Introduction : 80 ans après les espoirs de Camus&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quelques semaines après l’insurrection populaire puis l’arrivée des troupes de Leclerc qui libèrent Paris, Albert Camus (1913-1960), révélé par L’étranger (1942), exprime ses espérances et ses craintes pour la presse d’après guerre. Pour le résistant Camus, la République renaissante, dont la liberté de la presse sera un pilier, devra être plus démocratique, débarrassée de la corruption, et toute entière tournée vers l’émancipation des citoyen·nes et le bien public. 80 ans après la folle espérance de la Libération, ce dossier dresse un bilan, plutôt sombre, d’un paysage médiatique à nouveau largement soumis au capital, et en partie mis au service de ceux que Camus et ses camarades clandestins combattaient dans la nuit de l’Occupation. Mais le futur n’est jamais écrit à l’avance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-rôle-de-la-presse-selon-albert-camus"&gt;Le rôle de la presse selon Albert Camus&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;« Puisque, entre l’insurrection et la guerre, une pause nous est aujourd’hui donnée, je voudrais parler d’une chose que je connais bien et qui me tient à cœur, je veux dire la presse. Et puisqu’il s’agit de cette nouvelle presse qui est sortie de la bataille de Paris, je voudrais en parler avec, en même temps, la fraternité et la clairvoyance que l’on doit à des camarades de combat.
Lorsque nous rédigions nos journaux dans la clandestinité, c’était naturellement sans histoires et sans déclarations de principe. Mais je sais que pour tous nos camarades de tous nos journaux, c’était avec un grand espoir secret. Nous avions l’espérance que ces hommes, qui avaient couru des dangers mortels au nom de quelques idées qui leur étaient chères, sauraient donner à leur pays la presse qu’il méritait et qu’il n’avait plus. Nous savions par expérience que la presse d’avant-guerre était perdue dans son principe et dans sa morale. L’appétit de l’argent et l’indifférence aux choses de la grandeur avaient opéré en même temps pour donner à la France une presse qui, à de rares exceptions près, n’avait d’autre but que de grandir la puissance de quelques-uns et d’autre effet que d’avilir la moralité de tous. Il n’a donc pas été difficile à cette presse de devenir ce qu’elle a été de 1940 à̀ 1944, c’est-à-dire la honte de ce pays.
Notre désir, d’autant plus profond qu’il était souvent muet, était de libérer les journaux de l’argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à̀ la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui. Nous pensions alors qu’un pays vaut souvent ce que vaut la presse. Et s’il est vrai que les journaux sont la voix d’une nation, nous étions décidés, à notre place et pour notre faible part, à élever ce pays en élevant son langage. À tort ou à raison, c’est pour cela que beaucoup d’entre nous sont morts dans d’inimaginables conditions et que d’autres souffrent la solitude et les menaces de la prison. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Critique de la nouvelle presse », Combat, 31 août 1944&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Presse un rempart fissuré</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/06-presse/</link><pubDate>Mon, 15 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/06-presse/</guid><description>&lt;p&gt;&lt;em&gt;Entretien avec Julie Sedel&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Julie Sedel est professeure des Universités en sociologie à l&amp;rsquo;Université de Lorraine (UFR SHS Nancy), rattachée au laboratoire Tetras (Territoires, Travail, Age et Santé). Ses recherches portent sur le journalisme, ses hiérarchies, sa féminisation et ses modes de financement. Elle a notamment écrit : Dirigeants de médias. Sociologie d&amp;rsquo;un groupe patronal, PUR, 2021 et Sociologie des dirigeants de presse, La Découverte, 2022.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-contrôle-financier-des-médias"&gt;Le contrôle financier des médias&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; peut-on parler en France aujourd&amp;rsquo;hui de mainmise du capital financier sur les médias de masse : presse papier, audiovisuel, réseaux sociaux ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Julie Sedel :&lt;/strong&gt; la réponse n’est pas évidente. Cette mainmise du capitalisme sur des médias existe par l’existence de filières médias dans plusieurs grands groupes cotés en Bourse, et le mouvement s’accélère, avec notamment le groupe CMA Médias (filiale du groupe CMA-CGM). Mais dans l’autre sens, le groupe Lagardère se sépare de certains de ses titres, et Patrick Drahi (SFR) se désengage de Libération, de L’Express et de BFM TV. Le cas le plus voyant est celui de Vincent Bolloré, porteur d’une ligne éditoriale politique assumée, ce qui est une nouveauté dans le secteur audiovisuel, et de pratiques brutales de mises à l’écart (comme à Canal Plus avec le limogeage de la direction). J’ai surtout travaillé sur les personnels en charge de la ligne stratégique au jour le jour, les actionnaires sont très peu souvent à la direction opérationnelle des journaux, à quelques exceptions près, comme, par exemple, Claude Perdriel, lorsqu’il était actionnaire majoritaire du groupe Nouvel Observateur. L’attitude de ces patrons est diverse vis-à-vis des équipes rédactionnelles : Serge Dassault était assez interventionniste au Figaro, inversement, Laurent Joffrin, un temps directeur de Libération, raconte en entretien comment l’actionnaire majoritaire de Libération lui avait accordé une paix royale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="lautonomie-professionnelle-des-journalistes"&gt;L&amp;rsquo;autonomie professionnelle des journalistes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; les journalistes conservent-ils leur autonomie professionnelle face aux propriétaires ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Julie Sedel :&lt;/strong&gt; l’autonomie est une valeur fondamentale dans le milieu des journalistes. Rodolphe Saadé, actionnaire majoritaire de la compagnie de transports maritimes CMA CGE, qui contrôle par ailleurs Corse matin et La Tribune, s’est heurté à l’équipe rédactionnelle de La Provence et a dû reculer. Mais les journalistes constituent également une profession en voie de précarisation, il est difficile de trouver ou de retrouver un emploi stable. Les normes professionnelles restent fortes, les écoles de journalisme rappellent les valeurs, la déontologie, les pratiques et l’excellence professionnelle. La profession doit toujours se battre pour délimiter son territoire par rapport, par exemple, aux communicants, mais aussi aux acteurs politiques, économiques.
Mais cette autonomie face aux acteurs économiques ou aux politiques n’est jamais acquise une fois pour toutes. Les journalistes disposent d’un statut particulier mais qui ne leur garantit pas un emploi après une démission. Le nouveau patronat des médias semble vouloir réguler le marché de l’emploi de journaliste. Ceci étant ils ne sont pas homogènes politiquement. Saadé est moins conservateur que Bolloré, mais on assiste à un tournant idéologique avec la quasi-disparition de capitalistes progressistes comme ont pu l’être un Mathieu Pigasse, ou dans les années quatre-vingt, un Pierre Bergé, un Jérôme Seydoux, ce qui laisse la presse de gauche orpheline. Le milieu des dirigeants de presse reste hétéroclite, avec une diversité de parcours et de profils : militant, comme Serge July, intellectuel, journalistique, économique, étatique… Les directeurs éditoriaux représentent la rédaction face aux actionnaires avec lesquels parfois la greffe ne prend pas. Les communautés rédactionnelles font front, rédigent et votent des motions de censure ou de défiance, qui restent des actes symboliques, comme en témoignent les conflits à Télérama ou La Tribune, conflits qui traduisent des désaccords sur les lignes éditoriales et les méthodes de management.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="pluralisme-de-linformation-et-montée-de-lextrême-droite"&gt;Pluralisme de l&amp;rsquo;information et montée de l&amp;rsquo;extrême droite&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; comment garantir l&amp;rsquo;accès à une information pluraliste en France, dans le contexte de la montée de l&amp;rsquo;extrême droite ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Julie Sedel :&lt;/strong&gt; l’extrême droite mettait souvent en avant le fait qu’elle n’avait pas accès aux médias. Sa communication est d’abord passée par des sites internet comme Français de souche ou Boulevard Voltaire qui produisent leurs propres informations et se disent, pour certains, « apartisans ». On trouve aujourd’hui un capitalisme favorable à l’extrême droite avec Vincent Bolloré (Canal+, CNews, D8, le JDD…), Gérald Penciolelli (Causeur).
Le monde journalistique est cependant moins menacé que celui de l’édition par la concentration. La France bénéficie d’une diversité plus grande dans la presse, les médias publics sont menacés mais ils existent, et sont d’ailleurs un rempart contre l’extrême droite. Si celle-ci parvient au pouvoir, on peut craindre un recul du pluralisme sur les chaînes publiques. Mais le pluralisme est un mot-valise. Il s’agit, un peu comme « l’indépendance », d’une notion à géométrie variable, inséparable de luttes politiques pour la définition de l’information. On voit ainsi sur les émissions de plateau des chaînes publiques intervenir des figures médiatiques venues de CNews au nom du pluralisme (Nathan Devers, Paul Melin). Les lois anti concentration pourraient être renforcées. Le métier de journaliste est fragilisé, par les acteurs politiques et par la société, dans leur rôle de « garde barrière », leur mission de filtrage de l’information, un rôle qui leur est de plus en plus contesté par les réseaux sociaux et la montée en puissance d’un discours, anti-élites et anti-science.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Médias et liberté de la presse aux États-Unis</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/07-medias/</link><pubDate>Sun, 14 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/07-medias/</guid><description>&lt;p&gt;Entretien avec Sébastien Mort&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sébastien Mort est maître de conférences en histoire, culture et civilisation des États-Unis à l’université de Paris Nanterre et membre du Centre de Recherches Anglophones (CREA).
Il est l’auteur de nombreux travaux sur les médias aux EU dont en 2024 Ondes de choc : histoire médiatique et politique de la radio conservatrice aux États-Unis, Collection « Journalisme et Communication », Éditions de l&amp;rsquo;Université de Bruxelles (Prix du Livre de Recherche aux 18e Assises du Journalisme de Tours, 10 au 15 mars 2025)&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-modèle-médiatique-américain-et-linfluence-de-trump"&gt;Le Modèle Médiatique Américain et l&amp;rsquo;Influence de Trump&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : quel rôle ont joué les médias de masse dans la réélection de Donald Trump et comment l&amp;rsquo;expliquer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sébastien Mort : le modèle médiatique américain est très différent des modèles qui prévalent en France ou dans certains pays européens, car il est exclusivement commercial, et ceci dès le début du développement de la presse écrite dans le premier tiers du 19e siècle, puis avec le développement de la radio dans les années d’après Grande Guerre et enfin avec la télévision après 1945. Dans les années 1930, l’État fédéral commence à réfléchir à une réglementation du secteur des médias, avec le Fédéral Communication Act de 1934, c’est-à-dire au début du premier mandat de Franklin Delano Roosevelt (1933-1945) : la loi votée par le Congrès, à majorité démocrate, instaure un modèle purement commercial ; il s’agissait alors de mettre un peu d’ordre face au foisonnement de stations privées qui, sur les ondes, empiétaient les unes sur les autres. Une proposition de réserver 25% de la diffusion radiophonique au secteur non marchand a été écartée. Le président Trump a d’ailleurs récemment promulgué une loi supprimant le budget alloué à la « diffusion publique », c’est-à-dire les radios et chaînes de télévisions privées à but non lucratif.
Il n’existe donc aux États-Unis aucun secteur public de l’audiovisuel, à la différence de la France où celui-ci, même affaibli et attaqué, reste relativement robuste. Aux États-Unis, dans les années 1930 comme aujourd’hui, les valeurs de liberté d’entreprendre et de liberté individuelle sont des valeurs socle : le New Deal de Roosevelt, dont il faut relativiser la dimension socialisante, visait à mettre de l’ordre, là encore, dans le chaos économique engendré par la crise de 1929.
De nos jours, on peut considérer qu’il existe deux types de médias aux États-Unis. D’une part, les médias partisans, dominés par les conservateurs, qui forment un véritable écosystème structuré autour de la chaîne de TV Fox News, dont l’identité est définie par les talkshows politiques diffusés en prime time. On peut y associer les influenceurs indépendants, très présents dans les réseaux sociaux mais également grâce aux podcasts et aux émissions diffusées en streaming. D’autre part, les médias d’information grand public, ceux qu’on appelle « médias mainstream ».
L’univers des médias conservateurs est entièrement acquis à Trump dont il promeut massivement le message. Leur style est très caractéristique, marqué par la recherche constante de « l’outrage » que l’on pourrait traduire par « indignation tapageuse » : ces médias cherchent constamment à susciter la colère, hystériser le débat et à conflictualiser au maximum chaque événement, l’adversaire politique étant présenté comme l’ennemi absolu.
Ensuite, existent les médias grand public, comme la grande presse métropolitaine (le New York Times, le Los Angeles Times, le Washington Post), les grandes chaînes télévisées hertziennes (comme CBS, NBC et ABC) et l’information sur les chaînes du câble (CNN). Ces médias traditionnels ont eux aussi joué un rôle important dans la légitimation de Trump, en respectant ce qui s’appelle aux États-Unis la « norme d’objectivité ». En Europe, notamment en France, en Allemagne, en Angleterre ou en Italie, s’est imposé depuis toujours un modèle partisan de la presse : celui-ci repose sur une sorte de contrat de lecture entre le lectorat et le journal, fondé sur la connaissance de la sensibilité politique du média en question. Ce n’est pas le cas aux États-Unis où domine dès l’origine le modèle commercial, avec dès le 19e siècle une prise d’autonomie par rapport aux formations politiques américaines, le financement par la publicité et le paradigme de « l’objectivité ».
Celui-ci permet d’atteindre l’objectif principal du secteur : toucher un lectorat le plus vaste possible et attirer les annonceurs publicitaires. Ainsi, dès sa création en 1846, l’agence Associated Press (équivalent privé de l’AFP, Agence France Presse), distribue les dépêches à énormément de journaux et donc refuse toute proximité politique. Cette norme de neutralité a été formellement adoptée en 1923 par les grands journaux américains, avec une stricte séparation entre faits et valeurs. Ceci conduit à un traitement journalistique qui, au fil du temps, a redéfini l’objectivité comme le strict équilibre des points de vue, ce qui donne souvent lieu à la création de « fausses équivalences » : des éléments de nature et de portée différentes sont pourtant mis sur un pied d’égalité et présentés comme étant d’égale valeur. Or, Trump ne respecte pas les normes classiques du débat politique, il ne respecte aucune règle de bienséance, fait fi de l’État de droit et des normes constitutionnelles. Mais, du fait de la norme d’objectivité, les grands médias traditionnels sont réticents à le désigner pour ce qu’il est en réalité par crainte d’être accusés de parti pris en faveur des progressistes et des Démocrates. Quand Kamala Harris tentait de développer son projet d’aide aux primo arrivants dans l’accession à la propriété, Trump, lui, appelait à expulser les migrants pour faire de la place, et les deux messages étaient traités à égalité, au nom de l’objectivité.
Pour autant, ceci ne disqualifie pas totalement les journalistes des médias traditionnels, bien qu’ils ne soient plus aujourd’hui en situation de monopole dans la diffusion de l’information, ce qui était encore le cas dans les années 1970 ; leur déclin a commencé avec le câble et les talk-shows qui ont investi par la suite les champs de l’information de masse. Mais les grands médias conservent, dans une moindre mesure certes, un rôle assez significatif dans la définition de l’agenda médiatique et continuent à avoir un lectorat important (comme le New York Times par exemple), mais il s’agit d’un lectorat de catégories socialement aisées, avec un haut niveau d’études. Le Parti démocrate n’est d’ailleurs plus du tout le parti des cols-bleus.
Le modèle médiatique étant commercial, la recherche du profit l’a largement emporté sur celle de l’intérêt général. Cela favorise un traitement spectaculaire de l’information au détriment des questions de fond. Les médias américains s’intéressent moins à ce que les candidats ont à dire qu’aux petites phrases, aux sondages, au spectacle plus qu’au message : cela convient parfaitement au style politique de Trump.
En 2016, il était en position très défavorable face à Hillary Clinton, en termes de financements de campagne ou de présence militante, mais il a su s’imposer par sa personnalité et son style pour occuper une position centrale. Les médias ont ainsi fortement contribué à le légitimer, à le crédibiliser face à Clinton, en le citant fréquemment, et donc en lui offrant beaucoup de temps d’antenne gratuit. En effet aux États-Unis les candidats doivent acheter du temps d’antenne, ce qui est très coûteux, or Trump s’est vu offrir ce temps par les médias.
Le conservateur Robert Murdoch, magnat des médias, n’a pas agi autrement depuis l’entrée en campagne de Trump, malgré ses réticences initiales. La chaîne câblée conservatrice Fox News ne cesse de jouer un rôle fondamental dans les destinées politiques de Trump et du Parti républicain. Lancée en 1996, elle a démarré comme une chaîne marginale, sur le câble, mais Murdoch a su viser le lectorat des tabloïds - très vaste secteur de presse écrite aux États-Unis dont le National Enquirer est l’archétype -, dont le style sensationnaliste était tout à fait adapté à la TV câblée. La chance de Fox News a été la « Guerre contre le terrorisme » déclenchée par Bush junior après les attentats du 11 septembre 2001 : c’est cela qui a mis la chaîne en orbite médiatique, avec des talk-shows en prime time très regardés, surpassant ceux de CNN.
