RECITS DU BORD DE LA MANCHE

juin 20, 2025 · 7 min. de lecture

RECITS DU BORD DE LA MANCHE

Depuis des années, les rives de la Manche sont devenues des points de passage d’où de nombreux et nombreuses migrant·es tentent au péril de leur vie de gagner l’Angleterre. Dans cette région héritière de tant de luttes ouvrières, Enjeux a recueilli plusieurs témoignages d’engagements solidaires.

Catherine Piecuch, secrétaire départementale FSU 62 (Pas-de-Calais)

Enjeux-UA : Quelle réalité revêt la question migratoire pour toi, au sein du travail syndical ou intersyndical ?

Catherine Piecuch : C’est une réalité quotidienne du travail syndical, mais qui n’est pas, aujourd’hui, portée par assez de militant·es. La FSU 59/62 a été co-fondatrice en 2005 de tous les RESF locaux du Nord/Pas-de-Calais et à ce titre nous avons vécu de forts moments humains et militants, et nombre de victoires, avec la CGT, Solidaires, la LDH, la Cimade, la CSF le CSP 59 et la myriade d’associations qui oeuvrent au quotidien auprès des exilé·es. C’est un travail d’aide aux démarches juridiques que nous ne pouvons plus assumer qu’avec l’aide de juristes et d’avocat·es spécialisé·es compte tenu de la complexification des démarches . C’est un travail d’aide à la scolarisation que nous avons initié en intersyndicale en 2019 suite à de graves entraves, par 2 CAES (commission d’accès à l’enseignement supérieur) du Pas-de-Calais et là encore, ça a porté ses fruits. Aujourd’hui, nous bataillons pour la scolarisation de jeunes MIE (mineurs isolés étrangers) auprès du rectorat de Lille. Depuis un an se pose de plus en plus souvent la question de l’hébergement de familles entières, mises littéralement sur le trottoir du jour au lendemain par les Cada après l’échec des procédures CNDA. Les logements d’urgence font cruellement défaut, le 115 est saturé, même pour des mères avec enfants en bas âge…Même avec de la solidarité, notre action a des limites concrètes qui sont difficiles à vivre. La forte implantation électorale de l’extrême-droite entrave aussi un possible travail avec élus et collectivités.

Impact des politiques répressives

Enjeux-UA : En quoi les politiques répressives ont-elles un impact ?

Catherine Piecuch : Premièrement, elles mettent à la rue des familles entières qui sont intégrées ou qui ne demandent qu’à l’être. Nous avons donc aujourd’hui des élèves SDF. Deuxièmement, elles créent un climat de peur permanent : il suffit de voir à quoi ressemble la côte d’Opale aujourd’hui, grillagée, patrouillée jour et nuit par des CRS en armes. C’est notre mur de la honte. Il suffit de compter le nombre de morts officiels : 79 en 2024, plusieurs déjà en ce début d’année… Dont des enfants et des adolescent·es. Elles précarisent et créent de la souffrance: la dématérialisation totale des démarches est un obstacle infranchissable sans aide. Le retard (pour quelles raisons?) pris dans le renouvellement des titres de séjour plonge des étudiants , des salariés , des AED… dans l’illégalité, la pauvreté, la peur. La loi immigration de 2024 et l’abrogation de la circulaire Valls laissent peu de place à l’espoir : 3 ans pour reformuler une demande après une OQTF, 7 ans pour pouvoir peut-être prétendre à un titre circulaire Retailleau… C’est une machine à exclure et détruire des exilé·es qui ont fui guerres, tortures, viols, répression… Un obscurantisme sans fin. Maryse Scarpa, PE retraitée syndiquée à la FSU-SNUIPP, habitante d’Outreau (Pas-de-Calais) et impliquée dans des collectifs d’aide aux exilé·es.

