Questions à Taina Tervonen

juin 20, 2025 · 4 min. de lecture

Questions à Taina Tervonen

Taina Tervonen est documentariste et journaliste indépendante pour la presse finlandaise et française depuis plus de vingt ans. Elle écrit depuis toujours sur la famille, les migrations, les récits de vie. Son travail de journaliste a été récompensé par le prix Louise-Weiss du journalisme européen et le prix international True Story Award. Elle reçoit en 2022 le prix Jan Michalski de littérature pour « Les Fossoyeuses ».

De reportages à bande dessinée

Enjeux-UA : Comment vous est venue l’idée de transformer vos reportages en bande-dessinée ?

Taina Tervonen : J’avais déjà eu une expérience similaire en relatant les élections municipales de Montreuil. Cet album regroupe cinq enquêtes réalisées entre 2021 et 2023, qui avaient été publiées séparément dans La Revue Dessinée. La BD est un genre avec un capital sympathie qui permet de raconter autrement et de toucher un public plus large.

Le coût des migrations

Enjeux-UA : Qu’est-ce qui fait sens commun dans tous ces portraits de migration, dans toutes ces enquêtes ?

Taina Tervonen : La question du coût, qu’il soit humain ou financier. C’est d’ailleurs le sens du titre de cette BD ! En tant que journaliste, ma mission est d’aller sur le terrain, là où les lecteurs n’iront pas, pour rencontrer celles et ceux qui ont pris la décision de partir. Il est essentiel d’établir un lien entre les décisions prises à Bruxelles et leurs impacts sur la vie des gens. Si Frontex décide d’envoyer des patrouilles à un endroit précis, cela transforme et rend plus dangereuses les routes de l’exil. Il y a de l’injustice dans les migrations. Selon le passeport que vous détenez, vous êtes libre ou non de voyager et cela découle des politiques menées.

Responsabilités partagées

Enjeux-UA : Il y a aussi la responsabilité des Européens qui pillent les ressources naturelles en Afrique…

Taina Tervonen : Pas seulement. Concernant la pêche au Sénégal par exemple, ce sont surtout des bateaux turcs et chinois qui ravagent les ressources au large des côtes. La responsabilité incombe aussi à l’État sénégalais. Cependant, il est vrai que l’Europe a des intérêts dans les pays africains. Tout ceci découle du capitalisme qui exploite et pille les ressources. Il est crucial de rappeler que partir n’est pas une décision prise à la légère. Quand des gens quittent leur langue, leur famille et leurs proches, il s’agit de choix très personnels avec des raisons multiples. On peut également partir par soif d’aventure ; on a le droit de le faire ou du moins on devrait avoir ce droit. Nous ne devrions pas juger ces choix.

Externalisation des frontières

Enjeux-UA : Vous démontrez dans votre livre que les frontières de l’Europe sont repoussées de plus en plus loin. Pouvez-vous expliquer cela ?

Taina Tervonen : C’est un processus en cours depuis longtemps : l’Europe délègue à d’autres pays la gestion de ses frontières. Une partie des fonds alloués au développement de ses pays sert en réalité à contrôler les frontières. Or quand on confie le contrôle des frontières à un tiers, on perd tout droit de regard. Cela entraîne souvent des violations des droits humains et l’Europe s’en lave les mains. Il y a eu, par exemple, suite à de tels accords entre la Tunisie et l’Europe, des alertes lancées sur des migrants vendus à des milices libyennes. Ce phénomène d’externalisation remonte à loin.

Quel avenir pour les migrants ?

Enjeux-UA : Avec les dernières mesures politiques françaises et européennes, quel avenir pour les migrants et migrantes ?

Taina Tervonen : Jusqu’à présent, les droits humains constituaient un verrou ; aujourd’hui, on considère que la priorité est de maintenir nos frontières. À présent, nous avons le droit de piétiner le droit d’asile : les personnes peuvent être renvoyées immédiatement sans que leur demande soit examinée. En somme, nous assistons à une légalisation du non-respect des droits humains ; c’est une brèche très inquiétante. Le droit d’asile devient même un moyen de pression : les migrants peuvent être utilisés comme une arme par certains États tiers pour ouvrir ou fermer leurs frontières (comme cela a été le cas avec la Biélorussie vis-à-vis de la Pologne). Les migrants deviennent ainsi une arme entre États et cette dynamique se retrouve aussi au niveau national avec des discours alarmistes tels que ceux sur le “grand remplacement”. Cependant, tout cela n’est pas une fatalité ! Comme je l’ai mentionné précédemment, nous pouvons agir. Dans un autre ouvrage intitulé “ Les veilleurs “, je dépeins le portrait de six personnes qui aident les migrants. Dans l’une des enquêtes de la BD, je montre également comment certains pêcheurs sénégalais s’organisent, luttent et gagnent. Tous ces individus qui se battent contre cette fatalité sont ceux qui prennent soin, non seulement de leur humanité, mais aussi de celle des autres.

Propos recueillis par Nina Palacio

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.