L’offre conservatrice sur le câble s’est ensuite diversifiée, avec toujours Fox News, mais aussi One American News Network (OAN) et Newsmax, lancées respectivement en 2013 et 2014, dont les audiences sont importantes, bien qu’inférieures à celles de Fox News. Trump avait dénoncé Fox News quand, lors de l’élection présidentielle de 2020, la chaîne l’avait déclaré perdant en Arizona. Fox est en effet comme une hydre à deux têtes avec un service d’information certes conservateur, mais pas aussi radical que ses talk-shows, ou les réseaux sociaux possédés par Musk ou Zuckerberg, aujourd’hui clairement porteurs des messages de l’extrême droite américaine. Reste que cet écosystème demeure en expansion constante, coexistant avec la grande presse traditionnelle qui cherche à rester objective et un petit écosystème médiatique de gauche.
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&lt;h2 id="menaces-sur-la-liberté-de-la-presse-et-fausses-équivalences"&gt;Menaces sur la Liberté de la Presse et &amp;ldquo;Fausses Équivalences&amp;rdquo;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : peut-on craindre pour la liberté d&amp;rsquo;expression ou d&amp;rsquo;accès à une information fiable dans l&amp;rsquo;avenir ? Peut-on parler de retour au maccarthysme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sébastien Mort : le stade de la crainte est malheureusement dépassé. En témoigne la tentative de suspension de l’émission de Jimmy Kimmel, animateur de late-night show sur ABC, pour des propos critiques envers le mouvement MAGA après l’assassinat de l’activiste d’extrême droite Charlie Kirk. Ouvertement raciste et homophobe, Kirk avait été immédiatement canonisé par la sphère MAGA (Make America Great Again) et s’est vu décerner à titre posthume la médaille présidentielle de la liberté, la distinction officielle la plus haute aux États-Unis.
Les émissions satiriques de fin de soirée, véritable institution depuis les années 1950, constituent un espace de critique du pouvoir, et incarnent depuis la victoire de Trump une des voix de la résistance. Il ne s’agit pas d’émissions politiques au sens strict, mais qui s’inscrivent dans le registre de la moquerie, avec un public majoritairement progressiste.
Si Kimmel est revenu à l’antenne grâce à une forte mobilisation du public, et donc du fait des craintes de la direction d’une baisse du taux d’audience - donc des revenus publicitaires -, cet épisode n’en est pas moins un signal de la dégradation de la liberté d’expression aux États-Unis. Brandon Carr, avocat conservateur et président de la Fédéral Communications Commission (FCC) - autorité fédérale de régulation de l’audiovisuel, qui dans une certaine mesure, est l’équivalent américain de l’ARCOM -, a réagi aux propos de Jimmy Kimmel sur l’assassinat de Kirk en exigeant que les producteurs et diffuseurs de l’émission prennent des mesures pour tempérer les propos de Kimmel, ce qui avait entraîné la suspension de la diffusion de l’émission par certaines des chaînes affiliées à ABC et l’interruption de sa production par la Walt Disney Company, propriétaire d’ABC. Derrière cette affaire se dissimule en fait une opération financière : Broadcasting Sinclair et Nexstar, deux entreprises de médias propriétaires de chaînes affiliées à ABC et dont les dirigeants sont très proches de Trump, ont par ailleurs besoin de l’accord de la FCC pour acheter un concurrent.
On voit donc s’intensifier une campagne visant à museler les médias d’information et les émissions trop critiques envers le pouvoir trumpiste. Si Joseph Mc Carthy est clairement une source d’inspiration pour celui-ci, les deux phénomènes ne sont pas de même ampleur : Mc Carthy a certes mené campagne contre la grande presse de référence, mais il était sénateur et s’est vu rapidement écarté quand il a commencé à s’en prendre à l’armée. Du reste, son action a été fortement dénoncée par les médias d’information eux-mêmes à l’époque, notamment par CBS et son journaliste vedette Edward Murrow. L’offensive réactionnaire actuelle est, elle, sans précédent, avec des campagnes de musellement des opposants ou d’intimidation des médias de grande ampleur, pratiques qui sont un levier essentiel du trumpisme.
Les médias grand public constituent d’ailleurs l’une des principales cibles de Trump : dès 2019, une enquête du New York Times révélait que 22% des tweets comportant une attaque visaient un organe de presse ou un journaliste. Pour autant, durant le premier mandat, il s’agissait plus de menaces que d’actes, mais Trump a franchi un cap depuis sa réélection avec le recours à de multiples procédures dites « bâillon », par exemple contre CBS ou NBC, au nom de prétendues diffamations contre lui. Or, les directions des chaînes ont choisi une procédure de règlement à l’amiable alors que, vu la jurisprudence sur la liberté d’expression, un tribunal leur aurait vraisemblablement donné raison, notamment en vertu de New York Times v. Sullivan, arrêt de la Cour suprême de 1964 qui pose « l’intention avérée de nuire » (actual malice) comme caractéristique fondamentale de la diffamation. Les chaînes ont peur pour leur diffusion et choisissent donc pour le moment de ployer le genou par peur de représailles financières ou commerciales. Trump a ainsi accusé CBS d’avoir utilisé un extrait de ses propos hors contexte, ce qui constitue pourtant une forme de discours protégé par le Premier amendement de la constitution qui protège la liberté d’expression. Mais la maison mère de CBS est elle aussi en pourparlers pour un rachat qui nécessite un accord de l’État fédéral… La liberté de la presse est donc de plus en plus contrainte par ces jeux capitalistes. Trump a récemment intenté une action contre le New York Times, dont un article a remis en question ses qualités d’homme d’affaires.
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&lt;h2 id="mobilisation-et-perspectives-davenir"&gt;Mobilisation et Perspectives d&amp;rsquo;Avenir&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : existe-t-il un début de mobilisation sur ce thème aux États-Unis ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sébastien Mort : plutôt un frémissement… même sur le câble, l’opposition peine à se faire entendre. L’envergure de l’écosystème des médias progressistes est loin d’être comparable à celui des médias conservateurs. MSNBC, chaîne câblée progressiste a par exemple retiré de l’antenne Joy Reid Angel, animatrice africaine-américaine opposée à Trump. Sur le net, émergent des podcasts et des émissions progressistes en streaming qui ponctuellement peuvent prendre l’ascendant sur les médias MAGA, comme le podcast Meidas Touch. Ces podcasts de gauche recyclent les codes de « l’outrage » en le retournant contre Trump avec beaucoup de mordant. Plus inattendue a été la réaction de Joe Rogan, figure de proue des podcasteurs de la nanosphère masculiniste et viriliste, dont les émissions ne sont pas spécifiquement politiques mais qui distillent des valeurs conservatrices via l’actualité du sport et de la culture populaire. Si Rogan a joué un rôle non négligeable dans la dernière élection présidentielle, il n’accepte pas l’arrestation arbitraire de personnes immigrées dans la rue par les agents de l’Immigration Customs Enforcement (ICE).
Mais côté médias d’info grand public, rien ne change ou presque. Le New York Times suit une ligne centriste, tétanisé d’être assimilé aux « liberals » c’est-à-dire à la Gauche américaine, ce qui remonte à Nixon. Il semble que les journalistes aux États-Unis n’aient pas encore pris - ou pas voulu prendre - la mesure de la gravité de la situation. Car il ne peut y avoir « d’objectivité » que lorsque tous les acteurs politiques respectent un consensus sur les valeurs et les pratiques qui régissent la démocratie, ce que Trump refuse totalement, ce qui est d’ailleurs l’une des clés de sa réussite électorale. Il y eut pourtant des périodes où le journalisme américain s’est engagé, par exemple au moment de la lutte pour les droits civiques des Africains-Américains dans les années 1960 : la neutralité n’avait pas tenu devant le spectacle des violences exercées par les ségrégationnistes sur des manifestants pacifiques dans les États du Sud. CBS avait alors soutenu le projet de loi visant à mettre un terme à la ségrégation, le Civil Rights Act de 1964. Même chose face à Mc Carthy avec la publication de tribunes. Aujourd’hui, l’heure n’est pas encore à la prise de conscience mais à la paralysie et à l’aveuglement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Sébastien Mort&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>La «bollorisation des médias»</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/10-bollorisation/</link><pubDate>Sat, 13 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/10-bollorisation/</guid><description>&lt;h2 id="présentation-et-rôle-du-snj-cgt"&gt;Présentation et rôle du SNJ-CGT&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : peux-tu te présenter ainsi que ton syndicat ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Emmanuel Vire : je suis membre de la direction confédérale de la CGT depuis le dernier congrès national de 2023. Je pilote la commission confédérale en charge de la lutte contre les idées d’extrême droite, j’ai pris la suite de Pascal Debay, à présent membre du CES européen. J’étais secrétaire général du SNJ (syndicat national des journalistes) - CGT, deuxième organisation de la profession, entre 2010 et 2024. Nous représentons une profession à faibles effectifs, avec un statut datant de 1935, revu en 1944, à la Libération. Il existe aujourd’hui 35 000 cartes de presse en France, et 4 organisations syndicales représentatives. Initialement, avant la Grande Guerre, tous les journalistes étaient regroupés au sein du SNJ qui est ensuite entré à la CGT, puis en est sorti, avant d’y revenir en 1945. Il s’agissait à l’époque d’en finir avec une presse papier possédée par un patronat qui avait largement soutenu Vichy et la Collaboration. Ensuite le syndicalisme de la profession s’est fragmenté à l’image de l’ensemble du syndicalisme. Actuellement, le SNJ, devenu membre de Solidaires, historiquement via le Groupe des 10, pèse 38% ; le SNJ CGT 28%, la CFDT 22% et FO12%.
Le SNJ CGT est un petit syndicat national de la CGT, mais il compte aujourd’hui 1 500 adhérents avec une forte progression, plusieurs centaines de nouvelles cartes depuis 3 ou 4 ans. Nous avions jusqu’à l’été 2025 le statut de fédération de la CGT, comme les « poids lourds » que sont la santé, la métallurgie ou les finances. Nous avons choisi d’intégrer la Fédération du Spectacle CGT qui regroupe entre autres les salariés de l’audiovisuel.
La presse écrite emploie encore 60% des journalistes, pour 30% l’audiovisuel, et 10% d’indépendants. Le monde du livre, de la presse et du spectacle partagent des problématiques communes comme la précarité de l’emploi, avec de nombreux pigistes. Nos professions sont très précarisées, un tiers des journalistes sont précaires, payés « au feuillet », d’où un rapport de force compliqué avec l’employeur capitaliste. Enfin le journaliste bénéficie de droits d’auteurs sur ses papiers, d’où un conflit avec les pratiques des Gafam qui n’hésitent pas à piller ces ressources en toute impunité.
Mon métier est rédacteur cartographe. En 1935, il a été décidé que détiendraient une carte de presse non seulement les rédacteurs mais les métiers qui permettent la création d’un journal tels que les correcteurs, les maquettistes, les graphistes… tous peuvent faire précéder leur fonction du titre de « rédacteur ». Je travaille depuis 1999 pour le groupe Prisma média qui représente environ le quart de la presse magazine papier française, avec des titres comme Voici, Femme actuelle (500 000 exemplaires hebdomadaires), mais aussi des publications davantage ciblées vers les milieux à plus haut niveau de revenus comme Géo ou Capital. À l’origine, le groupe comme le concept de magazines grand public sont allemands. Le groupe Bertelsmann, le plus grand d’Allemagne, un des premiers acteurs mondiaux (qui possède aussi M6 et RTL), né dès 1835, a cédé le groupe Prisma en juin 2021 au groupe de Vincent Bolloré. Après 4 ans de casse sociale (le nombre de journalistes a diminué de 30%), ce dernier a lancé en août son offensive idéologique réactionnaire en décidant de déménager la rédaction de Capital rue des Cévennes au siège de CNews et du JDD. Et en imposant des sujets sur Christine Kelly, présentatrice de CNews, dans Voici ou la religion dans Femme Actuelle.&lt;/p&gt;
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&lt;h2 id="paysage-médiatique-français-et-concentration-du-capital"&gt;Paysage médiatique français et concentration du capital&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : comment se caractérise le paysage médiatique français dans son rapport avec le capital et les enjeux politiques ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Emmanuel Vire : pour la CGT, la lutte contre l’extrême droite doit être une priorité pour le syndicalisme, et d’abord à l’interne des entreprises. Aujourd’hui, l’extrême droite dispose en France, fait sans précédent, d’une véritable oligopole d’influence idéologique médiatique. Le groupe Bolloré concentrant Hachette, Havas, les points Relay dans les gares et aéroports, Canal plus, CNews, et bientôt les cinémas UGC. Il exerce son influence sur l’ensemble du monde de la culture.
Or en 1945, le CNR (Conseil national de la Résistance) avait rédigé une ordonnance sur la presse, désireux d’instituer une presse libre, d’où un renforcement du statut de journaliste afin de renforcer sa liberté face à l’employeur. Avec notamment deux clauses importantes : la clause de cession et la clause de conscience. La clause de cession, quand une entreprise de radio ou de presse écrite change d’actionnaire majoritaire précise que, tout journaliste peut envoyer une lettre de refus pour partir avec les indemnités conventionnelles, soit un mois d’indemnité par année passée dans l’entreprise, trois fois plus que le lot commun. À Prisma Media suite au rachat par Bolloré, près de 200 journalistes sont ainsi partis sur 400.
La clause de conscience est assez peu utilisée. Elle concerne un changement de la ligne éditoriale, le ou la salarié·e peut envoyer une lettre à l’employeur, lui signifier son désaccord et annoncer son départ.
Les aides publiques à la presse représentent environ 1,4 milliard, aides indirectes comme le taux de TVA réduit, des aides postales, mais aussi directes, en fonction du tirage notamment comme les subventions au Figaro (16 millions) ou au Monde (20 millions). Elles sont captées majoritairement par les milliardaires ce qui ne correspond plus à leur objet.
Le paysage de la presse écrite est profondément bouleversé par un phénomène accéléré de concentration du secteur entre les mains de milliardaires. Certes cela n’est pas nouveau mais à l’époque de Robert Hersant par exemple, il y avait davantage de quotidiens, dont beaucoup ont disparu (Combat, France soir, Le Matin de Paris…).
Le SNJ CGT n’a pas attendu l’irruption de Bolloré pour se battre contre cette concentration : dès 2010 le trio Bergé Niel Pigasse avait racheté Le Monde, le groupe Ebra contrôle la presse de l’est de la France. Tant que ces milliardaires n’imposaient pas de ligne idéologique, personne ne s’en inquiétait. Et puis Bolloré a racheté Canal en 2012 et l’a progressivement mis au pas idéologiquement, avec l’éviction des Guignols de l’info en 2018, mais aussi la transformation d’ITV en CNews malgré une longue grève de la rédaction, puis s’ensuivent le rachat d’Europe 1 et celui du JDD, et donc la formation d’un puissant groupe médiatique au service de l’extrême droite.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="stratégies-de-lutte-et-perspectives"&gt;Stratégies de lutte et perspectives&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : comment lutter contre ces évolutions ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Emmanuel Vire : dès 1986 le SNJ CGT a protesté contre une loi théoriquement anti concentration mais qui en réalité détricotait une loi plus dure votée par la gauche en 1981. Nous vivons toujours avec ce cadre législatif, très insuffisant, à l’évidence. Le SNJ CGT réclame le retour au principe de 1945 : un propriétaire, un journal et pas davantage.
Les syndicats de journalistes restent soutenus par la gauche parlementaire et arrivent à travailler ensemble comme en ce moment avec la lutte contre la réforme de l’audiovisuel public voulue par Dati. Mais la mainmise des puissances de l’argent sur les médias augmente. Ainsi Le Monde a longtemps appartenu à ses salariés, mais les frais engendrés par le passage au numérique ont entraînés l’ouverture du capital à d’autres actionnaires qui ont fini par en prendre le contrôle. Ceci dit le passage au numérique a été un succès avec désormais plus de 500 000 abonnés au journal. Les Échos ont été de même rachetés par LVMH, l’équipe rédactionnelle conserve un droit de veto sur le choix de sa direction. Idem à Libération. Mais tout ceci garantit moins l’autonomie de la rédaction qu’un cadre législatif qui serait renforcé.
En 2022, Emmanuel Macron avait annoncé le lancement d’États Généraux de l’information, dans le contexte de la montée de la présence des GAFAM dans le secteur, ainsi que les menaces d’influences étrangères sur le contenu des informations. Ils ont débouché sur cette même demande d’une nouvelle loi anti concentration. Repris d’ailleurs par la ministre de la Culture Rachida Dati, le texte est en cours d’examen au conseil d’État mais le calendrier politique n’a toujours pas permis de la placer à l’ordre du jour du Parlement. Il y a pourtant une urgence démocratique face à l’objectif, clairement annoncé par Bolloré ou Sterin, d’unir les Droites autour de l’extrême droite et de porter celle-ci au pouvoir.
