Entretien avec Catherine Wihtol de wenden

Entretien avec Catherine Wihtol de Wenden
Catherine Withol de Wenden est directrice de recherche émérite au CNRS et docteur d’État en science politique, spécialiste reconnue des migrations internationales. Parmi de nombreux travaux, elle a notamment publié « Immigration : indifférence, indignation, déshumanisation », le 8 janvier 2025, aux éditions Autrement. S’élevant récemment contre l’utilisation de l’expression “submersion” pour qualifier l’immigration en France, elle a bien voulu répondre aux questions d’Enjeux.
Bibliographie partielle :
- L’Immigration. Découvrir l’histoire, les évolutions et les tendances des phénomènes migratoires, Paris,Eyrolles, 2016
- Pour accompagner les migrations en Méditerranée, Paris, L’Harmattan, 2013
- Atlas des migrations : un équilibre mondial à inventer, 2012
- La question migratoire au XXIe siècle. Migrants, réfugiés et relations internationales, Paris,Presses de Sciences po 2010.
Le risque de “submersion” : une réalité démographique ?
Enjeux-UA : Le Premier Ministre François Bayrou fait état d’un risque de « submersion » de la population française par l’immigration, et pas uniquement à Mayotte. Une expression qui renvoie aux dénonciations d’extrême droite sur un risque supposé de « grand remplacement » : cela correspond il à une quelconque réalité démographique ? Comment dès lors expliquer ces «dérapages » verbaux ?
Catherine Wihtol de Wenden :
Le terme « submersion » est, pour le moins, peu heureux.
Il fut employé par Jean Marie Le Pen, d’où une connotation certaine d’extrême droite depuis maintenant longtemps. Son utilisation par le premier ministre ne peut donc être neutre.
A Mayotte il est certain que la situation est très compliquée, mais elle n’a rien de représentative de la métropole. Quand l’île a opté par référendum pour la France, Mayotte était pauvre et le pouvoir - à l’époque le président Valéry Giscard d’Estaing - craignait, en développant les services publics par exemple, de créer un appel d’air avec une immigration venue des Comores ou de la côte africaine. Il est évident, et naturel d’ailleurs, qu’aujourd’hui les Comoriens qui tentent de venir à Mayotte souhaitent bénéficier de services publics - éducation, santé… - qu’ils n’ont pas chez eux. La question de la nationalité est donc une fausse piste. Ce n’est pas pour obtenir la nationalité française que les migrants bravent l’océan, mais pour une vie meilleure, comme tout migrant du reste.
Le thème du « grand remplacement » est une idée à succès devenue le thème unique de campagne d’Eric Zemmour en 2022 : il a finalement seulement obtenu 7% des voix.
S’agissant de l’accueil de migrants, la France se situe dans la moyenne européenne, avec 10,5% immigrés dans la population contre 10% en Europe, et 13% en Allemagne.
Depuis 2011, l’Allemagne a ainsi accueilli 435000 Syriens, contre 35000 en France, soit 4% des réfugiés en Europe.
L’expression « submersion » n’est donc pas adaptée, même si la concentration de personnes d’origine immigrée sur certains territoires comme le département de Seine-Saint-Denis peut laisser croire le contraire.
Par ailleurs, on peut penser que la France n’en a toujours pas terminé avec l’héritage de la Guerre d’Algérie, étonnamment malgré les années, toujours présent notamment dans certaines pratiques policières vis à vis de populations d’origine maghrébine. La visibilité physique de femmes et d’hommes renvoie encore à l’idée qu’il ne s’agit pas réellement de Français à part entière. La nation française, dans la tradition républicaine issue de 1789, ne s’est pas construite sur une quelconque appartenance ethnique, d’où l’illégalité par exemple de la pratique de quotas comme aux Etats Unis. Mais certaines formations politiques, à l’extrême droite, voudraient nous y amener, en ethnicisant des questions politiques et finalement en établissant pour certains l’impossibilité d’être ou de devenir français du fait de leurs origines. Or la France se définit par son histoire et par sa langue, n’en déplaise à celles et ceux qui succombent à une dérive racialisante dans leurs expressions politiques. Ces discours radicaux rendent difficile tout débat serein sur l’immigration au sein du pays qui est pourtant le plus ancien pôle d’immigration européen. La France pourrait d’ailleurs au contraire s’enorgueillir d’accueillir les migrants autour d’un projet citoyen.
Organiser un meilleur accueil et une meilleure intégration
Enjeux-UA : Quelles pistes pour organiser un meilleur accueil et une meilleure intégration des populations migrantes?
Catherine Wihtol de Wenden : On fait fausse route en fermant les frontières à l’immigration de travail. Plusieurs enquêtes sociologiques dans le passé, par exemple auprès d’ouvriers spécialisés (OS) immigrés travaillant à Renault, prouvaient leur fierté de s’insérer dans la société par le travail. Les discours refusant l’immigration de travail nient la réalité, celle d’un pays qui en a besoin, tant dans l’économie libérale que dans les services publics. Il faut par ailleurs lutter contre les filières clandestines de passeurs qui créent nombre de morts parmi les migrants. Légaliser et réglementer à nouveau l’immigration de travail permettrait également de mieux traiter la question des demandes d’asile, les deux cas de figures étant souvent liés. L’économie française connaît un besoin structurel de main d’oeuvre, mais les pouvoirs publics ne veulent pas l’assumer publiquement par peur d’alimenter le vote pour l’extrême droite. Aux Etats Unis - jusqu’à présent - au Canada ou en Australie, le nombre d’immigrants est voté chaque année au parlement.
On ne peut ainsi que constater en France l’abandon depuis des années de toute politique d’intégration, une intégration qui se réalise quand même du reste, par le jeu des rapport de travail ou par l’école. Sous prétexte d’économies budgétaires des crédits sont coupés aux associations d’aide aux migrants, aux médiateurs de quartiers qui rendaient pourtant la vie collective plus facile, un rôle parfois pris par la Mosquée comme autrefois l’Église palliait l’absence d’État social. Depuis les années 2000, il n’existe plus vraiment de politique de la ville, ni de vrais plans de prévention, associant élus, acteurs associatifs et populations dans une logique de soutien à la vie quotidienne.
Le rôle du syndicalisme
Enjeux-UA : Quel rôle à cet égard le syndicalisme pourrait-il jouer?
Catherine Wihtol de Wenden : Le syndicalisme a un rôle très important à jouer pour améliorer les conditions d’accueil et d’intégration des populations migrantes. Aujourd’hui il semble que les organisations syndicales, prises sur d’autres fronts, peinent à maintenir les actions d’hier qui mêlaient démarche de syndicalisation, aide et formation. Les migrants paraissent rencontrer beaucoup moins de soutien désormais qu’en 1984 ou 1985 chez Renault par exemple, où les syndicats travaillaient sur la requalification et les conditions de travail des salariés immigrés. Les syndicats semblent peiner à développer une réflexion autonome sur ce que devrait être une politique d’immigration progressiste. La FSU s’emploie certes de son côté à former ses militants sur ces questions mais beaucoup reste à faire. Enfin je suis très inquiète sur l’échéance présidentielle de 2027, en cette période de séduction des thématiques d’extrême droite dans une part importante de l’électorat, popularisées désormais par des médias de masse ainsi que les réseaux sociaux.
Propos recueillis par Matthieu Leiritz