Les irresponsables
Les irresponsables
Qui a porté Hitler au pouvoir ? Johann Chapoutot
Une question d’actualité
Dans cet essai très documenté, l’historien Johann Chapoutot détaille la période 1930-1933 en Allemagne et montre comment la droite allemande, l’« extrême centre » ont mis Hitler au pouvoir. L’ascension d’Hitler au pouvoir repose sur la lecture des archives politiques, des journaux intimes, correspondances, discours, Mémoires des acteurs et témoins… L’étude propose « une enquête qui se veut instructive » mais aussi « un réquisitoire contre l’extrême centre d’hier et d’aujourd’hui ». Il ne s’agit pas d’un énième récit des faits, mais d’une analyse de dynamiques qui ont abouti à l’irréparable.
« Un consortium libéral-autoritaire, issu de solidarités d’affaires, de partis conservateurs, nationalistes et libéraux, de grands propriétaires terriens, de médias réactionnaires et d’« élites » d’actionnaires, perd tout soutien populaire (…) et se demande comment garder le pouvoir sans majorité, sans parlement, voire sans démocratie. Cet extrême centre, je pense destiné à gouverner par nature (…) Le pouvoir sans aucune base électorale, décide de faire alliance avec l’extrême droite, avec laquelle, il partage au fond à peu près tout Un vertige nous prend à la lecture de ces extraits de la 4ème page de couverture de l’ouvrage. De quoi parle t-on : 1932 ou 2025 ?
Les années 1930-32 sont décisives
En 1930, les institutions de la République de Weimar ont été progressivement vidées de leur sens, bafouées. Après la crise de 1929, l’austérité règne en maître tandis que l’oligarchie au pouvoir ne pense qu’à sauvegarder et développer ses intérêts. Obsédé par le danger socialiste, le « bolchevisme culturel », le président et son gouvernement usent et abusent de l’article 48-2 qui en invoquant l’état d’urgence leur permet de légiférer, seuls. La république de Weimar est devenue un régime présidentiel avec la personnalisation du pouvoir extrême avec courtisans et manœuvre de couloir. [IMAGE: bundestag_weimar.jpg] Dans ce contexte s’approfondit le pouvoir des médias avec notamment Alfred Hugenberg qui, depuis 1920, a « transformé l’espace et le débat publics allemands en incitateurs des idées d’extrême droite et rassemble la droite nationaliste. De chutes ministérielles en dissolutions de l’Assemblée, la vie politique se délite. Se succèdent des gouvernements hors sol, avec des ministres, « véritables fondés de pouvoir » du capitalisme allemand : pour l’entreprise, contre la démocratie. Les acquis sociaux sont supprimés : « Nous ne distribuons pas des milliards aux entreprises. Nous avons un objectif unique : donner au plus grand nombre de travailleurs des opportunités d’emploi » (Papen en 1932).
Hitler fait la tournée des grands patrons et banquiers qui partagent la même idéologie que lui et qui vont vite financer le parti. Il leur ouvre un horizon de profits.
« Il faut prendre congé de la démocratie parlementaire »
Lors des élections législatives du 31 juillet 1932, le désastre pour le gouvernement est total. Le parti nazi augmente son score de 0,5 points, la Gauche ouvrière, représentée par les socialistes du SPD et les communistes du KPD, représente 30% des électeurs. Politique anti sociale, manœuvre du parti nazi : le gouvernement Papen est renversé. Hitler poursuit son travail auprès des patrons, Goebbels fait de « l’agit-prop » envers le peuple. Mais les élections du 6 novembre 1933 sont un désastre pour les nazis qui perdent 2 millions d’électeurs et se déchirent. [IMAGE: hitler_hindenburg.jpg] Mais le pays est ingouvernable et le centre se cramponne et se croit en mesure de maîtriser la situation. Le 29 janvier 1933, un gouvernement de coalition est constitué entre libéraux autoritaires, conservateurs, nationalistes et nazis ; Hitler sera chancelier, Papen, vice-chancelier. Parmi les ministres, deux nazis : Goering, ministre du Reich, sans portefeuille et le docteur Wilhelm Frich à l’intérieur. Le Président Hindenburg impose le général von Blomberg aux Armées. C’est la continuité pour les autres ministères. Goebbels est exclu de la liste. Autant d’éléments rassurants pour le pouvoir. Le parti nazi est minoritaire au gouvernement et Adolf Hitler jure de « vouer toutes ses forces au bien du peuple allemand, de respecter ses lois, de faire son devoir avec conscience et de conduire les affaires de l’État sans préjugé partisan et dans le souci de la justice pour chacun ».
On connaît la suite : Papen, Hindenourg et leurs comparses pensaient pouvoir utiliser Hitler sans comprendre que c’étaient eux qui allaient être absorbés et balayés par le monstre qu’ils avaient nourri.
L’analyse percutante de Johann Chapoutot est convaincante : la conquête du pouvoir par les Nazis n’eut rien d’une marée irrésistible et la classe ouvrière n’y a pas participé en masse. Avertissement essentiel : l’analogie avec 2025 est bien réelle.
Marylène Cahouet