Et n’oublions pas le groupe Dassault qui contrôle le Figaro ou Valeurs actuelles, Bouygues toujours propriétaire de TFI ou le richissime Maxime Saadé qui possède désormais BFM, La Provence et La Tribune. Dans ces médias qui ne sont pas d’extrême droite, les contenus tendent à devenir, libéralisme oblige, comme aseptisés, le social, les conflits sociaux tendent à être minorés voire disparaissent des colonnes. D’où l’importance nouvelle de médias indépendants, tels Mediapart, Politis, Street presse, Le Monde Diplomatique ou l’Humanité qui forment comme un pôle de résistance. Le SNJ CGT veut une loi anti concentration, la reconnaissance juridique de l’équipe rédactionnelle avec le droit de censurer une direction, ainsi qu’une réorientation du système d’aide publique à la presse.
Il faut bien comprendre d’ailleurs que l’argent n’est pas un problème pour Bolloré, il accepte sans sourciller un déficit d’exploitation de près de 7 millions d’euros pour le JDD ou CNews, quand ailleurs il n’hésite pas à tailler dans les effectifs et à procéder à de nombreux licenciements. C’est bien la preuve du caractère idéologique de sa démarche dans le monde des médias, au service d’un projet politique. Dès lors, la question de la rentabilité est pour lui secondaire. Pour autant il se heurte à des résistances de la part des salariés qui refusaient sa prise de contrôle, d’où les grèves à Itv, au JDD, à Europe 1… L’équipe d’origine du JDD était pourtant idéologiquement proche de Macron. Globalement la profession de journaliste n’est pas radicale, elle recrute parmi les catégories plutôt favorisées, peu issues de l’immigration, cultivées, de sensibilité de gauche mais aussi de droite « républicaine ».
À Prisma Media dans mon entreprise la lutte est rude. Bolloré et ses équipes ont agi très brutalement, imposant d’entrée un rapport de force, bravant les grèves, actuellement en préparation. D’expérience elles aboutissent à une négociation mais qui porte sur les modalités de départ des salariés récalcitrants : 99% des effectifs au JDD… c’est bien là, dans les rédactions, que l’on peut parler de « grand remplacement »&amp;hellip; Bolloré règne par la peur, il procède à des licenciements massifs puis, quand les équipes sont usées, commence l’offensive idéologique via les contenus. Les journalistes ne sont d’ailleurs pas les seuls touchés, par exemple les cadres confrontés à des publicités relayant les discours d’extrême doite, pris dans un conflit de valeurs, et pour lesquels la résistance prend la forme du départ.
La presse a donc besoin d’une loi anti concentration efficace, loi qui ne pourra être votée que par la gauche. Actuellement, il est urgent de s’opposer au projet de regrouper l’audiovisuel public dans une holding avec les chaînes de TV et de radio publiques. Outre qu’il ne s’agisse pas des mêmes métiers, chacun voit ce qui se produirait si un pouvoir issu du RN prenait la tête d’une nouvelle ORTF.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;l&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>La presse face au capital la vertu face au vice</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/12-presse-capital/</link><pubDate>Fri, 12 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/12-presse-capital/</guid><description>&lt;h1 id="la-presse-face-au-capital-la-vertu-face-au-vice"&gt;La presse face au capital la vertu face au vice&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Entretien avec Claire Blandin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Claire Blandin est professeure des Universités en Sciences de l’Information à l’Université Sorbonne Paris-Nord, spécialiste de l’histoire des médias et du féminisme. Elle a notamment publié, avec Christian Delporte et François Robinet, une Histoire de la presse en France aux xxe et xxie siècles (Armand Colin, 2016), et en 2023 une biographie de Hélène Gordon Lazareff, fondatrice de Elle, chez Fayard.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="la-financiarisation-des-médias--une-longue-histoire"&gt;La financiarisation des médias : une longue histoire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : la période actuelle semble se caractériser en France par une forte concentration de médias (écrits, audiovisuels voire réseaux sociaux) entre les mains de puissances financières capitalistes. Avec le recul de l&amp;rsquo;histoire, s&amp;rsquo;agit-il d&amp;rsquo;une nouveauté ? Du produit d&amp;rsquo;une évolution longue ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Claire Blandin : clairement il s’agit du produit d’une lente évolution, liée au phénomène de la financiarisation des médias en France au 19e siècle, avec la venue d’acteurs économiques extérieurs, et issus de la deuxième Révolution industrielle, dans le capital d’entreprises médiatiques. Il ne s’agit pas alors d’une démarche politique mais financière : la presse écrite, après 1860, devient très rentable, elle dégage des bénéfices importants, avec des journaux quotidiens populaires. Les 4 plus importants, au début du 20e siècle, Le Journal, Le Petit Journal, Le Petit Parisien et Le Matin, emploient chacun entre 500 et 1000 personnes, possèdent des immeubles prestigieux au cœur de Paris, et tirent à 4,5 millions d’exemplaires chaque jour, sur 5 millions au total pour la seule presse parisienne. Ces quotidiens populaires insistent sur les faits divers, ils sont vendus au numéro, et non par abonnement, sont les premiers à recourir massivement au financement par la publicité, et doivent donc donner envie au lecteur d’acheter. D’où l’importance des faits divers et des feuilletons. Les Trois mousquetaires sont ainsi publiés en feuilleton dans la presse avant de paraître en volume, ce qui explique sa longueur, l’auteur étant payé à la ligne, mais aussi sa structuration, avec des pauses qui ménagent le suspense et incitent le lecteur à acheter le jour suivant. Ces journaux ne sont pas politiquement partisans, mais ils diffusent la culture politique dominante des débuts de la Troisième République, avec un soutien à l’élan colonial, l’entretien du souvenir des provinces perdues en 1871, ils participent donc, avec l’École publique, à la construction d’une culture homogène de la société française. La presse n’est cependant pas exempte de démarche politique : elle est en partie vénale, comme en témoignent par exemple les articles du Temps, journal de référence de l’époque et ancêtre du Monde, en faveur d’entreprises privées, une pratique qui éclatera en plein jour avec l’Affaire Stavisky, en 1934. L’historien Jean-Noël Jeanneney, dans sa biographie de François de Wendell, a ainsi bien montré comme ce dirigeant politique, industriel, député et ministre, a su s’appuyer sur la presse pour promouvoir sa carrière. Le cas est alors fréquent dans la presse quotidienne régionale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La première guerre mondiale constitue une rupture. Les « quatre grands », comme l’ensemble de la presse en France et en Europe, pratiquent le « bourrage de crâne » dont le public prend conscience avec le retour à la paix, d’où une rupture de confiance, un sentiment de véritable trahison, les journaux ne retrouveront jamais leur audience d’avant 1914. Par ailleurs la crise de 1929 rend la presse vulnérable, elle subit une crise spécifique au secteur avec la hausse des prix du papier. De nouveaux modèles apparaissent comme les hebdomadaires littéraires et politiques, mais aussi, et le parallèle est flagrant avec la période contemporaine, un durcissement des discours, une tendance à leur droitisation. La liberté de la presse est plus large qu’aujourd’hui, en réaction contre le souvenir de la censure pratiquée sous le second Empire, d’où la tolérance envers des expressions antisémites et xénophobes, des caricatures très violentes. D’où également un éclatement des lectorats, leur fragmentation autour de titres orientés politiquement, à droite avec par exemple L’Action française ou Gringoire, à gauche avec Vendredi. Enfin la presse papier est confrontée à l’émergence de la radio qui devient un média de masse dans les années 1930, avec dès 1938 près de 5 millions de récepteurs en France, soit 25 millions d’auditeurs, plus des deux tiers de la population. C’est le média par excellence de l’actualité chaude, avec par exemple la réception des accords de Munich, ou celle du discours de Philippe Pétain annonçant l’armistice, le 17 juin 1940. Il existe alors un double secteur radiophonique, public et privé, organisé par une loi de 1928, puis financé pour le public avec la redevance en 1936. Le groupe Prouvost, industriel du textile, constitue précocement un groupe médiatique intégré autour de Paris soir et de Radio 37. La presse écrite perd du terrain, en dépit des efforts de l’agence Havas pour le dissimuler. Car Havas, fondée en 1835, est à la fois une agence de presse et de publicité, elle est remplacée sous l’Occupation par des officines contrôlées par Vichy ou l’armée allemande d’où la naissance de l’AFP à la Libération.
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&lt;h2 id="précurseurs-des-empires-médiatiques--coty-hersant-dassault"&gt;Précurseurs des empires médiatiques : Coty, Hersant, Dassault&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : ces puissances, s&amp;rsquo;agissant d&amp;rsquo;un Vincent Bolloré par exemple, avancent ouvertement un projet idéologique réactionnaire : existe-t-il des précédents ? Robert Hersant ? Serge Dassault, voire François Coty ou encore le comité des forges avant 1914 ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Claire Blandin : François Coty a fait fortune dans la parfumerie, les cosmétiques, un secteur très important pour comprendre les médias entre les deux guerres, largement financés par la publicité. Marie Claire, lancé en 1937 par Jean Prouvost, propriétaire du groupe L’Oréal, révolutionne l’art de photographier les femmes, l’objectif étant de vendre shampoing, cosmétiques fabriqués dans des milliers de laboratoires. Coty invente des parfums, la pratique quotidienne du fond de teint, il lance le recours au poudrier qui, comme les flacons, devient un objet de marketing. En politique, il est élu de Corse mais se montre personnellement peu actif, avant de connaître une véritable révélation fasciste au début des années 20. Il achète alors des journaux pour diffuser ses idées, comme L’Ami du peuple, au titre repris du journal de Marat, des idées anticommunistes, xénophobes, et qui tire jusqu’à un million d’exemplaires par jour. Il achète en 1922, un peu par lubie, Le Figaro, avec l’objectif de convaincre les élites des bienfaits du fascisme, il publie des éditoriaux, reproduit les thèses de son parti, Solidarité Française, sur la réforme de l’État, mais la greffe ne prend pas. Les journalistes renâclent, et Coty n’insiste pas, contrairement aux pratiques brutales de certains patrons actuels pour mettre au pas une rédaction indocile. En 1935 apparaît la carte de presse qui signifie aussi la reconnaissance de la responsabilité des journalistes dans la définition de la ligne éditoriale de leur journal, et la possibilité de le quitter en étant bien indemnisé s’ils ne s’y retrouvent pas. En 1918, Georges Bourdon, président du syndicat national des journalistes (SNJ) se fait l’écho des réticences de cette corporation à s’organiser en syndicat, tant les journalistes se perçoivent comme exerçant une profession libérale, il n’y eut donc pas de grève contre Coty, mais le lectorat, de droite conservatrice et libérale, qui ne se reconnaît pas dans le fascisme, ne suit pas, d’où une chute des ventes du journal. Coty meurt en 1934.
Robert Hersant, lui, fut clairement un collaborationniste, et donc en 1944 il lui est impossible de participer et encore moins de posséder des journaux, qu’il parvient toutefois à contrôler à travers des hommes de paille. Il développe un projet politique masqué, pour permettre notamment dans les années 1970 à la « Nouvelle Droite », dont le racialiste Alain de Benoist, de revenir sur le devant de la scène. Face aux réticences de la rédaction du Figaro, il crée Le Figaro Magazine, confié au très droitier Louis Pauwells, proche de la Nouvelle Droite et du GRECE. Cette partition existe toujours avec un magazine plus à droite que le quotidien, d’où une polyphonie des discours assez fréquente dans les groupes médiatiques, avec également des courriers de lecteurs plus radicaux que les articles. Marcel puis Serge Dassault ne se sont pas montrés très interventionnistes, dénués de projet politique, avec sans doute une autocensure de la rédaction sur les questions d’armement…
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&lt;h2 id="la-presse-après-la-libération--espoirs-et-défis"&gt;La presse après la Libération : espoirs et défis&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : la Libération avait semblé ouvrir une ère nouvelle, avec une presse indépendante des puissances financières, qu&amp;rsquo;incarnait par exemple Albert Camus avec Combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Claire Blandin : à la Libération dominait l’idée que la refondation de la démocratie passait par celle du paysage médiatique, il fallait protéger la presse contre la corruption et les influences partisanes après la période de Vichy et de l’occupation allemande. Le gouvernement provisoire, autour du Général de Gaulle, et issu de la Résistance, prend des ordonnances qui réglementent l’épuration des médias. Tous les journaux qui ont continué à paraître, en zone nord deux semaines après l’armistice, et en zone sud deux semaines après son invasion par l’ennemi, donc sous emprise allemande, sont interdits. La refondation de la presse se fait avec des titres nés de la Résistance, comme Combat ou le premier Libération. Les médias sont alors fortement encadrés, avec une autorisation de paraître, sans retour immédiat aux logiques de marché. Cette autorisation est d’ailleurs octroyée non aux propriétaires mais aux équipes rédactionnelles, légitimées par de grandes plumes qui se sont bien conduites sous l’Occupation, tels Pierre Brisson, Pascal Pia, Albert Camus ou François Mauriac. Les cartes de presse d’avant-guerre sont annulées et redistribuées à celles et ceux qui n’ont pas démérité. Le papier étant contingenté, les journaux ne comportent que deux pages, sans exception, et sont tous vendus au même prix, 2 francs, jusqu’en 1947. Après cette date, le boum de la presse écrite de la Libération se termine, de nombreux titres disparaissent, les bons journalistes n’étant pas toujours de bons gestionnaires. La presse écrite subit la concurrence grandissante de la radio, puis de la télévision, dans les années 1950 et 1960. Elle reçoit pourtant des aides publiques importantes dès 1945, notamment sous forme d’avantages postaux : le gouvernement de la Libération visait à ce que tous les citoyens aient accès à l’ensemble du spectre politique, cela faisait consensus du PC aux Gaullistes, en passant par les socialistes et les démocrates chrétiens. Le système de diffusion a été réorganisé avec les Nouvelles messageries de la presse parisienne, sur une base de mutualisation des frais de distribution. La loi Bichet de 1946 fixait l’objectif de kiosques à journaux couvrant tout le territoire. Aujourd’hui on en est bien loin. Le paysage de la presse écrite se diversifie fortement dans les années 1960, avec le développement de la PQR (presse quotidienne régionale) qui avait démarré dès la période de la guerre en raison des difficultés de circulation et de la recherche d’informations de proximité, d’où la création progressive de puissants groupes de presse comme Ouest France ou les DNA. L’affaiblissement du journalisme de presse écrite est l’un des ingrédients de la crise démocratique, avec la raréfaction d’un espace public où les citoyens peuvent s’informer librement des enjeux et débats politiques. À chaque période ont émergé des phénomènes alternatifs aux médias dominants, qu’il s’agisse de la presse clandestine après 1940 ou des radios pirates à la fin des années 1970, face à un monopole public alors sclérosé. Mais aujourd’hui ces médias alternatifs manquent en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Auteur&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Entretien avec Baptiste Giraud</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/14-giraud/</link><pubDate>Thu, 11 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/14-giraud/</guid><description>&lt;p&gt;Baptiste Giraud est maître de conférences en science politique à l’Université d’Aix-Marseille, spécialiste du syndicalisme et des relations professionnelles en France.
Il est notamment l’auteur de Réapprendre à faire grève, PUF, 2024 [IMAGE: reapprendre-a-faire-greve.jpg] et a codirigé avec Jérôme Pélisse, Le dialogue social sous contrôle, PUF, 2024 [IMAGE: le-dialogue-social-sous-controle.jpg]&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-rôle-du-syndicalisme-dans-la-période-actuelle"&gt;Le rôle du syndicalisme dans la période actuelle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA : comment analysez vous le rôle du syndicalisme dans la période politique actuelle ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baptiste Giraud : la période illustre le rôle politique au sens large du syndicalisme, au regard de la place que lui donne sa capacité à organiser la contestation sociale dans le champ politique. En ce sens, elle démontre l’efficacité des mobilisations que le syndicalisme, certes fragile, reste capable de produire, par exemple en 2023 sur les retraites, mais aussi, à une échelle plus réduite, les 18 septembre et 2 octobre derniers. La séquence en cours démontre la capacité des syndicats à peser sur les enjeux et les termes du débat politique. Ces derniers mois avaient été marqués par une droitisation du discours politique, autour des questions de l’immigration, de l’insécurité, portées notamment par Darmanin et Retailleau. Or, grâce à une rentrée sociale offensive, les syndicats sont parvenus à recentrer le débat sur les questions sociales : retraites, pouvoir d’achat, justice fiscale. L’efficacité du syndicalisme ne réside pas uniquement dans sa capacité à mobiliser un nombre significatif de salariés dans la manifestation ou la grève, mais aussi dans celle à peser dans les questions qui structurent le débat politique entre les forces politiques partisanes.
2023 a cependant aussi confirmé la radicalisation et la surdité du pouvoir macroniste face au mouvement social. Il s’agit de la confirmation d’une vraie rupture, entamée à la fin du quinquennat Hollande avec l’imposition de la loi El Khomri sur le dialogue social qui préfigurait les ordonnances Macron, dans les relations entre État et syndicats. Les derniers héritiers du gaullisme, voire les libéraux, mais aussi les sociaux-démocrates savaient chercher un point de compromis avec leurs oppositions politiques et syndicales, comme Jacques Chirac avec le CPE en 2006.
