Face à la tentation du repli

Face à la tentation du repli
« Identité française », « Nation » : la vie politique est aujourd’hui saturée de débats sur ces concepts ou plutôt ces mots lourds de querelles possibles, de sens différents, des « mots - pièges », souvent instrumentalisés par la Droite et l’extrême Droite, tant en France qu’à l’étranger dans leurs équivalences locales, dans un objectif d’exclusion de catégories entières, souvent issues de l’immigration. Raison de plus pour réfléchir posément à ces notions. Patrick Weil, historien, politologue, directeur de recherches au CNRS, Centre d’Histoire sociale du 20ème siècle (université de Paris1 Panthéon-Sorbonne), a bien voulu répondre aux questions d’Enjeux.
Il a écrit de nombreux ouvrages sur ces questions dont De la laïcité en France, Folio, 2022 et Le Sens de la République, Folio, 2016 Citons également Un fou à la Maison Blanche, Odile Jacob poches, coll. « Document », Paris, août 2024 (sur le président Woodrow Wilson…)
Définir l’identité française
Enjeux-UA : Comment définir « l’identité » française ?
Patrick Weil : Elle repose, selon moi, sur quatre piliers : l’égalité, la langue commune, la laïcité et une mémoire positive de la révolution de 1789. Il ne s’agit, sur ce dernier point, de la nécessité d’une adhésion entière aux luttes des révolutionnaires mais d’une inscription de 89 en tant qu’héritage et source de modes et de pratiques de mobilisations collectives, telles par exemple les manifestations, les défilés revendicatifs. C’est ainsi que la Droite française se mobilise, on s’en souvient, qu’il s’agisse des manifestations en faveur de l’école privée catholique en 1984 ou plus récemment de la « manif pour tous ». Mais le pilier sans doute le plus significatif de la nation française est sans doute l’aspiration à l’égalité, plus forte que tout, là encore notamment un héritage de la mise à bas des privilèges de la naissance pendant la Révolution. L’adhésion à la langue française, à la culture française constitue également un ciment important, comme en témoignent les politiques publiques, que pour le moment personne ne remet en cause, de protection du livre depuis la loi Lang, ou le soutien fiscal au cinéma français, ou encore le statut de l’Académie française et les permanents débats sur l’orthographe et la grammaire… Ce n’est d’ailleurs pas une spécificité française : le Bengladesh dédie à la langue du pays un jour férié. La laïcité reste enfin un marqueur important, pour les Français comme pour nombre de pays étrangers, au cœur de notre identité historique et politique. Ces 4 piliers me paraissent toujours valables pour définir une spécificité nationale qui permet d’unir et de rassembler tous les Français.
La Nation : un enjeu actuel ?
Enjeux-UA : En quoi la Nation constitue elle un enjeu actuel?
Patrick Weil : On voit bien que, depuis Nicolas Sarkozy jusqu’à François Bayrou, les gouvernements conservateurs ouvrent régulièrement le débat sur ce qu’ils appellent, assez malencontreusement, l’« identité nationale ». Il me semble qu’aujourd’hui cette incantation révèle surtout un manque que le pouvoir politique est incapable de combler. Le 11 novembre 1918, jour de l’armistice qui met fin à la Grande Guerre, Georges Clémenceau, alors chef du gouvernement, se rend à la Chambre des députés et au Sénat pour y livrer un très bref discours dans lequel il place cette tirade célèbre : « la France… autrefois soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, toujours soldat de l’idéal ! ». Ce qu’il voulait dire reste toujours actuel : dans une république, pour faire Nation, un idéal commun est nécessaire, non en regardant vers un passé mythifié ou dénigré, mais en se projetant vers un avenir commun et rassembleur. C’est cela que les Français parfois inquiets ne voient pas aujourd’hui, d’où peut être la tentation du repli sur un passé idéalisé. Les dirigeants politiques ne devraient pas se défausser sur les citoyens de ce débat nécessaire mais au contraire l’animer. 
