La nature en révolution

La nature en révolution
Entretien avec Corinne Marache
L’histoire environnementale connaît en France un véritable engouement depuis plusieurs années. En témoigne par exemple la publication du premier tome d’un livre collectif, La nature en révolution. Une histoire environnementale de la France (1780 - 1870), à la Découverte, mars 2025. Corinne Marchal, professeure à l’université Bordeaux - Montaigne a participé à sa rédaction, elle a bien voulu répondre aux questions d’Enjeux. Les volumes 2 (1871-1940) et 3 (de 1940 à nos jours) sont en paraître dans le courant de cette année. Corinne Marache a également publié Les petites villes et le monde agricole, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2021.
Histoire environnementale vs. Histoire de l’environnement
Enjeux-UA : En quoi l’histoire environnementale diffère-t-elle de l’histoire de l’environnement ?
Corinne Marache : L’histoire de l’environnement a précédé de beaucoup l’histoire environnementale, les deux démarches sont différentes. Depuis longtemps, des historiens et historiennes ont étudié les zones forestières par exemple, ou les zones humides. L’histoire dite « environnementale » se fixe comme objectif d’étudier les interactions entre les humains et les milieux où ils vivent, comment ils s’y adaptent et l’influencent. Cette approche s’est développée d’abord dans les pays anglo saxons, notamment aux États-Unis, dans les années 1960 et 1970, en lien avec les chocs pétroliers et la crise de l’énergie. Les problèmes liés aux dérives de l’agriculture productiviste ont également particulièrement attiré l’attention des chercheurs. La sortie de Silent spring, le best-seller de Rachel Carlson (1907 - 1964), biologiste pionnière de l’écologie aux États-Unis, a contribué dès 1926 à alerter l’opinion publique sur les effets négatifs des pesticides sur l’environnement, et plus particulièrement sur les oiseaux. En France il faut attendre les années 2000 pour que se développe le champ de l’histoire environnementale, autour d’une poignée d’historiens et d’historiennes, qui sont fédérés depuis 2008 au sein du RUCHE (Réseau universitaire des chercheurs et chercheuses en histoire de l’environnement).
Prise de conscience et résistances face à la révolution industrielle
Enjeux-UA : Les conséquences environnementales de la révolution industrielle ont-elles entraîné en France une prise de conscience précoce ? Des résistances ? Notamment dans le mouvement ouvrier et / ou socialiste ?
Corinne Marache : Ce ne sont pas mes axes principaux de recherche, mais il existe très tôt une approche politique de l’environnement, notamment par le lien entre construction d’une nation et spécificité des paysages nationaux. Le mouvement socialiste - et anarchiste, je pense ici notamment au grand géographe Elisée Reclus (1830 - 1905)
- n’est pas resté indifférent, il a manifesté ainsi un souci de préservation de la nature comme élément constitutif de la lutte pour l’émancipation des prolétaires dans le contexte de la Révolution Industrielle. Cela allait d’ailleurs jusqu’à la compassion à l’égard de la souffrance des animaux, compagnons des prolétaires au quotidien, et également exploités par le capitalisme. François Jarrige a traité cette question dans La ronde des bêtes, en montrant que la Révolution industrielle a coïncidé avec l’apogée du travail animal pour actionner les nombreux moteurs animés, ou pour la traction que ce soit pour tirer les premiers tramways urbains ou les wagonnets de charbon dans les mines.
Les premières démarches de protection de l’environnement en France
Enjeux-UA : Peut-on dater les premières démarches de protection de l’environnement en France ?
Corinne Marache : les inquiétudes relatives à la conservation de la capacité des sols à produire sont très anciennes, antérieures même au 18è siècle, pour autant que nous puissions les identifier dans les communautés rurales. Les habitants se demandent comment utiliser les ressources de leur environnement - terres, forêts, animaux… - de façon durable. Leur souci n’est pas « écologique » au sens contemporain du terme. Il s’agit plutôt d’assurer la pérennisation des ressources. À partir de la fin du 18è siècle la population française augmente fortement, le spectre du recul des forêts, du ravinement des pentes montagneuses et des risques d’inondation, ou encore celui de l’épuisement des sols pèse sur les populations et se repère dans de nombreux discours. Il ne s’agit pas de préserver l’environnement mais de le conserver pour faire face aux besoins humains. Au milieu du 19è siècle, s’amorce une nouvelle prise de conscience des risques de perte d’un patrimoine environnemental. Les populations sont de plus en plus mobiles, le tourisme balbutie, certains milieux artistiques se préoccupent de la dégradation des paysages sous les coups de la modernité industrielle, les romantiques déplorent la surexploitation d’une nature toujours plus anthropisée, le recul de la nature « sauvage » cadre de nombre de leurs œuvres (exemple de l’école de Barbizon). L’expression « écologie » apparaît vers 1870 en France, alors que les terres cultivées atteignent leur maximum, et que le parc naturel de Yellowstone est fondé en 1872. En Angleterre et aux États-Unis se développe très tôt le souci de préserver les espaces. En France, la frontière entre les animaux nuisibles et utiles évolue. Les oiseaux granivores, jusqu’alors volontiers chassés, sont de plus en plus protégés parce qu’ils sont également insectivores et que leur diminution entraîne la prolifération d’insectes, ce qui pose de nouveaux problèmes pour les cultures… Un débat très actuel. Mais l’essentiel alors des mesures prises pour protéger l’environnement sont purement pragmatiques et visent à assurer l’approvisionnement des humains en évitant l’épuisement des ressources naturelles.
Reflux des préoccupations écologiques ?
Enjeux-UA : Historienne, comment analysez-vous la tendance actuelle, à tout le moins apparente, de reflux des préoccupations écologiques ? Que pensez-vous de l’idée qui semble progresser selon laquelle l’écologie serait un « luxe » qu’on ne pourrait plus se payer ?
Corinne Marache : Le débat actuel porte beaucoup sur les énergies renouvelables, et sans doute pas assez sur nos façons de produire et de consommer. Il ne s’agit pas tant de limiter la pollution dans nos manières de produire, mais plutôt de changer nos modèles de société pour limiter nos consommations et, ainsi, notre impact écologique. Les temps et les moyens manquent cruellement pour aborder ces thèmes à l’université, laquelle souffre de sous investissements structurels. Comment approfondir avec des groupes de TD de 40 étudiants en licence ? Certes les enseignements abordant les questions environnementales, préconisés par le rapport Jouzel de 2022 se développent, mais cela reste encore limité. L’introduction de l’histoire environnementale dans les programmes de recrutement aux concours de l’enseignement serait un signe important.
Propos recueillis par Matthieu Leiritz