Or Emmanuel Macron, dès 2017, mais encore plus depuis deux ans alors que son pouvoir est fragile depuis les élections anticipées de 2024, feint de croire qu’il peut encore se montrer intransigeant. Ainsi le syndicalisme a reconquis une capacité à peser, mais il ne faudrait pas la surestimer, d’autant que cela ne s’est pas traduit par une remontée durable de la syndicalisation.
Il reste que ses interlocuteurs, patronat ou pouvoir politique, paraissent actuellement en moins bonne position pour imposer leurs vues. Le syndicalisme peut donc tirer profit de l’affaiblissement du pouvoir pour redevenir un partenaire respecté. L’action des syndicats reste par ailleurs surdéterminée par la configuration politique globale à commencer par la menace grandissante du RN. On peut penser que cela pèse sur certaines positions syndicales, discutées en interne, afin d’éviter de paraître se rallier à des positions politiques comme l’appel à la démission du président ou à de nouvelles élections législatives.
Le recours au peuple souverain restreindrait évidemment la capacité du syndicalisme à prétendre influer sur les politiques menées, avec le risque de promouvoir l’arrivée du RN, parti antirépublicain et antisocial, au pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-retour-à-lunité-syndicale"&gt;Le retour à l&amp;rsquo;unité syndicale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA : comment expliquer le retour à l’unité syndicale ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baptiste Giraud : on assiste en effet à une volonté de maintenir l’unité, notamment au niveau interprofessionnel, des 8 principales organisations syndicales. Du côté de la CGT ou de la FSU, qui sont les plus disposées à assumer une position de confrontation au pouvoir, cela peut s’expliquer par le fait que le recul de leur ancrage militant rend la recherche de l’unité d’autant plus nécessaire, dès lors qu’elle semble un puissant facteur de mobilisation du salariat. Cette unité est également favorisée par le radicalisme du pouvoir macroniste, alors que traditionnellement les gouvernements libéraux ou sociaux démocrates cherchaient à diviser le front syndical pour trouver des forces d’accompagnement, essentiellement du côté de la CFDT, de la CFTC, de la CFE CGC ou de FO dans un passé plus ancien. Aujourd’hui, il n’y a plus de la part du pouvoir cette recherche de compromis. Par ailleurs le syndicalisme dit « réformiste » est également contraint par l’intransigeance du patronat, en tout cas celle du MEDEF. Lors du « conclave » sur les retraites, la CFDT pensait pouvoir trouver un accord, ce qui aurait légitimé sa démarche d’un syndicalisme qui sait obtenir des compromis par le jeu du dialogue social, alors que la CGT avait refusé de participer aux discussions jusqu’au bout. Mais le MEDEF a verrouillé le débat, y compris sur les questions de pénibilité. Comment expliquer ce refus de tout compromis sur les retraites, mais aussi sa réaction quasi hystérique à l’évocation de la taxe Zucman ? Depuis 2017, le patronat bénéficie du gouvernement sans doute le plus probusiness de l’histoire récente. Il n’a donc aucun intérêt à la négociation, à la différence du CNPF qui dans les années soixante-dix la pratiquait pour apaiser les relations de travail dans les entreprises, dans un contexte de syndicalisme plus puissant, et alors que la gauche socialiste comme communiste pesait beaucoup plus en faveur de politiques de rupture avec le capitalisme.
Le patronat n’a aucun intérêt non plus à rechercher des compromis par la négociation pour tenir à distance l’État, puisque les gouvernements actuels portent des politiques totalement ajustées à ses attentes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="syndicalisme-patronat-et-extrême-droite"&gt;Syndicalisme, patronat et extrême droite&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA : le syndicalisme doit-il s’inquiéter de signes de rapprochement entre patronat et extrême droite ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baptiste Giraud : on doit en effet relever les prises de position de certains responsables du Medef en ce sens, ainsi du président du Medef de PACA, dans le journal La Marseillaise, affirmant tranquillement qu’il ne saurait discuter avec LFI mais sans problème avec le RN. À l’université d’été du Medef, Bardella a été aussi très applaudi, davantage que Retailleau, avec un discours très rassurant sur le maintien de la politique de l’offre, en cas d’accès du RN au pouvoir. Il est cependant trop tôt pour anticiper un ralliement. Sur ce point, il existe cependant des divisions au sein du patronat. En témoigne par exemple l’opposition de l’U2P, qui rassemble artisans et chefs de petites entreprises, à la proposition Bayrou de suppression de deux jours de congé, parce qu’ils y voyaient le risque d’une perte de chiffre d’affaires pour leurs adhérent·es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-syndicalisme-face-aux-divisions-de-la-gauche"&gt;Le syndicalisme face aux divisions de la Gauche&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA : comment le syndicalisme réagit-il face aux divisions de la Gauche, et alors que les présidentielles s’approchent ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baptiste Giraud : il est certain que la configuration politique attise les tiraillements stratégiques des syndicats dans leur rapport au politique. La perspective d’une arrivée au pouvoir du RN n’a plus rien de théorique. Cela a incité, notamment l’an dernier, une partie des syndicats à se positionner contre le RN, grosse entorse au principe de neutralité en période électorale. Ce principe s’était lentement imposé au nom de la nécessaire indépendance du mouvement syndical vis-à-vis de la Gauche politique. L’opposition au RN n’est d’ailleurs pas une position unanimement partagée, FO comme la CFTC s’y refusent, en particulier parce qu’elles comptent encore des dirigeants proches de l’extrême droite, pour des raisons qui tiennent à l’histoire de ces organisations, et un nombre non négligeable d’adhérent·es qui votent RN. Il faut cependant aussi admettre que toutes les organisations syndicales sont concernées par la progression du vote RN dans leurs propres rangs. Certes la FSU et la CGT résistent, mais même pour ces organisations qui ont fait de la lutte antifasciste une priorité stratégique, le vote RN progresse parmi adhérents et personnels. Reste que le rôle de défense de la démocratie est assumé aussi bien par la CFDT, la CGT et la FSU pour faire rempart à un parti antidémocratique et hostile aux droits des travailleurs et travailleuses. Ces organisations n’opposent pas la protection du modèle social et celle du pacte républicain, elles sont ainsi unanimes sur le refus de toutes discriminations ethniques ou raciales entre travailleurs et travailleuses.
Par ailleurs les syndicats sont percutés par la radicalisation de la Droite et du Centre droit, par leur refus obstiné de pratiquer le dialogue social depuis 2017. Hollande s’était dit disposé à constitutionnaliser le dialogue social, dans la lignée de la loi Larcher de 2007 qui imposait une concertation patronat - syndicats préalable pour tout projet de loi portant sur l’organisation du travail, avec une retranscription dans la loi en cas d’accord majoritaire : nous en sommes aujourd’hui aux antipodes. Dans le même temps, le macronisme a opéré des remises en cause inédites du droit syndical, que ce soit concernant le paritarisme dans la fonction publique ou avec la fusion des instances représentatives des salariés.
Ces politiques peuvent légitimement amener à penser qu’il n’est pas équivalent pour les syndicats et les salariés que la droite ou la gauche l’emporte. Dans la CGT, l’appel à voter pour les candidats NFP a ainsi marqué une rupture. Mais elle a été aussi source de tensions internes. D’abord parce que les désillusions nées du quinquennat de François Hollande ont laissé des traces. Être associé à la Gauche politique peut aussi être vécu comme un risque excessif alors que le salariat est moins ancré dans une Gauche qui reste encalminée à 30% de l’électorat. Or la vocation des syndicats est d’organiser le salariat dans une démarche à vocation majoritaire. C’est là une des sources des relations difficiles entre le syndicalisme et LFI, qui irrite par ailleurs par ses tentations hégémoniques sur le mouvement social.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="rapprochement-fsu-et-cgt"&gt;Rapprochement FSU et CGT&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA : dans ce contexte, comment peut jouer le rapprochement entre FSU et CGT ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baptiste Giraud : ce processus a beaucoup de raisons d’exister. Les divisions syndicales, outre qu’elles constituent un frein a l’engagement du salariat, entraînent une déperdition de « l’énergie militante ». Le pluralisme syndical est sain et même nécessaire quand les options divergent, qu’il s’agisse des objectifs ou des modalités de l’action syndicale, car c’est l’une des conditions de la démocratie sociale. Mais en France ce pluralisme a été exacerbé par l’histoire politique du syndicalisme. Or l’évolution du contexte politique français a fait perdre beaucoup de leur sens politique aux clivages syndicaux. Aujourd’hui des nuances existent entre CGT et FSU, mais elles ne paraissent pas irrémédiables ou insurmontables, propres à empêcher la défense de positions communes. À l’échelle locale, le pluralisme syndical concerne surtout dans les grandes entreprises privées et la Fonction publique. Mais ce sont des oasis dans un vaste désert syndical, puisque la France ne compte que 10% de syndiqué·es. Dans ces grandes entreprises et administrations, les syndicats passent donc beaucoup de temps à se concurrencer, surtout dans le cadre des instances, au risque que cela se fasse au détriment du temps qui est nécessaire pour organiser les salariés ou développer l’implantation des syndicats et lutter contre la répression syndicale dans les PME. Le processus paraît donc utile, ne serait-ce que par la mutualisation de moyens, l’effort de syndicalisation, l’organisation de mobilisations communes. La fusion apparaît comme une démarche beaucoup plus complexe, se heurtant sans doute à des habitudes militantes établies de longue date, et nécessitant de dépasser progressivement le souvenir de conflits anciens entre organisations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Baptiste Giraud&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Nouveau peuple, nouvelle gauche</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/16-peuple-gauche/</link><pubDate>Wed, 10 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/16-peuple-gauche/</guid><description>&lt;p&gt;Entretien avec
Julien Talpin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Julien Talpin est directeur de recherche en science politique au CNRS.
Il a récemment publié La colère des quartiers populaires (PUF, 2024) et L&amp;rsquo;État contre les associations. Anatomie d&amp;rsquo;un tournant autoritaire (avec Antonio Delfini, Textuel, 2025).&lt;/p&gt;
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&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le--nouveau-peuple--des-classes-populaires"&gt;Le « nouveau peuple » des classes populaires&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : en quoi peut-on parler de « nouveau peuple » ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Julien Talpin : le point de départ du livre, c’est de dire que les classes populaires ont changé, et que la prise en compte de ces nouvelles réalités sociologiques est indispensable pour définir une stratégie adaptée à gauche. Au fond, on ne peut plus réduire les classes populaires à la seule figure de l’ouvrier salarié d’usine, comme ça a longtemps été le cas dans l’imaginaire du mouvement ouvrier. Ça va de soi, et en même temps, à chaque soirée électorale on entend que « les classes populaires se sont détournées de la gauche, et votent désormais majoritairement en faveur de l’extrême-droite ».
Or la réalité est plus nuancée. Si le vote RN des ouvriers et des employés a effectivement fortement progressé ces dernières années, les classes populaires ne sont pas que ces groupes-là. Aux élections présidentielles de 2022 les personnes gagnant moins de 900 euros ont davantage voté pour Jean-Luc Mélenchon que pour Marine Le Pen par exemple, les quartiers populaires votent aussi majoritairement à gauche, quand ils votent.
Elles sont aussi là les nouvelles classes populaires. Ce sont les chauffeurs ubers, les employées de services ou du soin, les femmes de chambre, les chomeurs, les travailleurs agricoles précaires…
Et pour saisir les contours de ces nouvelles classes populaires il faut avoir une approche intersectionnelle : la domination est sociale, de classe, et l’espace du travail demeure fondamental, mais elle est aussi genrée et raciale. Il faut donc prendre en compte l’hétérogénéité de ces classes populaires.
« Classes populaires », plus que « peuple », car c’est la notion qui s’est imposée en sciences sociales depuis quelques années pour penser cette hétérogénéité et l’imbrication de ces différentes formes de domination. À quelle condition les classes populaires peuvent-elles faire peuple, constituer un peuple, se penser comme appartenant à un même groupe partageant des conditions et des attentes communes ? Ce n’est pas spontané, automatique, c’est le fruit d’un travail politique, pour faire passer une classe en soi à une classe pour soi. Proposer un signifiant commun, le peuple, est une étape en ce sens. Mais c’est aussi dans la lutte qu’il surgit, comme au moment des Gilets Jaunes par exemple, ou d’autres mobilisations à l’échelle internationale, où cette notion de peuple a beaucoup circulé ces dernières années.&lt;/p&gt;
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&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="classes-populaires-et-valeurs-de-gauche"&gt;Classes populaires et valeurs de gauche&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : quel est aujourd&amp;rsquo;hui son rapport aux valeurs de Gauche ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Julien Talpin : un des enjeux du livre est de casser certains mythes. Et notamment l’idée que les classes populaires se seraient toutes droitisées, devenues conservatrices et aspireraient d’abord à la sécurité ou à la baisse de l’immigration. C’est beaucoup plus nuancé que cela. Comme le montre Vincent Tiberj, la droitisation est d’abord celle des élites politiques et médiatiques. Les classes populaires et une bonne partie de la population française sont plus progressistes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient par le passé, tout particulièrement les femmes et les jeunes, même s’il y a des divisions.
