8 Milliards d'Euros Urgents pour l'Enseignement Supérieur et la Recherche

juil. 5, 2025 · 12 min. de lecture

À COURT TERME IL FAUT 8 MILLIARDS D’EUROS POUR L’ESR

Anne Roger, co secrétaire générale du SNESUP-FSU, Boris Gralack, secrétaire général du SNCS-FSU et Pierre Hébert, membre du bureau national du SNASUB-FSU, réunis en table ronde, ont bien voulu répondre aux questions d’Enjeux.

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L’État de l’ESR en France : un Arrêt de la Démocratisation

Enjeux-UA : Comment qualifier l’état de l’ESR en France ? En termes notamment d’accès aux qualifications ? Aux savoirs ?

Anne Roger : Le trait principal nous paraît l’arrêt de la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur. Parcoursup a contribué à généraliser la sélection et à faire entrer dans les représentations l’idée que toutes et tous n’étaient pas les bienvenus à l’université, même avec le baccalauréat en poche. Les formations courtes augmentent, comme les BTS, utiles pour déboucher sur un emploi mais qui ne permettent, faute de temps, ni suffisamment l’accès aux savoirs critiques ni l’initiation à la recherche scientifique. Il manque 150 000 places aujourd’hui en licence et master. Cela ouvre un boulevard aux formations privées qui n’offrent pas toujours les garanties de qualité qu’offre le service public. Les taux d’encadrement s’effondrent et le nombre d’heures devant étudiant ne cesse de diminuer. Ajoutons la casse du diplôme au bénéfice des certifications ou des blocs de compétences, et la multiplication des diplômes d’université auto-financés sur des niches particulières et non diplômantes. Boris Gralak : Dans la recherche, le libre accès à la connaissance et sa diffusion sont essentiels, c’est une condition nécessaire du progrès de la connaissance, or nous connaissons depuis plusieurs années une période de fermeture, de repli. À la fin 2011, le gouvernement de François Fillon fait adopter une loi dite de « protection du patrimoine scientifique et technique », très restrictive, au nom de la protection contre des menaces étrangères : dans les nombreux laboratoires devenus des zones à régime restrictif, les moindres stages de master nécessitent depuis des autorisations pour les étudiants, auxquels peut être refusé l’accès aux laboratoires, des recrutements sont refusés, notamment d’étudiants étrangers.

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Or pas moins de la moitié des doctorants sont étrangers, notamment d’Afrique francophone. Le SNCS est hostile à la rupture des échanges scientifiques. Même pendant la Guerre Froide, des échanges scientifiques existaient, par exemple dans les recherches sur le spatial… Car ils sont faiseurs de paix, tout comme les rencontres sportives. Avec la Chine, des collaborations existent dans les domaines du développement durable, de la santé, de l’écologie qui relèvent de préoccupations communes. Bien entendu il faut se méfier de certaines entreprises liées au gouvernement comme Huawey. La question se pose aussi de la coopération avec les universités israéliennes : la recherche y est très en pointe, par exemple dans les domaines des drones ou de l’Intelligence Artificielle appliquée au militaire, parfois plus qu’en France. Donc comment travailler ensemble sans pour autant les conforter dans leurs agissements militaires ? C’est une difficile ligne de crête qui repose sur la conviction que la coopération scientifique doit être facteur de paix. Ensuite il n’y a pas assez de chercheurs, comme en général de personnels dans les services publics. Au début des années 2000, l’Union Européenne avait fixé un objectif d’atteindre en 2010 un investissement de 3% du PIB dans la recherche et développement. La France est restée à 2,2%, comme en 2000, quand l’Allemagne est à plus de 3%, comme les EU ou le Japon, la Corée du Sud à 4%, comme Israël. Il y avait en 2015 14 000 diplômé·es du doctorat en France, l’objectif était d’atteindre 20 000 par an en 2025, on a aujourd’hui moins de 14 000… Or seuls 2 000 ou 3 000 d’entre eux et elles restent dans la recherche académique, les autres irriguent les entreprises, la société…

Les Menaces sur l’ESR Public et la Liberté Académique

Enjeux-UA : Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur l’ESR public en France ?

Anne Roger : Aujourd’hui, la communauté universitaire est protégée par les franchises universitaires. Celles-ci font de l’université un lieu de débats pluriels, ouverts, dont aucun sujet n’est exclu, en mettant en place les conditions pour que les opinions et les connaissances puissent s’exprimer, se confronter et s’enrichir, dans le respect de la loi. Aux universités qui doivent rester des espaces protégés contre toute ingérence, s’ajoute la liberté d’expression des enseignant·es et des enseignant·es-chercheur·es (EC) dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de recherche, les EC, bénéficiant, en outre, d’une pleine indépendance, protégée constitutionnellement.