«Début 2016, j’avais accompagné une de mes amies à la jungle de Calais pour aider aux distributions de nourriture et vêtements pour les exilé·es, au sein de l’association de l’Auberge des Migrants. J’y ai également donné quelques cours à l’école des Dunes dans le camp, juste avant son démantèlement en octobre 2016. Tout a été jeté : tentes et effets personnels. J’en ai pleuré. En 2022, les éxilé·es, chassé·es de Calais et Dunkerque, sont arrivé·es de plus en plus vers Boulogne-Sur-Mer pour tenter la traversée vers la Grande Bretagne. J’ai alors intégré le collectif OSE ( Opale Solidarité Exilé es ), créé à cette époque. Ce collectif s’investit dans la collecte de dons et le tri de vêtements. Ainsi les stocks sont à disposition des différents collectifs et associations qui œuvrent sur le terrain de Boulogne à Dunkerque ( Salam, AOA, Migraction 59 ou aussi Vilna Ukraina). Bien d’autres associations agissent sur le littoral comme OSMOSE à Boulogne-Sur-Mer dont les membres bénévoles effectuent des maraudes afin d’apporter l’aide nécessaire (vêtements chauds, café et nourriture) aux personnes éxilé·es qui ne réussissent pas la traversée. Et bien souvent des citoyen.nes viennent spontanément apporter leur aide en cas d’urgence. Il y a une réelle solidarité. La plus belle des récompenses est de recevoir des sourires des éxilé·es malgré leur détresse, ne sachant comment remercier. Pour chacun d’entre nous, c’est toujours un choc de voir qu’on laisse des personnes dans de telles situations inhumaines. »

Michaël Cousin, agent territorial CGT , jardinier, fossoyeur à la mairie de Boulogne-Sur-Mer

Régulièrement, nous participons à l’inhumation des exilé·es, morts en mer. Dans notre travail, nous assistons aux cérémonies lors de tous les enterrements et quand la famille ou les proches n’ont pas les moyens de faire appel aux pompes funèbres, nous creusons la tombe. Nous procédons aussi à l’entretien du cimetière pour le rendre le plus beau possible, au cours de l’année et les jours de cérémonies. Nous avons l’habitude d’assister aux obsèques mais certains sont plus marquants et nous touchent davantage, surtout quand il s’agit de jeunes ou d’enfants. En septembre 2024, nous étions aux premières loges lors de la noyade de 12 personnes dont 6 enfants, autant en une fois et dans des circonstances atroces. Parfois des proches des exilé·es sont présents mais pas toujours. Avec les associations qui prennent en charge une partie des frais d’obsèques, nous les accompagnons au cimetière pour avoir un peu de respect. Quand on sait ce qu’ils ont vécu et subi pour venir mourir noyés en traversant la Manche, le travail est plus difficile ces jours-là.

Hélène Spilmont Prof de SVT, syndiquée SNES-FSU dans un lycée de Boulogne-Sur-Mer

Hélène Spilmont Prof de SVT, syndiquée SNES-FSU dans un lycée de Boulogne-Sur-Mer, habitant à Wimereux, ville balnéaire à côté de Boulogne-Sur-Mer.

C’est en 2022 que j’ai commencé à aider les éxilé·es de Calais par l’intermédiaire du collectif Migraction59, qui leur offre un peu de répit : le temps d’un week-end, des hébergeurs et chauffeurs s’organisent pour les accueillir. De temps en temps, nous y participons ; ces expériences offrent souvent de très beaux moments d’échanges et d’humanité. Notre dernier accueil en novembre fut particulièrement éprouvant pour notre famille : une connexion forte s’était établie avec nos deux hôtes soudanais et au moment de leur départ, nous nous sommes sentis démunis, frappés d’injustice et d’impuissance, c’était difficile, et nous mettons depuis en « standby » les accueils. En 2024, la répression gouvernementale s’est accentuée sur Calais et Dunkerque et les exilé·es ont été contraints de tenter des traversées sur toute la Côte d’Opale. A Wimereux, à quelques centaines de mètres de chez moi, se sont alors installés des camps improvisés d’exilés en attente de traversée… Ces exilés, parfois des familles avec enfants, se cachent dans des bosquets, sans aucune commodité : pas d’eau, souvent pas de tente, aucun moyen de recharger leur portable… Un collectif citoyen s’est alors spontanément créé : OAO « Alors On Aide ». Selon les besoins et notre disponibilité, boissons chaudes, vêtements, couvertures, médicaments ont rapidement été distribués. Nous sommes maintenant assez nombreux à AOA, et différentes tâches sont accomplies (surveillance, distribution, collecte, nettoyage après départ, lessives des affaires récupérées, parfois des accueils…), et nous collaborons avec d’autres associations comme OSMOSE 62 sur Boulogne-Sur-Mer, l’Auberge des migrants et Utopia56 à Calais…

J’agis car j’ai honte des politiques menées par le gouvernement français et du traitement que l’on inflige à ces personnes. Même si je le trouve insuffisant au vu des besoins constatés, mon engagement est un acte de résistance !

Propos recueillis par Thierry Quétu

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.