Et surtout, ce que montre Tristan Haute dans le livre, autour de l’idée de quatrième bloc, c’est qu’il y a des réserves importantes d’abstentionnistes qui ont des valeurs progressistes, mais qui ne votent pas, n’y croient plus, alors que dans l’ensemble ils partagent le logiciel de la gauche, sur les questions de redistribution, de justice sociale, d’environnement ou de lutte contre les discriminations. Il y a un potentiel de millions de voix à aller chercher - même si cela n’est facile - qui permettraient d’élargir le cercle et la base électorale sans se renier sur le fond de l’offre politique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-rôle-du-syndicalisme-dans-lémancipation"&gt;Le rôle du syndicalisme dans l&amp;rsquo;émancipation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : comment le syndicalisme peut-il davantage encore incarner et porter les revendications d&amp;rsquo;émancipation populaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Julien Talpin : il a évidemment un rôle fondamental à jouer, comme le rappelle Sophie Beroud dans le livre. D’abord dans l’espace du travail, via un travail d’organisation collective et de politisation des travailleurs. Mais aussi en lien avec d’autres mouvements sociaux. Une des difficultés de la gauche aujourd’hui, qui nourrit la résignation populaire, c’est l’accumulation des défaites, à l’instar de la réforme des retraites, malgré les millions de personnes mobilisées. On a besoin de stratégies plus offensives, de pouvoir bloquer le pays et « réapprendre à faire grève » comme le suggère mon collègue Baptiste Giraud. Même si les conditions sont défavorables et que c’est coûteux de faire grève, le progrès social, dans un contexte néolibéral de plus en plus sourd aux revendications populaires, passera nécessairement par une capacité à accroître le rapport de force. Et c’est inenvisageable sans des syndicats puissants. Mais pour ça, pour élargir leur base, ils ont besoin d’être en phase avec la nouvelle sociologie des classes populaires, tant sur leurs revendications que sur leur leadership, et mettre au centre la lutte contre les discriminations raciales et sexistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Julien Talpin&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>La démocratie à l’épreuve du populisme</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/17-democratie-epreuve/</link><pubDate>Tue, 09 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/17-democratie-epreuve/</guid><description>&lt;p&gt;Elisa Chelle, professeure de science politique à l’université de Paris Nanterre, auteure de &lt;em&gt;La démocratie à l’épreuve du populisme. Les leçons du trumpisme&lt;/em&gt;, Odile Jacob, septembre 2025.&lt;/p&gt;
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&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-populisme-de-trump-et-la-perception-médiatique"&gt;Le populisme de Trump et la perception médiatique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; Un peu plus de 6 mois après l&amp;rsquo;élection de Trump, doit-on être inquiet sur l&amp;rsquo;avenir de la démocratie aux États-Unis ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Elisa Chelle :&lt;/strong&gt; L’image que l’on diffuse de Trump en France dans les médias affecte et déforme notre perception de ce véritable « animal » médiatique, par ailleurs initialement promoteur immobilier, vedette et producteur de télé-réalité. Il connaît parfaitement les mécanismes des médias dans lesquels les réseaux dits sociaux jouent désormais un rôle primordial, il s’y est imposé par son style brutal, sa gouaille populaire, personnifiant un leader charismatique, fort contre les grands de ce monde et sauveur autoproclamé de l’Amérique. Il est nécessaire de se déprendre des constructions médiatiques que lui-même alimente volontairement. Les médias ont besoin de matériaux en permanence et développent une sorte de feuilleton Trump.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or la nature de la démocratie américaine est spécifique, très différente de celle de l’Europe. Le pouvoir de l’argent y est encore plus grand et plus toléré, l’État y est vu non pas, comme c’est le cas en Europe, comme le garant de l’intérêt général et de l’égalité en droit, mais comme celui de la liberté. Les EU ont toujours été une démocratie, en dépit de crises majeures, de la Guerre civile au Watergate en passant par le maccarthysme, mais qui n’ont jamais abouti à un changement de régime, juste à des amendements à la Constitution de 1787. L’originalité, relative, de Trump tient à sa rhétorique populiste de droite, quand le populisme aux EU était fin 19e d’orientation agraire, et dans les années 1930 plutôt marqué à gauche, en gros dans une alliance du peuple, au-delà des clivages ethniques, contre les riches. Originalité également dans son style et son expression publique, marquée par le goût de l’invective voire de l’insulte. À cet égard, les EU sont plutôt d’ailleurs en retard dans le temps par rapport à l’Europe des Berlusconi, Pim Fortuyn voire Le Pen père. La démocratie américaine ne me paraît pas menacée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non que les propos de Trump ne soient pas inquiétants, mais la démocratie est solidement ancrée aux EU, avec une société civile très active, et dont l’action est associée à la vie politique, et non délégitimée comme représentant des intérêts particuliers, ainsi qu’on l’entend trop souvent en France s’agissant du rôle des syndicats. La liberté d’expression reste entière, certes dans un contexte d’inégalités de richesses qui pèse sur le paysage médiatique.&lt;/p&gt;
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&lt;h2 id="le-fonctionnement-des-contre-pouvoirs-et-lévolution-des-partis"&gt;Le fonctionnement des contre-pouvoirs et l&amp;rsquo;évolution des partis&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; Comment expliquer l&amp;rsquo;apparente inefficacité des contre-pouvoirs : Cour suprême, Congrès, États, syndicats voire églises… ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Elisa Chelle :&lt;/strong&gt; Il ne faut pas caricaturer la situation, surtout dans un pays où les États jouent un rôle essentiel face au pouvoir fédéral. Trump joue sur la critique de la démocratie en pointant un régime qui serait lent et inefficace, il s’adresse prioritairement à un électorat éloigné de la politique, son succès repose sur sa capacité à attirer vers les urnes des gens qui habituellement s’abstiennent, notamment en se posant en leader fort. Le Congrès n’est pas devenu une chambre d’enregistrement, les élus démocrates voire certains républicains discutent âprement le financement de mesures de Trump, comme les réductions d’impôts : l’endettement est un problème pour une frange du parti républicain. Les deux principaux partis sont de grandes maisons qui abritent différents courants. Trump multiplie les coups de pression mais il n’a pas la mainmise totale sur le parti, d’autant que celui-ci a des structures autonomes et des orientations variables dans chacun des 50 États : celui de Géorgie par exemple est anti-Trump.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les démocrates portent d’ailleurs une part de responsabilité dans la situation. Ainsi, sous Obama, ils ont changé les règles de la désignation des juges fédéraux, passant d’une majorité nécessaire au Sénat de 60 voix à la majorité simple. Les Républicains une fois revenus au pouvoir ont fait la même chose avec la désignation des juges à la Cour suprême. Cela a permis à Trump de désigner 3 juges conservateurs, d’où une majorité républicaine qui l’a conforté dans ses choix anti-IVG, anti-immigration et sur l’immunité présidentielle. Les syndicats ont globalement soutenu Biden en 2020, lequel s’est affiché sur un piquet de grève ce que jamais un président n’avait fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les Démocrates qui s’appuyaient traditionnellement sur les femmes et les syndicats se sont tournés vers d’autres causes comme le soutien aux minorités ethniques, le climat ou l’environnement, moins porté par les syndicats. Si ceux de l’éducation restent fidèles au vote démocrate, la politique décidée par Clinton d’adaptation à la mondialisation a eu un fort impact sur les secteurs industriels avec à la clé des pertes d’emplois massives. Les démocrates ont ainsi perdu entre 2020 et 2024 près de 6 millions de voix. Beaucoup d’ouvriers votent républicain, quand les catégories éduquées et supérieures votent démocrate. Or les deux tiers de l’électorat américain ont un niveau d’étude égal ou inférieur à bac plus deux. D’où l’impact du discours anti-intellectuel et viriliste de Trump, et sa guerre contre les grandes universités privées élitistes comme Harvard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Elisa Chelle&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Frapper les pauvres</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/18-frapper-pauvre/</link><pubDate>Mon, 08 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/18-frapper-pauvre/</guid><description>&lt;h1 id="frapper-les-pauvres"&gt;Frapper les pauvres&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Entretien avec Jean Paul Delahaye&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean Paul Delahaye a commencé son parcours dans l’Éducation nationale comme PEGC de lettres histoire géographie en 1973, pour la terminer comme inspecteur général et DGESCO, après des années comme inspecteur d’académie notamment en Seine-Saint-Denis. Il est l’auteur de nombreux rapports et livres, où il en appelle à une École plus égalitaire et démocratique, sans pour autant épouser toutes les positions de la FSU.
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Grande pauvreté et réussite scolaire : le choix de la solidarité pour la réussite de tous, rapport de 2015.
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&lt;/div&gt;&lt;/figure&gt;
Exception consolante, un grain de pauvre dans la machine, La Librairie du Labyrinthe, 2021
L’école n’est pas faite pour les pauvres - Pour une école républicaine et fraternelle, 2022, Le bord de l’eau.
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&lt;/div&gt;&lt;/figure&gt;
Frapper les pauvres, août 2025, La Librairie du labyrinthe.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="frapper-les-pauvres--genèse-dun-roman"&gt;&amp;ldquo;Frapper les pauvres&amp;rdquo; : genèse d&amp;rsquo;un roman&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; pourquoi ce livre, et pourquoi un roman ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jean Paul Delahaye :&lt;/strong&gt; ce livre est le dernier d&amp;rsquo;une sorte de « tétralogie » d&amp;rsquo;écrits sur le même sujet. En 2025, je publie ce roman (qui peut aussi être lu comme une fable ou une utopie) « Frapper les pauvres » qui met en scène des jeunes de milieu populaire. C&amp;rsquo;est une façon pour moi d&amp;rsquo;enfoncer le même clou avec des outils différents.
En somme, je suis resté fidèle à mon milieu social d’origine (on conserve toujours au fond de soi l’âge de sa jeunesse d’enfant de pauvre et des injustices vécues) et à mes convictions.
Et j’utilise cette fois la forme romanesque pour rendre visibles les difficultés sociales et scolaires d’une partie de la jeunesse dont on parle peu : les jeunes des milieux populaires qui vivent dans une grande détresse sociale et qui éprouvent de lourdes difficultés pour accomplir sereinement leur scolarité.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="létat-de-lécole-publique-en-france"&gt;L&amp;rsquo;état de l&amp;rsquo;École publique en France&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; quel regard global portez-vous sur l&amp;rsquo;état de l&amp;rsquo;École publique en France, du primaire au supérieur, en passant par le collège et le lycée ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jean Paul Delahaye :&lt;/strong&gt; vaste question ! L’École publique ne va pas bien, c’est indéniable, en dépit des efforts des personnels, pourtant très maltraités par leur propre institution, guettés par le découragement au fil de réformes dont les effets ne sont jamais évalués avant la suivante, mal armés tant en formation initiale que continue, et dont les métiers ne sont pas reconnus avec des salaires qui, s’agissant notamment des enseignants, comptent parmi les plus faibles de l’Union européenne. Avec des héritiers des « Hussards noirs » traités ainsi, l’École publique est logiquement en difficulté pour redresser la barre. Par ailleurs, et en dépit du dévouement des personnels, cette École reste profondément inégalitaire, parmi les systèmes éducatifs où le profil social pèse le plus sur les destins scolaires. Depuis 40 ans elle n’a pourtant pas à rougir de son action : 80% d’une classe d’âge parviennent au niveau du bac, cela n’est pas arrivé tout seul et même les classes populaires en ont bénéficié ; la population française présente une proportion de diplômés de l’enseignement supérieur plus importante qu’ailleurs. Mais tous les élèves n’obtiennent pas le bac et quand c’est le cas ce n’est pas le même bac pour tout le monde. La plupart des enfants de cadres ou d’enseignants sont en lycée général, quand la plupart des enfants d’ouvriers sont en lycée technologique ou professionnel. Ce séparatisme scolaire et social est dramatique pour le pays. Plus on s’élève dans la hiérarchie des diplômes, plus les enfants des classes populaires disparaissent. Comment accepter ce scandale ? Certes l’École n’est en rien responsable des dix millions de pauvres que compte notre pays (dont 3 millions d’écoliers, collégiens, lycéens et étudiants) du tri social, de la ghettoïsation, de l’absence de politique du logement qui fait que beaucoup d’élèves pauvres vivent dans des logements insalubres et surpeuplés. Ou du fait qu’un quart des élèves n’aillent jamais chez le dentiste, que beaucoup d’élèves ne font pas plus de deux repas par jour… Mais l’École pourrait faire mieux si elle disposait de plus d’assistantes sociales, d’infirmières scolaires, de médecins qui accueillent, soignent, voire simplement écoutent les élèves. Les établissements scolaires sont aussi des lieux d’accompagnement, et même des refuges pour les publics en difficulté. Et que dire du montant des bourses, au maximum de 516 euros… par an pour un collégien, comme le découvrent souvent avec effarement nombre de mes interlocuteurs. Les fonds sociaux sont devenus une marge d’ajustement, divisés par 2 entre 2002 et 2012, puis en augmentation avant une nouvelle baisse après 2017… bref l’École publique n’est pas dotée des moyens sociaux et médicaux nécessaires pour apporter une aide à chaque élève.
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&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="démocratisation--un-abandon-depuis-2017-"&gt;Démocratisation : un abandon depuis 2017 ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; peut-on parler d&amp;rsquo;abandon depuis 2017 de la volonté de démocratisation ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jean Paul Delahaye :&lt;/strong&gt; l’histoire de l’école est une histoire sur du temps long et ne commence pas en 2017, quoiqu’en aient dit à l’époque ceux qui ont considéré que tout commençait avec eux. On peut observer par exemple une rupture s’agissant de la politique de mixité sociale et scolaire. En 2012, cet objectif avait été placé dans la loi dite de refondation, et inscrit dans le code de l’éducation, avec des expérimentations à partir de 2015-2016 via la sectorisation de collèges comme à Toulouse. Cette impulsion n’a plus été la même à partir de 2017. Sur le principe de mélanger les publics sociaux, tout le monde est d’accord&amp;hellip; Sauf pour le collège de ses enfants. L’expérimentation de Toulouse a été évaluée en 2023, elle avait associé élus locaux, services académiques, parents, équipes enseignantes, cela ne fut pas simple mais les premières évaluations, consultable sur le site internet de l’EN ont été positives. Mais la mixité sociale n’est plus dans l’agenda du pouvoir politique, on n’en dit rien dans la circulaire de rentrée 2025, par exemple. Seul Pap N’Dyaye avait tenté de la relancer, ce qui n’est sans doute pas étranger à son départ du ministère. Enfin, la réflexion à conduire pour davantage de mixité sociale et scolaire ne peut éluder la question de la participation de l’enseignement privé au « scolariser ensemble ». Dernier exemple, la réforme du lycée professionnel, contre lequel j’avais poussé en 2019 un véritable « coup de gueule », face à la suppression d’heures d’enseignement général, les professeurs de LP s’étaient beaucoup mobilisés, mais trop seuls. N’y a-t-il pas là l’idée sous-jacente que pour être ouvrier, nul besoin de penser et donc de suivre des cours d’enseignement général comme en LGT ?
Autre illustration, la question des rythmes scolaires, sur laquelle j’ai eu en effet des désaccords avec la FSU. 2017 marque la fin de l’aménagement de ces rythmes dans le primaire. Une étude de la DEEP montre que les 4 jours sont plébiscités par les classes moyennes et favorisées, lesquelles peuvent investir notamment dans des activités éducatives le mercredi (conservatoire, tennis, …) ou dans des cours de soutien scolaire privés défiscalisés, c’est-à-dire financés par l’État, alors que les classes populaires privilégient les 5 jours, elles qui n’ont que l’école pour émanciper leurs enfants. Voilà un bel exemple de politique publique d’éducation basée sur le seul agenda des classes moyennes et favorisées et pas sur celui des classes populaires.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="quelles-pistes-pour-une-école-plus-égalitaire-"&gt;Quelles pistes pour une École plus égalitaire ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; quelles pistes pourrait-on imaginer pour retrouver cet
objectif ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jean Paul Delahaye :&lt;/strong&gt; rien ne sera fait si on ne réinstalle pas les enseignants dans leur métier, leur professionnalisme et leur dignité. Cela commence par un budget de l’EN compatible avec les objectifs républicains d’égalité et de liberté. Entre 1995 et 2025, ce budget a perdu un point de PIB (de 7 à 6) soit 29 milliards, d’où l’effondrement des salaires, et des effectifs par classe en maternelle, dans le primaire et au collège parmi les plus élevés de l’UE. Certes le pays est face à une dette de plus de 3 000 milliards d’euros, mais l’École devrait être une priorité absolue, et d’abord celle qui correspond au temps scolaire obligatoire. Celui-ci devrait être le temps du commun entre tous les enfants et non du tri et de la sélection dont le poids insupportable pèse à présent dès la grande section de maternelle : on voit bien qui seront les vaincus de la sélection précoce. Enfin les élèves des milieux populaires doivent pouvoir accéder à la culture académique, et tous les élèves, quels qu’ils soient, aux enseignements techniques voire manuels, dans une École qui serait celle de la culture commune et non de la fracture entre riches et pauvres.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="la-question-de-lécole-privée"&gt;La question de l&amp;rsquo;École privée&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; comment y impliquer l&amp;rsquo;École privée ? Faut-il d&amp;rsquo;ailleurs s&amp;rsquo;y employer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jean Paul Delahaye :&lt;/strong&gt; je pense que nous arrivons, pour ce qui est de l’École privée, à un point de rupture. On a en effet laissé s’installer depuis 1959 un système éducatif parallèle, contrairement à ce que voulait d’ailleurs Michel Debré lui-même. La loi ne reconnaît que des « établissements privés » et non un « enseignement privé ». Or, ce dernier s’est progressivement constitué en ministère bis avec un secrétaire général de l’enseignement catholique et des directions diocésaines qui ont fini par parler d’égal à égal avec le ministre et avec les autorités académiques et rectorales. Rappelons que 76% des crédits des établissements privés sous contrat sont financés sur fonds publics et que la Cour des Comptes a demandé en 2023 au ministère de l’Éducation nationale de remédier aux « carences des contrôles qui incombent à la puissance publique ». Les dernières déclarations du secrétaire général de l’enseignement catholique sur l’application à géométrie variable du programme de l’Evars dans les établissements privés sous contrat sont à cet égard sidérantes. Le « caractère propre » des établissements privés ne saurait les autoriser à ne pas respecter la loi. Un établissement privé qui ne respecte pas la loi peut-il rester sous contrat ? Enfin, la publication des IPS a démontré que les écoles privées recrutaient de plus en plus dans les catégories favorisées, participant ainsi et de plus en plus au séparatisme scolaire. La loi de 2019, au prétexte de généraliser l’enseignement des trois ans en le rendant obligatoire - les enfants de trois ans étaient déjà pratiquement tous scolarisés, sauf en Guyane et Mayotte faute hélas d’enseignants et de locaux - a en réalité obligé les communes à financer le fonctionnement des écoles maternelles privées essentiellement catholiques, soit plus de 40 million d’euros pris dans le budget de l’éducation nationale. Sans « rallumer la guerre scolaire », guerre qui n’a jamais cessé en réalité depuis 1959 et qui se mène aujourd’hui à l’avantage du privé, les autorités académiques pourraient parfaitement, comme je l’ai proposé dans mon rapport sur la grande pauvreté de 2015, moduler les moyens des établissements privés en fonction de leur participation ou non à un objectif de mixité sociale, et faire varier cette dotation en fonction de leur politique d’accompagnement de tous les élèves ou au contraire d’exclusion d’élèves entre la seconde et la terminale dans le but d’afficher de meilleurs taux de réussite au bac…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Jean Paul Delahaye&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Un enjeu économique et démocratique</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/20-enjeu-economique/</link><pubDate>Sun, 07 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/20-enjeu-economique/</guid><description>&lt;h1 id="un-enjeu-économique-et-démocratique"&gt;Un enjeu économique et démocratique&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Entretien avec Anne Brunner&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anne Brunner, directrice des études à l’Observatoire des inégalités, a bien voulu répondre aux questions d’Enjeux sur la possibilité de mettre à contribution les grandes fortunes en faveur de l’intérêt général. Elle apporte plusieurs pistes qui sont celles de l’Observatoire, organisation indépendante des pouvoirs publics.&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Le dernier rapport de l’Observatoire :
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;Le Monopoly des inégalités, un outil pédagogique conçu pour le collège et le lycée notamment :
&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;h2 id="la-taxation-des-grandes-fortunes--un-levier-pour-le-pays-"&gt;La taxation des grandes fortunes : un levier pour le pays ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; En quoi la taxation accrue des grandes fortunes serait-elle positive pour le pays ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anne Brunner :&lt;/strong&gt; Les inégalités de patrimoine et de revenu se creusent par le haut : les riches suivent des trajectoires qui s’écartent lentement mais sûrement des classes moyennes et populaires. Les inégalités de patrimoine, mesurées par l’Insee, ne cessent d’augmenter, 10% des Français possèdent 47% du patrimoine en 2021 (dernière donnée disponible), contre 41% en 2010. Cette augmentation considérable s’explique en partie par l’évolution des prix de l’immobilier, mais aussi par la montée des grandes fortunes professionnelles, c’est-à-dire la détention d’actions. La possession d’entreprises constitue l’essentiel des grandes fortunes, bien plus que la détention de yachts, de tableaux de maîtres ou de biens immobiliers. S’agissant des 500 plus grandes fortunes de France, mesurées chaque année par le magazine Challenges, leur patrimoine a été multiplié par 10 depuis 2010.