Inquiétudes sur l’avenir de la Nation
Enjeux-UA : Comment expliquer l’inquiétude qui semble progresser sur l’avenir de la Nation française ?
Patrick Weil : L’État - nation est, ou devrait être, l’expression de la souveraineté des citoyens. Or la mondialisation en expansion effrénée a imposé ses normes aux États de plus en plus dépouillés de cette souveraineté. Alors que progressent de manière spectaculaire les inégalités, l’État nation reste, pour beaucoup, notamment parmi les plus fragiles et les plus démunis, comme une protection, un rempart, notamment face à un capital de plus en plus internationalisé. L’État nation est également perçu comme un cadre qui s’oppose aux tentations de trouver des solutions collectives dans le communautarisme c’est-à-dire de conceptions qui placent la loi de la communauté – quelle qu’elle soit, religieuse ou ethnique – au-dessus de celle de la République, expression et garante de l’intérêt général. Mais face au RN qui incarne une vision suprémaciste et raciste de l’État, il faut affirmer à mon sens, le retour de l’État nation protecteur universaliste et internationaliste. C’est ce voulaient les concepteurs de la loi de 1905 qui institue la séparation des églises et de l’État : il s’agissait d’en finir avec le concordat qui déléguait la gestion des catholiques à une puissance étrangère le Vatican, en affirmant le droit de la République à définir le statut égal de tous les cultes dans le cadre la liberté pour chacun de croire ou de ne pas croire : cet universalisme, qui d’ailleurs n’interdit pas la vie associative communautaire tant qu’elle ne prétend pas exercer une contrainte sur les citoyens et les pouvoirs publics, reste un modèle d’avenir. D’un autre côté, on ne peut que constater aujourd’hui le retour en force des États nations suprémacistes, en dernier lieu aux États-Unis sous la houlette de Donald Trump. Pour faire face, il faut affirmer la solidarité internationale des démocraties dans un cadre international et mondial qui mérite d’être réformé.
Favoriser la cohésion nationale
Enjeux-UA : Comment favoriser la cohésion nationale ?
Patrick Weil : De beaucoup de façons, même si certaines semblent inadéquates. Il en va ainsi du droit de vote pour les étrangers à toutes les élections. Je n’y suis pas opposé, mais cela me semble totalement hors sujet. Historiquement, il s’agit d’une revendication née dans les années soixante-dix eu égard à l’immigration algérienne. Les travailleurs algériens étaient installés de longue date en métropole et étaient légitimes à participer aux affaires de la cité. Mais ils ne se voyaient pas demander la nationalité française quelques années après avoir conquis l’indépendance et la nationalité algérienne en 1962. C’est pourquoi en solidarité avec eux, on a demandé le droit de vote aux élections locales, notamment la jeune génération, née en France donc française, pour leurs parents, qui payaient des impôts etc. Mais aujourd’hui la question ne se pose plus guère je crois. Beaucoup plus important pour la cohésion nationale serait d’en finir avec les discriminations qui touchent en particulier les jeunes, à commencer par les contrôles d’identité au faciès. Je suis radicalement opposé au principe même de ces contrôles d’identité, qui ont été supprimés au Royaume-Uni par Theresa May ou à New York par le maire De Blasio, et qui sont contraires au principe de l’égalité des citoyens devant la loi. Autre exemple de ce qu’il est possible concrètement de réaliser : avec mon association « Bibliothèques sans frontières » nous intervenons dans les quartiers nord de Marseille avec un programme appelé « Entre Générations ». Des jeunes de ces quartiers vont interviewer leurs grands-parents sur des événements politiques importants qui ont marqué leur vie. Ils préparent les interviews, enregistrent les témoignages et les partagent avec les professeurs d’histoire avec lesquels ils vont travailler sur le rapport entre mémoire et histoire. Cela suscite souvent le vif intérêt des élèves car cela part d’un vécu familial. Le sentiment d’appartenance à la nation passe également par une meilleure connaissance et appropriation de son histoire.
Propos recueillis par Matthieu Leiritz