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Au fondement de la capacité́ à produire du savoir et à le diffuser, cette liberté dérange et subit des attaques frontales, aux États-Unis, en Argentine, etc., mais aussi en France. Liberté académique et franchises universitaires sont des droits qui doivent être protégés et défendus contre tout affaiblissement. Par ailleurs, le cadre réglementaire protecteur, qui permet l’exercice de nos missions de service public, est attaqué et grignoté, d’abord par la LRU puis par l’ordonnance de 2018 sur les regroupements expérimentaux (EPE) et l’acte II de l’autonomie. Le fonctionnement des universités est profondément transformé et minore la place des représentant·es des personnels et des étudiant·es dans les instances. L’appellation d’université recouvre désormais des réalités extrêmement diverses, masquant la mise en place d’un ESR à plusieurs vitesses aux effets délétères. Enfin la progression de l’enseignement supérieur privé marchand ou lucratif reflète une tendance générale à la baisse de l’accès aux services publics en France, la baisse du nombre de place crée un effet d’aubaine, des niches pour le privé qui représente aujourd’hui 26% des étudiants… avec la multiplication de scandales liés au manque de contrôles et à la recherche de profits, des droits d’inscription souvent démesurés jusqu’à 40 000 euros par an, et des accidents comme la fermeture soudaine d’une école de commerce à Poitiers, les étudiants se retrouvant le bec dans l’eau. lll

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Boris Gralak : la question budgétaire est bien sûr primordiale en termes de postes, de carrières. La liberté de la recherche, les libertés académiques sont menacées, surtout avec la perspective de l’extrême droite au pouvoir. Sur la recherche privée, le danger vient paradoxalement de sa faiblesse en France. La recherche devrait reposer sur un équilibre entre un investissement réparti entre deux tiers du privé et un tiers du public. La recherche publique fondamentale, qui produit de la connaissance, doit être totalement libre et indépendante, elle doit s’accompagner d’une recherche privée finalisée, qui permette plus directement des progrès matériels, par exemple dans la santé, l’énergie, le développement durable… Or depuis plus de vingt ans les entreprises privées ne jouent pas le jeu. En 2009, Sarkozy et Pécresse leur ont octroyé, avec le crédit d’impôt recherche, un somptueux cadeau fiscal, actuellement de plus 7 milliards d’euros, lesquels manquent à la recherche publique, par ailleurs handicapée par les lourdes procédures d’appels à projets, source de bureaucratisation, visant à orienter la recherche publique pour pallier les défaillances du privé dans certains domaines. Les entreprises privées restent culturellement fascinées par la figure de l’ingénieur, quand les entreprises allemandes savent encourager et promouvoir les chercheuses et chercheurs. Macron a lui, le 7 décembre 2023, qualifié de « stupidité » le statut des chercheurs à temps plein, dont nous pensons pour notre part qu’il est une condition nécessaire d’une recherche de qualité.

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Pierre Hébert : Dans l’ESR la plupart des établissements se sont vu confier (entre 2007 et 2011) leur masse salariale… malheureusement depuis lors, le ministère est loin d’avoir fait évoluer cette masse salariale de manière cohérente avec les dépenses. Ainsi les dernières mesures salariales fonction publique ont été financées en partie seulement. De fait l’une des menaces qui pèse sur nos établissements est un risque budgétaire sérieux. Dans ces établissements la masse salariale dépasse souvent les 80% du budget. Autant dire que les gels de postes sont déjà nombreux. Mais au-delà c’est potentiellement le non-renouvellement de nombre de collègues contractuels qui est un risque majeur de notre point de vue : or ces collègues contractuel-les représentent plus de 40% des BIATSS.

Offensive contre les Universités : Parallèles entre les États-Unis et la France

Enjeux-UA : L’offensive de Trump contre les universités est-elle transposable en France ? Quelle aide aux universitaires américains ?

Anne Roger : Aux États-Unis, les attaques obscurantistes de l’administration Trump, les coupes budgétaires, les licenciements en masse dans les services publics, sa croisade contre l’esprit critique, sont gravissimes et constituent un véritable coup de semonce. Chaque jour, la prise de contrôle des universités et des scientifiques par le pouvoir se fait plus forte dans le cadre de ce qui reste pourtant une démocratie et la tête de pont de la recherche internationale. En France, la condamnation de cette politique a été quasi unanime. Ceux-là même qui depuis des années contribuent à l’éclatement de l’enseignement supérieur et de la recherche et à l’asphyxie budgétaire, ceux-là même qui n’ont pas manqué de faire des procès en islamo-gauchisme ou en laxisme face à l’antisémitisme, tous, ou presque, n’ont pas manqué d’exprimer émoi et indignation, par ailleurs légitimes, cherchant à invisibiliser les mobilisations qui se sont développées dans les universités et organismes de recherche en France depuis décembre, parfois même appuyées par les président·es d’université. Pourtant, la situation financière des universités est désastreuse. Les alertes successives des organisations syndicales, de parlementaires et même de président·es d’université n’ont donné lieu à aucun arbitrage budgétaire susceptible d’envisager l’avenir sereinement. La volonté politique d’asservir les formations supérieures et la recherche aux besoins immédiats de l’économie capitaliste et de brider leur potentiel émancipateur ne cesse de devenir plus évidente. Ce qui se passe aux États-Unis pousse à son paroxysme ce que le SNESUP-FSU combat au quotidien et qui s’est accéléré en France depuis quelques années. Un double mouvement se dessine avec, d’un côté, le discrédit ou encore la déconsidération de la production scientifique et sa relégation au rang d’opinion comme une autre ; de l’autre, un mouvement de diminution du niveau d’éducation et de formation de la population qui passe par la limitation des capacités d’accueil dans les formations supérieures publiques, la mise au pas de la formation des enseignant·es, la multiplication des formations en apprentissage, etc. Le renforcement de l’autonomie des universités et la multiplication des statuts dérogatoires des établissements pourraient finir de donner les pleins pouvoirs aux président·es et conduire localement à des décisions autoritaires sans contre-feux démocratiques. Le fléchage des financements ou leur concentration sur certains laboratoires reviennent à piloter la recherche et à restreindre la liberté académique. Plus que jamais, nous devons défendre les collègues dans l’exercice de leur métier contre les attaques individuelles, qui vont du discrédit scientifique aux entraves à l’exercice de leur métier en passant par des menaces de révocation. Le service public de l’enseignement supérieur et de la recherche est aujourd’hui attaqué pour ce qu’il est : un outil puissant d’émancipation et de lutte contre l’expansion des idées réactionnaires et d’extrême droite. Face à cette lame de fond, un seul mot d’ordre : se mobiliser avec l’ensemble des forces progressistes, dans l’unité, et amplifier le mouvement en cours depuis le mois de décembre pour le défendre. Accueillir les scientifiques américains, pourquoi pas, mais cela nécessite de clarifier le budget qui sera dédié à cet accueil alors que 80% des universités affichaient un budget en déficit fin 2024…