En ce qui concerne les revenus, on peut parler d’une véritable scission entre la progression du 1% de la population disposant des plus hauts revenus et celle des classes populaires et moyennes. Cette échappée des riches s’explique par la forte hausse des dividendes notamment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or contre ce creusement des inégalités, la fiscalité ne lutte pas, bien au contraire. Depuis 2017, le président Emmanuel Macron, sous couvert de remplacement de l’ISF par l’impôt sur la seule fortune immobilière, divise par 3 le nombre de contribuables imposés sur leur patrimoine. Il impose une taxation forfaitaire et non plus progressive des revenus du patrimoine. Il supprime la taxe d’habitation, y compris pour les riches qui n’en demandaient pas tant !
Résultats : un État progressivement privé de ressources, une dette de 3 300 milliards d’euros, un déficit public de 169 milliards. Or Attac chiffre à 450 milliards les baisses d’impôts depuis 10 ans. Il était donc plus que temps de remettre au cœur du débat la question fiscale, et des moyens attribués aux services publics, dans un pays qui va devoir relever de grands défis comme le vieillissement de la population, la transition écologique, l’éducation, la santé. Une taxation accrue des plus riches ne va pas répondre à tous ces besoins, mais elle permettrait en partie de contenir l’envolée des grandes fortunes.
Les baisses d’impôts de ces dernières années accroissent aussi le sentiment d’injustice dans la population. Laisser une partie de la population s’enrichir sans limites quand le nombre de pauvres augmente, crée un sentiment de décalage entre les paroles des décideurs publics et leurs actes, une colère qui nourrit le vote d’extrême droite, et met en danger la démocratie.
On laisse s’accumuler d’immenses fortunes, d’une taille quasi inconcevable. Pour donner un ordre de grandeur, nous avons estimé que celle de Bernard Arnault équivaut à la valeur de l’ensemble des logements de Marseille et de Nantes. Un tel niveau de fortune, ne procure d’ailleurs aucun bien-être supplémentaire au quotidien, mais plutôt un pouvoir économique. Avec le risque de voir aussi grandir l’influence politique d’une poignée de milliardaires, quand ils s’achètent des médias et les mettent au service de leur approche idéologique et de leurs intérêts.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="attractivité-économique-et-harmonisation-fiscale"&gt;Attractivité économique et harmonisation fiscale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; Existe-t-il des risques pour l&amp;rsquo;économie française en termes d&amp;rsquo;attractivité ? Cette taxation peut-elle s&amp;rsquo;envisager sans harmonisation européenne voire mondiale ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anne Brunner :&lt;/strong&gt; Avant impôts, les riches Français le sont encore davantage qu’ailleurs. La plupart des riches en France s’accommodent de notre fiscalité et trouvent leur compte dans les services publics. Tous sont loin d’avoir déserté le pays.
Les récents travaux du Conseil d’analyse économique (CAE), rattaché aux services du Premier ministre, révèlent que l’impact d’une plus grande taxation des grandes fortunes est réel, mais modeste : ils recensent 0,1% à 0,2% de départs nets parmi les hauts patrimoines, donc inutile de se faire peur avec un prétendu exode des riches. Une harmonisation européenne serait préférable mais elle ne constitue pas un préalable nécessaire. La limite de la taxe proposée par Gabriel Zucman est à mon avis ailleurs. Elle cible seulement un millier de personnes, les hyper riches, donc celles qui sont le plus à même de mener la bataille d’opinion pour s’y opposer. Au moment où la réforme fiscale était discutée à l’Assemblée, bien d’autres sujets étaient débattus dans l’hémicycle, sans obtenir la même couverture médiatique ni la même dénonciation : la perspective de réduire le RSA et les APL (en ne les revalorisant pas du montant de l’inflation), de baisser les effectifs enseignants ou la prime à la rénovation des logements pour les ménages modestes par exemple, n’ont pas obtenu la même couverture, alors que le nombre de personnes concernées est bien plus important… et leur situation bien plus difficile que celle des milliardaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
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&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="autres-pistes-pour-réduire-les-inégalités"&gt;Autres pistes pour réduire les inégalités&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; Quelles autres pistes, ou pistes complémentaires, pour réduire les inégalités ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anne Brunner :&lt;/strong&gt; Cette proposition a le grand mérite de replacer la question fiscale dans le débat, y compris pour une gauche qui l’avait largement mise de côté. Mais elle ne saurait à elle seule remettre en cause le séparatisme des classes aisées. Se liguer à 99% contre le 1% (voire le 0,1%) le plus riche peut conduire à flirter avec la démagogie. Cela permet de dédouaner toute une partie de la bourgeoisie, nettement moins riche que les milliardaires, mais vivant confortablement. Les classes aisées et les riches auraient les moyens de contribuer plus à l’effort collectif. Pour être plus justes, il faudrait que les efforts soient demandés à une bien plus large part de la population, avec des taux qui soient clairement progressifs, en clair selon les moyens de chacun. Une base large a l’intérêt de rapporter beaucoup, pour un effort limité pour les classes moyennes. Prenons un exemple : le relèvement d’un point le taux de CSG se traduirait en moyenne par une ponction supplémentaire de 25 euros par mois par personne, avec la possibilité d’en exempter les ménages les plus pauvres et à la clé 15 milliards de recettes supplémentaires, en faveur de services publics dont l’action permet de réduire les inégalités. D’autant que la puissance politique des hyper riches peut aboutir à l’échec de la taxe Zucman, alors que resteraient les coupes dans les budgets locaux ou les prestations sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Anne Brunner&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Retour sur le mouvement social de 1995</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/22-mvt-social/</link><pubDate>Sat, 06 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/22-mvt-social/</guid><description>&lt;p&gt;En novembre et décembre 1995, la France connaissait un puissant et victorieux mouvement de grèves et de manifestations contre le plan Juppé qui prévoyait de grandes régressions sur les retraites des fonctionnaires et des agent·es des services publics, ainsi que sur l’organisation de la Sécurité sociale. Autour de Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU, Gérard Aschieri, ancien SG FSU, et Bernard Thibault, ancien SG de la CGT, ont accepté, en présence également de Benoît Teste, ancien SG FSU, de participer à une table ronde sur les modalités et les enjeux du conflit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Caroline Chevé (SG FSU) : merci aux camarades pour cette table ronde. Je suis très attachée à la préservation de la mémoire et aux récits militants écrits ensemble. Leur lecture souligne le plus souvent une grande continuité dans nos luttes et les valeurs qui les fondent. Les nouvelles générations militantes en ont besoin, elles sont d’ailleurs demandeuses.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-succès-du-mouvement-de-1995"&gt;Le succès du mouvement de 1995&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : qu’est ce qui, selon vous, a fait la réussite du mouvement de novembre décembre 1995 ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gérard Aschieri, ancien SG de la FSU, en 1995 en charge à la FSU du secteur situation des personnels et secrétaire national du SNES-FSU : j’étais alors en « seconde » ligne dans le conflit, Michel Deschamps était alors secrétaire général de la très récente FSU.
Ce mouvement que Pierre Toussenel, alors secrétaire général adjoint du SNES-FSU, nous avait décrit comme le plus important par son ampleur depuis 1968 n&amp;rsquo;a pas éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, mais a été précédé de mouvements d’actions notamment dans la Fonction publique, sur les salaires mais également dans le privé.
1995 s’est caractérisé par une grève massive et de très fortes manifestations sur la question des retraites et la Sécu, mais aussi par une convergence avec la défense des services publics, à partir de la tentative gouvernementale pour démanteler la SNCF, Bernard le dira mieux que moi. Les cheminots ont été à la pointe du mouvement, avec un effet d’entraînement sur les autres professions, mais ce fut un mouvement de masse. Et ce qui était remarquable c&amp;rsquo;est la façon dont les barrières entre les professions ont été franchies. À l’époque, je me souviens de camarades de la FSU des Pyrénées-Orientales, rencontrés lors d’un stage, qui m’avaient dit leur intérêt et même leur émotion à rencontrer sur les barrages des militants d’autres professions, et à échanger avec eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernard Thibault, ancien SG de la CGT, alors récent SG de la CGT cheminots : le mouvement de 1995 ne tombe pas en effet du ciel, comme aucun mouvement du reste, comme si les salariés avaient spontanément décidé un beau matin, en découvrant le plan Juppé sur la Sécu, de se mobiliser…
Le pays connaissait un mécontentement social récurrent depuis longtemps, notamment autour de services publics comme le transport ferroviaire, la poste ou, déjà, l’hôpital, mais aussi dans le privé. En mai 1995, l’élection de Jacques Chirac, avec son slogan très ambigu de lutte contre la « fracture sociale » avait nourri l’espoir dans une large partie de la population, y compris dans son propre électorat, d’une plus grande justice sociale, brutalement démentie par l’annonce du plan Juppé qui prétendait s’attaquer à la Sécu.
Autre élément de contexte, la conjonction de plusieurs mécontentements pour les cheminots autour du devenir de la SNCF. Depuis 10 ans, l’entreprise publique était sous le joug de contrats de plan entre État et direction, avec le sacre du tout TGV. Sur le principe de l’innovation technologique, la CGT n’était pas en désaccord, à la différence des autres organisations syndicales, mais en dénonçait l’absence de financements supplémentaires par l’État, d’où la nécessité d’un autofinancement par la SNCF avec à la clé une réduction de l’offre de service public via des fermetures de lignes, de gares, réduction de la voilure dans le transport de marchandises.
Le troisième contrat devait être signé avant le 31 décembre 1995, provoquant un rejet unitaire des 7 syndicats de la SNCF, sous l’impulsion d’une CGT qui à l’époque pesait 50% des voix des personnels de l’entreprise. Il s’agissait d’engager la lutte pour l’avenir de la SNCF et la défense du statut des personnels, avec le pari de l’unité. Nous défendions l’idée que la SNCF appartenait à la nation, et que ce serait aux Français de décider de ces questions. Nous refusions la perspective de fermeture d’un tiers du réseau en cas d’adoption de ce contrat. Le conseil national de la CGT cheminots s’est, coïncidence, réuni le jour même de la divulgation par Juppé de son plan devant l’Assemblée nationale, plan qui comprenait également le recul de l’âge du départ en retraite pour les cheminots et les agents du public. Ce fut, pour reprendre la formule d’un camarade, la « goutte d’eau qui mit le feu aux poudres ».
Il peut arriver que les gouvernements, qui aiment à faire croire que leurs plans sont savamment mûris, se prennent eux-mêmes les pieds dans le tapis, Juppé a convenu lui-même qu’il n’aurait pas dû ajouter la réforme des régimes de retraites du public à celle de la gestion de la sécurité sociale, le tout dans un contexte de situation économique dégradée et de remontée du chômage. Le CN a alors décidé d’un appel à la grève le 10 octobre, puis le 24 novembre, avec la perspective de reconductions quotidiennes.
&lt;figure &gt;
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&lt;/div&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="contexte-et-préparation-du-mouvement"&gt;Contexte et préparation du mouvement&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : y a-t-il eu auparavant de la part des syndicats une préparation spécifique des salariés à l’action de grève ? Quel rôle a joué l’unité d’action même partielle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gérard Aschieri : nous avions mené à la FSU, avec notamment François Labroille (SG adjoint SNES-FSU), un gros travail d’argumentation sur les retraites, cela a pu jouer mais il est difficile de l’évaluer. Bien sûr l&amp;rsquo;unité a joué mais est-ce original ? Je suis frappé de constater que depuis 1995, le pays a connu 30 ans de batailles sur cette question, autour des problèmes d’allongement de la durée de cotisation et de recul de l’âge de départ. À chaque fois cela s’est traduit par des mouvements puissants de refus des dégradations, largement soutenus par la population, à la différence des mesures Balladur de 1993 dans le privé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernard Thibault : en 1995, le mouvement s’est constitué contre un « paquet » retraites et protection sociale.
Ce dernier thème a toujours été mobilisateur en France. Les décideurs s’y sont employés à déposséder les salariés de leur capacité à intervenir sur la gestion de la sécurité sociale, à l’origine de sa création pourtant gérée par leurs organisations syndicales. Les Français voient à juste titre dans la Sécu un bien commun, à toucher avec beaucoup de précautions. En 1995, le mouvement syndical a dû lutter contre une division entre public et privé, ce dernier en effet touché par la réforme de 1993. Juppé n’hésitait d’ailleurs pas à présenter son plan comme une mesure de justice et d’équité entre public et privé. Selon le Nouvel Observateur de l’époque, près de 60% des Medias saluaient l’audace, l’ambition, la justesse du plan Juppé… Au bout de 8 jours de grève, 60% des Français, consultés par sondage, manifestaient leur soutien au mouvement, y compris celles et ceux qui devaient se lever à 4 heures du matin pour se rendre au travail faute de tram, de bus ou à Paris de métro. S’agissant de la désunion syndicale, la CGT et FO se sont d’emblée opposées au plan Juppé, la CFDT lui a apporté son soutien, sa secrétaire générale Nicole Notat proclamant y avoir reconnu pour partie son programme revendicatif. À la fin du mouvement, les cheminots ont gagné sur toutes leurs revendications : aucune suppression d’emplois ou de gares, fin des contrats imposés par l’État, sauvegarde du régime de retraites et de la caisse de prévoyance de la SNCF…
On a pu observer des cheminots reprenant le travail en chantant ! Mais le reste du plan Juppé a été adopté par ordonnances courant 1996. lll&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="lunité-syndicale-et-le-soutien-populaire"&gt;L&amp;rsquo;unité syndicale et le soutien populaire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;lll Enjeux-UA : comment avez-vous vécu l’unité syndicale ? Était ce plus simple qu’à 8 aujourd’hui ? Que penser du concept de grève par procuration ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gérard Aschieri : cette formule de « grève par procuration » n’a selon moi pas grand sens, mais elle renvoie à la réalité du fort soutien populaire à la grève, avec le sentiment que les grévistes ne défendaient pas seulement leurs intérêts corporatifs mais bien des valeurs et des causes qui concernaient tout le monde comme les services publics, la Sécu, et ceux qui ne faisaient pas grève, loin de s&amp;rsquo;opposer aux grévistes, les soutenaient. Ce soutien populaire était très visible lors des manifestations, et la plupart de parisiens contraints à la marche à pieds ne protestaient pas contre les grévistes : cela a été un facteur incontestable de la réussite du mouvement, de même que le soutien d’intellectuels reconnus comme Pierre Bourdieu. S&amp;rsquo;agissant de l&amp;rsquo;unité syndicale rappelons que la FSU venait d’être créée (en 1993/N.D.L.R.), et qu’elle peinait à être pleinement intégrée dans une intersyndicale, et cela a duré après 1995. FO par exemple, si j’en crois une ancienne secrétaire confédérale de la CGT, appréciait l’engagement de la FSU dans l’action, voire en faisait une condition de son propre positionnement tout en refusant de la voir apposer sa signature sur les communiqués communs… Après la lutte contre la réforme de la loi Falloux dans son secteur propre, 1995 a constitué le baptême du feu pour la FSU, pour la première fois présente avec force dans une intersyndicale interprofessionnelle. Bien évidemment, au-delà de l&amp;rsquo;intérêt pour la réussite de l&amp;rsquo;action, c&amp;rsquo;était pour elle très positif.
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&lt;/div&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernard Thibault : le 12 décembre, à Paris, dans un discours public de soutien aux grévistes, Bourdieu a présenté le mouvement comme une chance historique pour ceux qui refusent la fausse « alternative entre libéralisme et barbarie ». Juppé prétendait porter son plan pour le bien des Français et pour sauver la sécu mais la population n’a pas été dupe.
