UN ENSEIGNEMENT SUPERIEUR PRIVE (TRES) LUCRATIF : GALILEO

UN ENSEIGNEMENT SUPERIEUR PRIVE (TRES) LUCRATIF : GALILEO
Dans l’univers en pleine expansion de l’enseignement supérieur marchand, plusieurs grandes entreprises capitalistes, surfant sur l’anxiété scolaire, notamment dans les milieux populaires, dominent le marché. Parmi elles, le groupe Galileo est l’objet d’un livre enquête très approfondi sur le fonctionnement opaque des écoles privées qui en relèvent. La journaliste et documentariste Claire Marchal, Autrice / Auteure de cet ouvrage au titre intriguant, Le Cube, a bien voulu répondre aux questions d’Enjeux.
Qu’est-ce que Galiléo ?
Enjeux-UA : qu’est-ce que Galiléo ?
Claire Marchal : Galileo Global éducation est un groupe d’enseignement supérieur à but lucratif, qui regroupe 61 écoles et près de 240 000 étudiants dans le monde. J’ai pu avoir accès à un document interne qui compile des dizaines de milliers d’avis d’étudiants sur leur expérience, une gigantesque enquête de satisfaction. Le sentiment dominant est de ne pas être écoutés par les équipes de direction de leurs écoles, mais aussi de nombreuses critiques : classes surchargées, manque de sélection à l’entrée d’où des niveaux hétérogènes, manque de matériel, des enseignants souvent peu formés, l’absence d’espace de dialogue avec eux, le sentiment d’avoir payé très cher pour un service déficient, notamment en termes d’accès à l’emploi.
L’attrait des candidatures
Enjeux-UA : Mais alors pourquoi tant de candidatures ?
Claire Marchal : l’ignorance de la réalité est une première explication, les étudiants en fin d’études ne communiquent pas sur les dysfonctionnements rencontrés dans les écoles, pour éviter de déqualifier leurs diplômes car ils constituent une carte de visite pour trouver un débouché professionnel. Ces écoles surfent sur l’angoisse des étudiants face à leur orientation, l’anxiété devant la machine Parcours Sup, la peur de se tromper. Or ces écoles ne sont pas sur Parcours Sup. Dans les salons étudiants, les représentants des écoles privées lucratives jouent avec efficacité sur cette peur, très présente notamment chez les jeunes peu favorisés socio économiquement, et promettent une inscription sécurisée parfois dès le mois de janvier, sous réserve du paiement d’un acompte. On promet aux futurs étudiants des conditions de travail idylliques, un accompagnement, des frais d’inscriptions payés par les fonds publics dans le cadre de l’apprentissage, et tout ceci peut faire rêver des jeunes de 18 ans auxquels l’université publique fait peur, traînant une image d’échec, quand ces écoles tiennent un discours de réussite.
Profil des enseignants
Enjeux-UA : qui sont les enseignants ?
Claire Marchal : on trouve des enseignants expérimentés mais de plus en plus sont des intervenants professionnels, recrutés en CDD, notamment dans les formations d’art, de design, les jeux vidéos, la mode… On y trouve beaucoup de professionnels précaires qui font plusieurs dizaines d’heures de cours pour compléter leurs revenus. Il n’est pas anormal que des entreprises privées visent le profit, mais mon enquête révèle les méthodes utilisées pour y parvenir : l’optimisation des équipements, les contrats précaires, au détriment de la qualité des enseignements. Chez Galileo, la stratégie économique semble tourner autour du « cube », un logiciel d’analyse des performances des écoles du groupe, qui recense les inscriptions et l’évolution des effectifs en temps réel : chaque étudiant ou étudiante rapporte entre 6 000 et 10 000 euros par an, c’est-à-dire le prix annuel de la formation. Si le cube passe au rouge, cela se traduit par des mutualisations de classes, la suppression de demi-groupes, le gel des recrutements pour retrouver rapidement une marge bénéficiaire. Or Galiléo, comme l’ensemble de l’ES lucratif, bénéficie de beaucoup de crédits public - 130 millions en 2022 au total pour Galileo - alors qu’il appartient à des fonds de pensions, notamment canadien ou français (groupe Bettencourt).
Les résultats et les conséquences
Enjeux-UA : pour quels résultats ?
Claire Marchal : les taux de réussite en certification sont variables, de même que les taux d’insertion professionnelle, d’autant que les chiffres affichés posent parfois question ; les écoles multiplient les recrutements alors que les marchés locaux de l’emploi peuvent être saturés comme dans la niche des jeux vidéos ou celle de l’animation. Beaucoup d’étudiants ont dû s’endetter pour s’inscrire et se retrouvent sans emploi à la sortie. Certes il existe des contrôles exercés par « France compétences », mais les audits sont fournis par les écoles… La sortie du livre a entraîné la convocation du PDG de Galiléo par la ministre Élisabeth Borne ; une inspection interministérielle (Éducation et Travail) a été annoncée pour mettre fin à l’opacité du système. J’ai reçu de nombreux témoignages d’étudiants, de familles et d’enseignants qui n’ont plus peur de témoigner. Un projet de loi pluri partisan (PS, Renaissance) vise à une régulation accrue de l’ES lucratif. Car pour les écoles privées, les classes populaires et les zones excentrées représentent juste un nouveau marché à conquérir.
Propos recueillis par Matthieu Leiritz