Boris Gralak : S’agissant des chercheurs américains chassés par les persécutions de Trump, il faut les accueillir, mais avec quel argent ? Un financement spécifique est nécessaire. Mais si on ne l’obtient pas, le devoir de solidarité doit selon nous primer : les recherches menées par les scientifiques américains bénéficient à tous et toutes. Ceci étant cet effort doit se faire par le haut, c’est-à-dire en alignant les conditions de travail et de salaires françaises sur la situation américaine, égalitairement, sans traitement privilégié pour ces chercheurs que nous devons, je le répète, accueillir.

Propositions pour Renforcer l’ESR et la Recherche

Enjeux-UA : Quelles propositions pour renforcer l’ESR et la Recherche en France ?

Anne Roger : Face aux nombreuses attaques auxquelles l’université fait face, il est urgent d’obtenir les moyens pour faire vivre ce qui la rend attractive et enthousiasmante et qui nous rend fier·es d’en faire partie. Une université exigeante, collégiale et profondément humaniste, émancipatrice et ouverte à tout·es sans discrimination. Ces éléments nourrissent notre engagement professionnel et l’engagement militant qui nous pousse à défendre et à promouvoir le service public de l’ESR à un moment où il subit des attaques d’une rare violence. L’ESR public a besoin d’un budget ambitieux. 8 milliards d’euros sont nécessaires pour revitaliser la démocratisation de l’enseignement supérieur, créer les 150 000 places manquantes en licence et master pour accueillir les bacheliers qui le souhaitent, développer une recherche publique libre, indépendante des lobbies, sur tout le territoire, mais également pour rénover le bâti universitaire au regard des enjeux écologiques et climatiques, revaloriser les rémunérations de tous les personnels - vacataires, contractuels ou titulaires -, mettre fin à la précarité croissante et atteindre enfin l’égalité femmes-hommes. Ensuite, renforcer le statut des EC pour sanctuariser la liberté académique seule garante d’une recherche libre et indépendante de lobbies. Aujourd’hui l’augmentation du personnel contractuel et la généralisation du financement par appel à projet mettent à mal la liberté académique en restreignant les champs de recherche et en mettant au pas les contractuel·les. Enfin, stopper la dérogation au code de l’éducation et le développement des établissements expérimentaux qui mettent à mal la démocratie universitaire, permettent d’augmenter les droits d’inscription et de déréguler les formations…

Boris Gralak : à court terme 8 milliards pour l’ESR puis ensuite monter en puissance, avec une programmation pluriannuelle. C’est ce qui sera nécessaire pour faire face à l’épuisement des personnels, au développement de la souffrance au travail. Depuis 5 ans nous faisons face à énormément de demande de soutiens, la montée des tensions est exponentielle.

Pierre Hébert : Dans ce qui affaiblit l’ESR au quotidien, il y a un problème de précarité majeur. La part des contractue·les BIATSS (ou des vacataires enseignant·es) est gigantesque. De bilan social en rapport social unique, aucun signe d’évolution positive de ce point de vue pour l’ESR. Pour stabiliser les équipes, les services, les labos, il me semble qu’un plan de titularisation serait plus que nécessaire, avec les postes de fonctionnaires dédiés. La précarité met évidemment les collègues qui la subissent en difficulté mais aussi les titulaires qui sont voisins : à chaque changement de collègue il y a un gros effort de formation, de transmission à assurer… On voit aussi actuellement avec les difficultés budgétaires des établissements, des politiques de documentation clairement attaquées dans certaines universités… Il faut réaffirmer cette politique au centre du fonctionnement universitaire.

Propos recueillis par Matthieu Leiritz

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.