Le conflit a aussi permis de poser la question de la place des services publics dans la société, de transformer le conflit en un véritable choix de société, et cela a contribué au soutien majoritaire dans la population. L’unité syndicale n’a posé aucun problème parmi les cheminots, nous luttions déjà « tous ensemble » depuis plusieurs années. Le syndicat des maîtrises et cadres est ainsi resté dans la grève jusqu’au bout, une première historique. La CFDT de la SNCF a été très mobilisée, nécessairement mal à l’aise avec les positions de sa direction confédérale, d’où d’ailleurs par la suite des départs vers la CGT ou la création de Sud rail. La confédération FO n’a pas été d’emblée unitaire, craignant que la CGT donne le la au mouvement, mais finalement la jonction s’est faite, notamment le 28 novembre avec la fusion des deux cortèges parisiens et la fameuse poignée de main Louis Viannet/Marc Blondel, alors respectivement secrétaires généraux de la CGT et de FO.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="la-mobilisation-dans-le-privé"&gt;La mobilisation dans le privé&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : avez-vous le sentiment que la mobilisation dans le privé a été invisibilisée par celle dans le public, à la différence de mai 1968 ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernard Thibault : le salariat évolue constamment, il était déjà travaillé par la montée de la sous-traitance, de la précarité dans l’emploi, ce qui rend plus difficile de s’installer dans une grève longue. Mais les salariés du privé étaient massivement présents dans les manifestations, ce qui explique leur envergure exceptionnelle, avec des secteurs industriels où existaient des bases syndicales. Notons d’ailleurs que dans les entreprises privées beaucoup de gains salariaux ont pu être conquis dans la dynamique de 1995, les salariés ont pu prendre appui sur la victoire de novembre décembre pour établir un rapport de forces au niveau de l’entreprise, nombre d’employeurs ont alors lâché la bride pour éviter la contagion de la contestation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gérard Aschieri : le privé a été présent sous des formes diverses. Le rôle des manifestations a été considérable dans le mouvement ; elles ont rassemblé les grévistes et non grévistes, allant jusqu&amp;rsquo;à près de deux millions de manifestants. Mais la Dares avait aussi recensé près de 6 millions de jours de grève en 1995 contre un les années précédentes. Et dans ce nombre, environ deux millions de salariés de droit privé : c&amp;rsquo;est loin d&amp;rsquo;être insignifiant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernard Thibault : la solidarité financière fut également exceptionnelle. Je me souviens d’une femme, anonyme, qui était venue déposer au siège de la Fédération des cheminots une petite enveloppe avec un mot d’accompagnement sur un bout de papier, il était écrit : « dernier remboursement de la Sécu, je vous le dois… ». La fédération avait recueilli près de 9 millions de francs. À Rouen, les cheminots avaient construit une fausse voie de chemin de fer, puis l’avaient tronçonnée et vendu les morceaux au bénéfice des Restos du cœur… Nous encouragions les salariés à privilégier l’action de grève ou de manifestation, mais tout ceci nous encourageait.
À Paris, alors qu’aucun transport collectif ne fonctionnait, les manifestations étaient quand même toujours massives !
L’envie d’agir faisait répondre « présent ! ».&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="la-sécurité-sociale-comme-enjeu-mobilisateur"&gt;La Sécurité sociale comme enjeu mobilisateur&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : la question de la Sécurité sociale a permis de largement mobiliser le salariat, plus que par la suite. Comment l’expliquer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernard Thibault : il y avait très profondément ancré à cette époque le sentiment que la Sécu « appartient » aux salariés. Mais tout a été fait depuis pour les déposséder, d’où une forte ignorance aujourd’hui par exemple sur le statut de la Sécu : un service public ? Une administration ? Une assurance ? Rien n’est fait pour relier à nouveau les assurés sociaux aux organismes qui les gèrent.
Les mesures Balladur se sont appliquées des années après leur annonce en 1993, ce qui a été pour nous difficile à faire comprendre, la stratégie gouvernementale a de ce point de vue été payante. Comment faire en sorte que les salariés se réapproprient les institutions de la Sécu ? Voici un enjeu essentiel pour le syndicalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gérard Aschieri : le contexte a évolué. Depuis les ordonnances de 1996, il n’y a plus de grandes annonces, mais une série de petites mesures, sur le principe de la grenouille plongée dans de l’eau qui chauffe progressivement…
En 1995, les salariés, pensaient pouvoir gagner, mais en 2003 également si l&amp;rsquo;on prend cet exemple. Or à cette date les mesures Balladur s’appliquaient à plein, plaçant ainsi le secteur public en porte-à-faux avec le privé, même si l’opinion restait favorable au mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernard Thibault : En 1995, la première semaine de grève à la SNCF avait été si massive que nous pensions que cela irait jusqu’au bout, sans savoir exactement par ailleurs ce que cela recouvrait. Jamais nous n’avions connu un mouvement de cette ampleur, avec des taux de grévistes à 80% dont 30% des cadres, des lettres ouvertes de hauts fonctionnaires… le mouvement devenait porteur de l’intérêt général, autour de la défense des services publics. Avec de tels taux de grévistes il était tout simplement impossible d’imaginer mettre fin au mouvement avant la victoire. Le 7 ou le 8 décembre, un directeur m’avait signalé que des cheminots étaient en train d’installer des sapins de Noël sur les piquets de grève et me demandait ce que cela pouvait bien signifier… Le gouvernement a fini par comprendre la nécessité de trouver une porte de sortie. La mobilisation est victorieuse si la population maintient son soutien, ce qui rend également impossible la répression de type policier. Le plan Juppé a été ensuite en partie appliqué par voie d’ordonnances mais les salariés n’ont pas marqué d’amertume envers les syndicats, considérant qu’ils avaient fait de leur mieux. Politiquement, la lutte a évidemment pesé dans la victoire de la Gauche lors des élections législatives anticipées suite à la dissolution de 1997. Beaucoup de responsables politiques se trompent en s’imaginant que ces épisodes ne laissent pas de traces dans l’électorat : les travailleurs sont aussi des citoyens.
Benoît Teste, ancien SG de la FSU : pour moi, 1995 c’est avant tout un surgissement, non pas au sens d’un mouvement social qui naît de nulle part (et Bernard comme Gérard ont rappelé la conflictualité spécifique de la période qui précède) mais au sens où un mouvement d’ensemble est une surprise, et un revers pour ceux qui pensent que le libéralisme est le seul modèle possible et que « la fin de l’histoire » étant advenue, ce type de grand mouvement n’existera plus. Il a donc fait naître un espoir spécifique parmi les salariés, il traduit l’aspiration maintenue à la justice sociale et illustre l’idée que les luttes restent possibles. En 2023 non plus on ne s’attendait pas nécessairement à la puissance de la mobilisation, et la réforme des retraites reste aujourd’hui encore comme un caillou dans la chaussure de nos dirigeants.
En 1995, on a pu assister à une sorte de bouillonnement social, avec une recomposition du mouvement syndical et l’irruption de la FSU ou des Sud, l’ouverture à la société, les collectifs, les AG… mais aussi de nouvelles manières d’articuler revendications et modalités d’action. Une nouvelle génération syndicale et politique émerge en 1995, souvent favorable aux démarches unitaires et de rassemblement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Caroline Chevé : beaucoup de nos préoccupations s’enracinent dans ce mouvement, 1995 reste une référence de mouvement quand 68 est désormais de l’histoire, d’avant la chute du Mur, comme le premier mouvement du 21e siècle.
J’ai vécu vivement 2003 mais cela n’a pas laissé la même empreinte dans la société, en partie car ce fut un échec. Tout le monde a des images de 95, comme le retour du vélo en ville, il y a eu une « atmosphère 95 », à la différence sans doute de 2003, 2006 (CPE) ou 2010. 2023 a des airs de ressemblance, même si le 7 mars on n’est pas parvenu à « mettre la France à l’arrêt ». Plus proche de nous, les 18 septembre et 2 octobre 2025, même si on était en dessous de 2023, on s’est replacé dans cette atmosphère. La place de la FSU dans l’interpro reste posée quand on touche à des sujets sur lesquels les confédérations sont en en première responsabilité, mais dont les syndicats de la Fonction publique, également en charge de l’intérêt général, ne sauraient être exclus, ainsi du « conclave » sur les retraites, à 5 et pas à 8. Enfin 1995 confirme l’idée que la force d’un mouvement repose aussi sur son articulation avec le monde associatif. En 1995 a été expérimenté un rythme de mobilisations faisant se succéder temps forts et grève longue dans certains secteurs particulièrement mobilisés, une méthode qui continue à être utilisée, agrégeant actifs grévistes et non grévistes, retraités, étudiants… Cette mobilisation large a été victorieuse en 95, elle peut à nouveau l’être demain. l&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Laurent Frajerman&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Lutter contre le continuum des violences patriarcales un enjeu féministe et syndical de transformation sociale</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/26-violences/</link><pubDate>Fri, 05 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/26-violences/</guid><description>&lt;h2 id="un-système-patriarcal-global"&gt;Un système patriarcal global&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous le martelons lors des mobilisations et formations féministes auxquelles nous prenons part : les violences sexistes et sexuelles ne sont pas des faits isolés ni des dérives individuelles. Elles s’inscrivent dans un système social structuré : celui du patriarcat.
En France comme ailleurs, ce système organise les rapports de domination entre les femmes et les hommes, légitime la hiérarchie des corps et entérine les inégalités.
Les violences qui en découlent traversent tous les espaces de la vie : la sphère privée, le travail, les espaces publics, mais aussi les institutions et l’école.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="lier-les-violences--femmes-et-enfants-un-même-combat"&gt;Lier les violences : femmes et enfants, un même combat&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si cette lecture systémique fait désormais consensus, une question demeure : faut-il penser ensemble les violences faites aux femmes et celles faites aux enfants ? Longtemps, ces deux réalités ont été traitées séparément, comme si elles relevaient de causes distinctes. Pourtant, les recherches féministes et les expériences de terrain montrent combien elles s’entrecroisent.
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Trop souvent, femmes et enfants sont victimes d’un même agresseur, dans un même espace d’emprise, souvent familial. Les violences faites aux mineur·es ne constituent pas un phénomène à part : elles révèlent les logiques de domination patriarcale qui structurent la société. En dissociant les violences faites aux femmes de celles faites aux enfants, on risque d’occulter leurs racines communes : la domination, le contrôle et la dépossession des corps. Penser ces violences ensemble, c’est préciser notre analyse, reconnaître la continuité du patriarcat et construire une réponse féministe et politique cohérente.
Certain·es avancent que relier les violences faites aux femmes et celles faites aux enfants reviendrait à alourdir la charge des femmes, ou à demander aux féministes d’assumer un combat de plus. Cet argument doit être déconstruit : nommer un système qui les vise, elles et les enfants, dans une même logique de domination, c’est se donner les moyens d’analyser et de combattre cette domination. C’est reconnaître que la violence masculine, sous toutes ses formes, cherche à disposer du corps et de la parole des autres. En faire un enjeu féministe ne signifie pas que les femmes doivent porter seules la solution, mais qu’il nous revient à toutes et tous, en tant que syndicalistes féministes, d’œuvrer à la mise au jour et à la lutte contre l’ordre patriarcal.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="chiffres-et-impunité--lampleur-du-phénomène"&gt;Chiffres et impunité : l&amp;rsquo;ampleur du phénomène&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si la dimension systémique des violences faites aux femmes comme aux mineur·es et leur lien étroit peuvent interroger, les chiffres suffisent à lever tout doute. Chaque année en France, 153 000 femmes majeures sont victimes de viols, 217 000 d’agressions sexuelles et 160 000 enfants subissent des violences sexuelles. 93% des victimes majeures de viols sont des femmes et 84% des victimes mineures des filles ; 97% des auteurs sont des hommes. Ces chiffres disent l’ampleur d’un phénomène massif, systémique et structurel. Elles montrent combien la société peine encore à reconnaître ces violences pour ce qu’elles sont : des rapports de domination, et non des faits isolés. La plupart des victimes connaissent leur agresseur, et moins d’une plainte sur dix aboutit à une condamnation. Cette impunité, jointe à la peur et à la honte, entretient le silence et permet aux violences de se perpétuer.
Pourtant, l’explosion des révélations après #MeToo et l’explosion récente des révélations sur les violences subies par des mineur·es, notamment après le rapport de la CIIVISE, donne encore lieu à des remises en cause de la parole des victimes et à des minimisations. Nous devons éviter ce piège et renforcer nos outils d’analyse et de lutte politique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="stratégie-syndicale-et-renforcement-des-services-publics"&gt;Stratégie syndicale et renforcement des services publics&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Notre stratégie syndicale doit intégrer le continuum des violences patriarcales, leur logique systémique et les stratégies d’impunité des agresseurs. Elle doit viser la transformation des institutions et revendiquer des politiques publiques ambitieuses, dotées de moyens pour prévenir, protéger et réparer. Cela est d’autant plus urgent que les politiques d’austérité ont fragilisé les services publics : sociaux, santé, justice, éducation. En réduisant les budgets, en limitant les postes et la formation, l’État rend plus difficile la détection et l’accompagnement des victimes. Ce désengagement compromet chaque année la sécurité et la dignité de milliers d’enfants et de femmes. Renforcer les services publics, c’est renforcer la protection de toutes et tous, et affirmer que la lutte contre les violences fait partie intégrante du modèle de société que nous voulons construire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="léducation--premier-rempart-contre-les-violences"&gt;L&amp;rsquo;éducation : premier rempart contre les violences&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans le champ éducatif aussi se joue une part décisive du combat contre les violences.
L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS) est un outil d’émancipation pour chaque élève : elle doit permettre d’aborder consentement, égalité, respect et déconstruction des stéréotypes.
Notre lutte pour un programme national visait à donner à toute une génération les moyens de comprendre et de refuser les rapports de pouvoir.
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Or le privé confessionnel, soutenu par l’extrême droite qui fait de l’EVARS son cheval de bataille, cherche à y échapper, au nom de prétendues convictions morales. Cela perpétue les schémas de domination qu’il s’agit précisément de combattre. Refuser l’EVARS, c’est refuser l’égalité et maintenir les enfants dans l’ignorance et la soumission. Nous ne devons rien céder à ces attaques : faire reculer l’EVARS, c’est faire reculer les droits des femmes et la protection des enfants. L’éducation publique, laïque et émancipatrice est le premier rempart contre les violences sexistes et sexuelles.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="pour-un-féminisme-syndical-émancipateur"&gt;Pour un féminisme syndical émancipateur&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Plus largement, il revient à la FSU de porter une vision syndicale et féministe de la lutte contre les violences. Elles ne se limitent pas aux agressions physiques : elles s’expriment aussi dans les rapports hiérarchiques, l’absence de reconnaissance, les inégalités salariales et la charge mentale que subissent les femmes, dans la vie professionnelle comme domestique. Elles touchent aussi les enfants et les adolescent·es, pris·es dans les mêmes logiques d’emprise et de contrôle. Le continuum des violences patriarcales traverse les générations : il apprend très tôt aux filles à se taire et aux garçons à dominer. La lutte contre les violences faites aux mineur·es relève donc du même combat pour l’émancipation collective.
Le féminisme syndical que nous défendons en U&amp;amp;A est matérialiste : il part des réalités concrètes du travail, de la vie sociale et des rapports de pouvoir. Agir contre les violences sexistes et sexuelles, c’est mener une lutte globale pour l’égalité réelle ; pour des moyens humains et financiers pour les services publics, des formations adaptées, une justice accessible et des politiques cohérentes entre éducation, santé et protection sociale. C’est aussi construire, dans nos lieux de travail, des espaces de parole, de prévention et de solidarité, où les victimes puissent être entendues et protégées.
La transformation passe par le collectif et par la reconnaissance de notre responsabilité commune : refuser la banalisation du sexisme et des violences et soutenir toutes les victimes, femmes comme enfants. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles n’est pas une cause parmi d’autres : elle est au cœur du projet d’émancipation que porte notre syndicalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Claire Fortassin, Sigrid Gérardin, Blandine Paulet, Marie-Hélène Plard et Caroline Quiniou pour la Collective U&amp;amp;A Femmes&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/28-enquete/</link><pubDate>Thu, 04 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/28-enquete/</guid><description>&lt;p&gt;&lt;em&gt;Entretien avec Laurent Mauduit&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laurent Mauduit est écrivain et journaliste, notamment pour Mediapart qu’il a cofondé. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Trotskisme, Histoires secrètes - De Lambert à Mélenchon (avec Denis Sieffert), Les petits matins, 2024 et Collaboration : Enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires, La Découverte, 2025.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[IMAGE: LaurentMauduit_Q2A2725_cDelfinoR.jpg]&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="liens-historiques-et-actuels-entre-extrême-droite-et-patronat"&gt;Liens historiques et actuels entre extrême droite et patronat&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : votre livre éclaire sur les liens, historiques et actuels, entre extrême droite et patronat.
Comment les caractériser, s&amp;rsquo;agissant aujourd&amp;rsquo;hui des courants libertariens et nationalistes ?
Qu&amp;rsquo;escompte le patronat d&amp;rsquo;une éventuelle arrivée du RN au pouvoir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laurent Mauduit : le patronat français n’est pas homogène, il faut par exemple distinguer entre grand et petit patron, il en va de même pour les comportements et orientations politiques. Le grand patronat est lui aussi très hétérogène, avec une strate aujourd’hui très visible et proche de l’extrême droite, qu’il s’agisse de Vincent Bolloré, de Pierre Édouard Sterin, ou encore d’Éric Trappier, qui est le nouveau président de la holding de tête du groupe Dassault. Ces personnalités militent depuis de nombreuses années en faveur d’une union des droites qui intégrerait l’extrême droite. Une deuxième catégorie ne se réclame pas de l’extrême droite mais la soutient indirectement.
