Défendre l’université : un enjeu citoyen

juil. 5, 2025 · 5 min. de lecture

Défendre l’université : un enjeu citoyen

Loin de se réduire à la défense d’un « droit corporatif » ou à un privilège professionnel des universitaires, les questions relatives aux conditions de production du savoir, de sa transmission, de son utilisation, intéressent avant tout le corps social tant elles sont liées à la fois au droit à l’éducation et à l’exercice même de la citoyenneté.

Liberté académique et démocratie

Le trait principal nous paraît l’arrêt de la démocratisation tout comme la liberté de la presse, la liberté artistique ou la liberté syndicale, la liberté académique relève d’un enjeu démocratique. Dans les domaines de la production de la pensée et, plus généralement, concernant la création, les producteurs de connaissances doivent pouvoir s’exprimer dans des conditions compatibles avec la « recherche de la vérité » sans en être entravés. La diffusion de leur œuvre doit être accessible au plus grand nombre et le débat démocratique doit s’organiser de façon éclairée. La liberté académique participe ainsi de la liberté de conscience et conditionne l’effectivité du droit à l’éducation ; elle est consubstantiellement liée à l’indépendance des enseignants-chercheurs dans l’exercice de leur recherche, enseignement et libre expression. C’est ce que nous avons pu particulièrement développer lors de la séance « Syndicalisme, liberté dans le travail, liberté du travail » du 27 mars 2025 organisée dans le cadre du séminaire commun « Syndicalisme et liberté » de l’Institut CGT d’histoire sociale (IHS-CGT) et de l’Institut de recherches de la FSU (IR.FSU).

Délégitimation du savoir et injonction à la « neutralité »

Au cours des cinq dernières années en France, les attaques contre la liberté académique se sont multipliées. Le ministère de l’enseignement supérieur lui-même a cherché à intimider la communauté universitaire, ouvrant la voie à nombre d’actes hostiles à l’égard des universitaires, décomplexant l’extrême droite et tous les populismes. Les nombreuses attaques publiques viennent s’ajouter aux actes de certaines présidences d’universités organisant des poursuites-bâillon, l’exclusion de collègues de leurs laboratoires ou une discrimination syndicale - quand ce n’est pas de la répression syndicale pure et simple - ou encore aux attaques venant de certaines entreprises dès qu’elles considèrent que leurs intérêts sont menacés. La situation française se caractérise à la fois désormais par l’omniprésence d’un populisme anti-savant·es, une volonté de délégitimation du savoir, dans un contexte où le système de recherche et d’enseignement supérieur public est « empêché » d’accomplir ses missions, faute de recrutements et de financements suffisants. Ces attaques s’inscrivent dans un cadre global de menace sur les libertés, au point qu’il est régulièrement nécessaire de rappeler que les libertés ne sont jamais définitivement acquises ; que l’on songe par exemple au droit à l’avortement. Liberté de la presse, liberté artistique, liberté syndicale ou liberté académique sont le plus souvent simultanément menacées. Qui pourrait considérer que la liberté artistique relève du privilège exclusif de tel ou tel artiste ? Il suffira de songer ici aux polémiques qui ont entouré la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques de Paris 2024, par exemple autour d’Aya Nakamura, tout comme à l’éviction récente de plusieurs chroniqueurs ou humoristes de l’audiovisuel public. En matière de liberté de la presse, si l’impressionnante concentration des médias entre les mains d’une poignée de milliardaires est bien connue, elle va désormais, depuis novembre dernier, jusqu’au contrôle de l’École supérieure de journalisme de Paris. Si l’on ajoute le contrôle de maisons d’édition, ou celui s’exerçant sur plus de trois-quarts des manuels scolaires, on mesure la volonté d’influence, non dissimulée d’ailleurs, et le choix de peser sur les débats publics. Et l’on constate déjà les effets sur l’ensemble de la société de l’affaiblissement de cette profession et ses conséquences sur la qualité du débat démocratique lui-même. Mais qui pourrait considérer que la question de la liberté de la presse relève exclusivement des privilèges liés à la profession de journaliste ?

Un « privilège » professionnel ?

De la même façon, la liberté académique est souvent présentée comme un avantage professionnel. Dans cette rhétorique de réduction de toutes les libertés démocratiques à des privilèges professionnels ou corporatistes – leur réduction à des droits exercés par des individus dans leur seul intérêt – la liberté académique elle-même se trouve régulièrement réduite à l’apanage des savants et finalement à un « privilège de l’élite intellectuelle ». Tous les populistes recourent aux mêmes arguments lorsqu’il s’agit de discréditer les savants, jouant sur ce qui pourrait être perçu comme de l’élitisme. Élitisme, ou revendication d’une expertise supérieure, dont il est évidemment permis de se méfier en démocratie. Il est utile de noter aussi l’impossibilité de défendre la liberté académique comme un privilège de savants jaloux de la protection de leurs droits et in fine comme une prérogative refusée à tous les autres citoyens. Car la liberté n’est jamais un privilège, ni même un droit, et constitue fondamentalement un instrument. Pour les universitaires, elle constitue la condition d’existence d’un dialogue, finalement une interdépendance, une ouverture à la différence, à la variété des approches et des méthodes. Mais elle suppose aussi la confiance. Ainsi, Tim Ingold souligne : « la perte de confiance est le pire ennemi de la liberté académique » car elle substitue la surveillance à l’autonomie, le contrôle à l’autodétermination. Dans tous les régimes autoritaires, à l’instar de ce qui se passe aux États-Unis aujourd’hui, les attaques répétées contre l’université, le dénigrement du savoir et des savants, la perte de confiance qu’elles entraînent, relèvent d’une volonté bien comprise de rompre cette confiance entre une société et ses universitaires. Mais transformer l’université en une industrie de services, réduire les formations aux compétences qu’elles permettent de mobiliser, mettre l’enseignement supérieur et la recherche au service exclusif de l’économie, délégitimer les personnels et la production même du savoir, dégrader les conditions de sa production, tout cela devrait apparaître comme inconséquent, y compris aux yeux de ceux qui sont porteurs de l’absurde volonté de mise en concurrence internationale de tous contre tous. Loin de remporter une quelconque compétition internationale, cela ne peut que dégrader le niveau d’éducation et affaiblir la démocratie.

Michel Maric et Jean-Michel Minovez

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.