Ainsi Bernard Arnault entretient des liens étroits avec l’extrême droite américaine, LVMH a décidé de maintenir ses pages publicitaires dans le Journal du Dimanche, désormais contrôlé par Bolloré, lequel a dernièrement pris le contrôle de l’école supérieure de journalisme, la plus ancienne. Rodolphe Saadé, propriétaire du groupe de transport maritime CMA CGM, a racheté Altice Media et sa chaîne d&amp;rsquo;info BFMTV, il était présent à Washington pour l’investiture de Donald Trump.
Ce patronat partage avec l’extrême droite, comme dans les années trente avec le Front populaire et les grèves de 36, le rejet et la peur de la Gauche politique, l’an dernier la dynamique du NFP. Le capitalisme connaît une nouvelle phase d’évolution, fondée sur le rejet de tout compromis, la tentation de la tyrannie du capital sur le travail, une intransigeance et une radicalisation à l’exemple des rapports sociaux aux États-Unis. En témoignent les propos ouvertement méprisants de Bernard Arnault à l’encontre de Gabriel Zucman, pourtant professeur à Berkeley et à l’École Normale Supérieure.
La jonction entre libertarisme et fascisme est en passe de s’opérer. Au même moment, une évolution tactique se produit au RN, conscient qu’il ne peut gagner les élections sans l’appui ou au moins le consentement des milieux patronaux, d’où l’abandon apparent des thèmes souverainistes comme le « frexit ». Hier dans le Brésil de Bolosonaro, aujourd’hui dans l’Argentine de Milei ou les EU de Trump et de Musk progresse l’idée d’une dissociation entre liberté et démocratie, entre accumulation du profit et démocratie. Ce qui émerge dans ces trois pays, c’est un capitalisme sans la démocratie. En France, le RN reste pour le moment dans une logique étatiste, tout en dénonçant les travers bureaucratiques de l’Union Européenne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
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&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="le-patronat--de-gauche--a-t-il-disparu-"&gt;Le patronat « de gauche » a-t-il disparu ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : le patronat « de gauche » a-t-il disparu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laurent Mauduit : le patronat a subi l’influence du néolibéralisme depuis les années quatre-vingt, et du « TINA » (there is no alternative) cher à Margaret Thatcher, ce qui a favorisé le rapprochement des politiques menées par des gouvernements de droite et de gauche. Aujourd’hui les patrons qui se rattachaient à la deuxième gauche rocardienne comme Antoine Riboud, Jérôme Seydoux ou Pierre Bergé n’ont pas de successeurs et le patronat est désormais favorable à l’extrême droite et ou se résigne à travailler avec elle. Ce qui n’est pas le cas en Allemagne, où le patronat reste très hostile à l’AFD.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="un-monde-à-minuit-dans-le-siècle"&gt;Un monde à &amp;ldquo;minuit dans le siècle&amp;rdquo;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Enjeux-UA : en quoi serait il aujourd&amp;rsquo;hui &amp;ldquo;minuit dans le siècle&amp;rdquo;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laurent Mauduit : le contexte mondial est très inquiétant, l’air du temps semble libertarien, antagonique avec les valeurs démocratiques et républicaines. Mon livre est aussi une invitation au sursaut, à dépasser les querelles subalternes à la Gauche politique ou au syndicalisme pour agir dans l’unité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Laurent Mauduit&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Question juive, problème arabe</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/30-questions/</link><pubDate>Wed, 03 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/30-questions/</guid><description>&lt;p&gt;Entretien avec Henry Laurens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Henry Laurens est un historien et universitaire français, l&amp;rsquo;un des meilleurs spécialistes du monde arabe et professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d&amp;rsquo;histoire contemporaine du monde arabe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est l&amp;rsquo;auteur d&amp;rsquo;ouvrages de référence comme Question juive, problème arabe (1798-2001), éditions Fayard, 2024, puis Folio Histoire 2025, Le passé imposé, Fayard, 2022, Les crises d&amp;rsquo;Orient, tomes I et II, Fayard, 2017 et 2019.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
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&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="les-racines-dun-conflit-insoluble"&gt;Les racines d&amp;rsquo;un conflit insoluble&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; Votre livre synthétise vos travaux sur l&amp;rsquo;histoire du conflit israélo-palestinien depuis le 19e siècle. Comment expliquer l&amp;rsquo;impossibilité jusqu&amp;rsquo;à présent à trouver une résolution pacifique du conflit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henry Laurens :&lt;/strong&gt; Deux nationalismes s’affrontent, le nationalisme israélien et le nationalisme palestinien, ainsi que deux formes de légitimité, l’une qui s’appuie sur des droits historiques, l’autre sur la légalité du droit international. Chaque camp refuse la légitimité de l’autre, ne se sent pas accepté et se pose en victime, d’où un « jeu » à somme nulle, chaque progrès de l’un se traduisant par un recul de l’autre. S’y ajoute une dimension religieuse, sur une « Terre sainte » où se trouvent des symboles et des lieux sacrés pour les Juifs, les chrétiens, mais aussi les musulmans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la colonisation juive d’origine est-européenne débute dans les années 1880, le conflit lui-même pourrait débuter en 1908, moment de l’installation de l’Organisation sioniste en Palestine.
Le plus fondamental des affrontements concerne la légitimité de chacun des deux peuples à revendiquer cette région comme sienne. Les Israéliens veulent que les Palestiniens reconnaissent la légitimité de leur dépossession, quand les Palestiniens exigent la reconnaissance du droit au retour des réfugiés de 1948, ce que les Israéliens considèrent comme un suicide. Leur État s’est en effet constitué par l’expulsion et l’expropriation des Palestiniens. Dès lors la discussion ne peut porter que sur la reconnaissance historique des torts commis contre ce peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
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&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La colonisation actuelle en Cisjordanie constitue la poursuite de ce processus d’appropriation, commencé avant la Grande Guerre, sous l’Empire ottoman, par l’achat de terres, puis entre les deux guerres mondiales pendant le mandat britannique. Après la Guerre des 6 Jours en 1967, la colonisation des territoires occupés a repris, y compris par des gouvernements travaillistes, dans l’optique de s’emparer de tous les territoires qui n’avaient pu l’être en 1948 lors du partage de fait à l’issue de la première guerre israélo-arabe. Levi Eshkol, né en Ukraine, premier ministre israélien entre 1963 et 1969, s’inspirant d’un proverbe russe, a ainsi pu déclarer qu’il voulait récupérer la « dot », c’est-à-dire la terre, sans la « fiancée », c’est-à-dire les Palestiniens. Cette politique de colonisation s’est révélée un échec en termes de sécurité pour Israël : les attaques du Fatah entre janvier 1965 et juin 1967 ont causé une dizaine de morts israéliens, l’occupation des territoires conquis en 1967 en a entraîné une centaine et la violence est maintenant continue. L’occupation n’assure pas, et ce bien avant le 7 octobre 2023, la sécurité d’Israël.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="la-dimension-religieuse-du-conflit"&gt;La dimension religieuse du conflit&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; Entre Hamas et suprémacistes juifs, la dimension religieuse du conflit est-elle, par rapport à l&amp;rsquo;époque de Yasser Arafat, devenue centrale, ou n&amp;rsquo;est-elle que le masque actuel d&amp;rsquo;un conflit de nationalismes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henry Laurens :&lt;/strong&gt; L’exacerbation de la souffrance née de ce conflit national radicalise les passions. Quand apparaît dans la lutte armée le Hamas, issu des Frères musulmans, en 1988, celui-ci ajoute un argument religieux à un projet national. Le Hamas reprend le programme originel de l’OLP, visant à établir un État palestinien sur l’ensemble du territoire mandataire. La Palestine, en tant que « terre sainte » ne peut être cédée. Il prospère d’autant plus à Gaza que le territoire comprend peu de Palestiniens chrétiens, surtout présents en Cisjordanie, d’ailleurs très soutenus par la Papauté.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Israël et dans le monde juif, le sionisme s’était heurté historiquement à l’hostilité de rabbins traditionnels. Il existe également un courant messianiste entre les deux guerres qui porte l’idée que Dieu devait ramener les juifs en Palestine, le sionisme laïc incarnant une sorte de ruse de l’histoire. Aujourd’hui, le monde religieux juif connaît en Israël une dynamique démographique, il s’appuie notamment sur un réseau scolaire fondé sur l’étude de la Torah, entretenu par la puissance publique. Par ailleurs les souffrances engendrées par les guerres radicalisent les sentiments religieux aussi bien chez les juifs que chez les musulmans. Mais l’expression habituellement attribuée aux sionistes désignant la Palestine comme « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » provient en réalité du protestantisme anglo-saxon sioniste, ce mouvement qui remonte au 17e siècle et qui fait du sionisme une étape préalable à l’accomplissement des prédictions des prophètes sur l’avènement du millénium. Le catholicisme, lui, a abandonné l’eschatologie dans le cadre de la réforme catholique. Paul VI a même déclaré que les Palestiniens étaient le « peuple de la Terre sainte ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
&lt;figure &gt;
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&lt;/div&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a ainsi un protestantisme à tendance eschatologique qui apporte son soutien à l’État hébreu, mais Paul VI voyait encore dans les Israéliens le « peuple de la Terre sainte ». Tout ceci explique le rapprochement entre judaïsme et protestantisme dans la société des États-Unis, alors que les catholiques, eux, sont habitués depuis des siècles à une confrontation mais aussi à un dialogue avec les musulmans. Le sionisme peut être vu comme une politisation du judaïsme - le grand historien juif Pierre Vidal-Naquet parlait du sionisme comme un « judaïsme dans un seul pays ». Le sionisme protestant relève donc d’une politisation de la religion, dans une démarche voisine de l’islamisme.&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="perspectives-dune-résolution"&gt;Perspectives d&amp;rsquo;une résolution&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enjeux-UA :&lt;/strong&gt; Après le 7 octobre et la riposte dévastatrice d&amp;rsquo;Israël, la solution à deux États vous paraît-elle toujours possible ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henry Laurens :&lt;/strong&gt; Je suis assez pessimiste sur la possibilité d’une issue prochaine du conflit. Après tout, la question irlandaise remonte au 13e siècle et n’est pas encore totalement réglée… mais j’espère me tromper. Toute une fraction du passé continue à être vécue au présent, surtout quand cette histoire est tragique. Ainsi la Grande Guerre s’est terminée en 1918, mais pas pour les Arméniens qui vivent dans le souvenir du génocide de 1915, ou pour les Hongrois et les Roumains, en conflit larvé depuis les traités de paix qui ont maltraité les premiers au profit des seconds : pour eux, le travail de deuil ne peut s’accomplir. Les Palestiniens existent ainsi aux yeux des Israéliens comme un éternel reproche. La réconciliation entre Allemands et Français a, elle, été portée par une action volontariste de toute une génération des deux rives du Rhin après la guerre. Dans une culture de guerre, un belligérant récupère tout ce qui est hostile à l’adversaire. Ainsi le Hamas use de passages du Coran ambivalents sur le rapport à la violence religieuse, mais il n’existe pas d’arguments théologiques à l’antisémitisme. Les Juifs et les Chrétiens partagent les mêmes textes sacrés, avec des divergences d’interprétation - la synagogue est souvent représentée dans la statuaire chrétienne par un personnage aux yeux bandés, aveuglé donc - ce qui n’est pas le cas pour les musulmans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Henry Laurens&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Rosa Luxemburg</title><link>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/32-rosa/</link><pubDate>Tue, 02 Dec 2025 09:00:00 +0000</pubDate><guid>https://enjeux.unite-action.fr/post/296/32-rosa/</guid><description>&lt;h1 id="rosa-luxemburg"&gt;Rosa Luxemburg&lt;/h1&gt;
&lt;h2 id="le-bonheur-au-coin-de-la-rue"&gt;Le bonheur au coin de la rue&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Lettres de joie et de barricades&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="lengagement-dune-vie"&gt;L&amp;rsquo;engagement d&amp;rsquo;une vie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le 15 janvier 1919, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont abattus par balles l’un après l’autre et jetés dans le Landwherkanal où leurs corps seront repêchés le 31 mai. En 1920, Les lettres de prison de Rosa Luxembourg sont publiées. Eusebio Trabucchi en offre une sélection, témoignages de l’extraordinaire personnalité de la révolutionnaire, d’une loyauté sans faille à l’égard de ses idéaux et animée d’un espoir profond dans la vie sous toutes ses formes. Ainsi souhaite-t-elle qu’on inscrive sur sa tombe « tsui-tsui », le chant de la mésange.&lt;sup id="fnref:1"&gt;&lt;a href="#fn:1" class="footnote-ref" role="doc-noteref"&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Née en 1971 dans la Pologne russe, dès ses années de lycée à Varsovie, elle rejoint le groupe révolutionnaire Prolétariat. Après s’être réfugiée à Zurich où elle s’inscrit à l’université, Rosa Luxembourg poursuit sa vie militante à un niveau important de responsabilités : intervention dans de nombreux congrès en Europe, rédaction d’articles et d’ouvrages (« L’accumulation du capital », par exemple).
Elle rencontre Karl Liebknecht et Clara Zetkin avec qui elle fondera « la Ligue de Spartacus » en 1917 et participe à la fondation du Parti communiste allemand.&lt;sup id="fnref:2"&gt;&lt;a href="#fn:2" class="footnote-ref" role="doc-noteref"&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; Sa vie est émaillée de nombreux emprisonnements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
&lt;figure &gt;
&lt;div class="flex justify-center "&gt;
&lt;div class="w-full" &gt;
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&lt;/div&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="une-militante-engagée"&gt;Une militante engagée&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Toutes ses lettres témoignent d’une implication totale, elle ne confond jamais les divergences privées avec la nécessité de la lutte. Il s’agit aussi de trouver la forme pour « agir sur les gens tel un éclair, les saisir au crâne ». « Je suis résolue, quand j’écris, à ne jamais oublier de me passionner pour mes notes et de toujours aller puiser au fond de moi » (lettres de 1898 et 1899 à Robert Seidel, un ami journaliste et Leo Jogiches, un révolutionnaire exilé en Suisse).
À plusieurs reprises, elle rencontre Lénine : « j’aime discuter avec lui, il est intelligent, éduqué, et j’aime bien voir sa mine hideuse », écrit-elle à Constantin Zetkin en 1911. Dans la période précédant la guerre, elle est en butte à de nombreux procès : « Je ne fuirai pas, même sous la menace de la potence », écrit-elle à Walter Shoecher en 1911, adhérent au SPD&lt;sup id="fnref:3"&gt;&lt;a href="#fn:3" class="footnote-ref" role="doc-noteref"&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; comme elle. Rosa Luxembourg passe les dernières années de sa vie en prison (à l’exception de brèves interruptions), notamment en 1915 pour incitation à la désertion et outrage à agent public. Lorsque la 1ère guerre mondiale éclate, elle s’éloigne du SPD qui a voté les crédits militaires, mais elle se réjouit de la Révolution russe. La dernière lettre publiée dans le recueil en date du 11 janvier 1919, alors qu’elle est libérée. Elle témoigne de la tourmente de l’Allemagne après la destitution de Guillaume II. Spartakiste, elle soutient les émeutes contre le gouvernement modéré d’Ebert.
La répression est terrible. Avec Karl Liebknech, elle fonde le journal « Rote Fahne » (Drapeau rouge).&lt;/p&gt;
&lt;h2 id="lespoir-chevillé-au-corps"&gt;L’espoir chevillé au corps&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le 12 mai 1918, elle écrit ces mots à Sophie Liebknecht : « nous allons vivre encore et nous allons vivre de grandes choses ». Rosa Luxembourg ne se lasse pas de proclamer le bonheur inhérent au simple fait d’être en vie. Depuis sa cellule sans lumière, elle entend régulièrement le chant d’une fillette et elle écrit : « il y avait tant de joie de vivre, insouciante et triomphante, dans le rythme sautillant de cette comptine et dans ce rire pétillant que […] dans ma cellule nauséabonde l’air sentait aussi bon que s’il tombait des pétales de roses écarlates » (lettre du 28 juin 1917). Et elle termine par ces mots : « vous ne pouvez pas savoir comme le ciel était bleu aujourd’hui. » Il faut écouter cette voix passionnée qui proclame que le bonheur est en tout lieu et affirme : « je poserai mes dix doigts sur le piano du monde et en jouerai à l’en faire gronder. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Marylène Cahouet&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class="footnotes" role="doc-endnotes"&gt;
&lt;hr&gt;
&lt;ol&gt;
&lt;li id="fn:1"&gt;
&lt;p&gt;Éditions L’Orma.&amp;#160;&lt;a href="#fnref:1" class="footnote-backref" role="doc-backlink"&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id="fn:2"&gt;
&lt;p&gt;Elle a acquis la nationalité allemande après son mariage avec Gustav Lübeck.&amp;#160;&lt;a href="#fnref:2" class="footnote-backref" role="doc-backlink"&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id="fn:3"&gt;
&lt;p&gt;Parti social-démocrate, créé en 1875 sous le nom de SAP.&amp;#160;&lt;a href="#fnref:3" class="footnote-backref" role="doc-backlink"&gt;&amp;#x21a9;&amp;#xfe0e;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/div&gt;</description></item></channel></rss>