Entretien avec Nicolas Da Silva

Entretien avec Nicolas Da Silva
Depuis l’invasion de l’Ukraine, et encore plus depuis la récente élection de Trump et son indifférence apparente vis-à-vis des intérêts et de la sécurité des États européens, le concept d’économie de guerre fait florès. Décriée ou souhaitée, elle permet également au gouvernement conservateur d’imposer un débat biaisé sur les priorités budgétaires : beurre ou canons ? Que recouvre cette expression ? Quels sont les véritables enjeux économiques, sociaux et politiques des choix à opérer ? Nicolas Da Silva, maître de conférences en sciences économiques à l’université de la Sorbonne Paris nord, auteur notamment de La bataille de la sécu, une histoire du système de santé (La Fabrique, 2022) et en co-rédaction de Économie de la santé (Dunod, 2025) a bien voulu répondre aux questions d’Enjeux.
Définition et réalités concrètes de l’économie de guerre
Enjeux-UA : Que recouvre comme réalités concrètes l’expression “économie de guerre”, notamment en termes de fiscalité ? De choix budgétaires entre dépenses militaires et sociales ?
Nicolas Da Silva : Le concept d’économie de guerre mobilise énormément le débat public depuis plusieurs années, notamment depuis le début de la crise du covid en 2019, puis il est alimenté par l’évolution des rapports internationaux dont bien sûr la guerre en Ukraine depuis 2022. Mais on ne sait pas trop ce que ce terme recouvre dans l’esprit de celles et ceux qui l’utilisent, au-delà de la seule augmentation des dépenses militaires. Des économistes travaillent sur cette notion qui revêt globalement deux dimensions.
Une dimension quantitative, avec l’augmentation en effet des dépenses militaires de l’État. Dans quelles proportions ? Cela reste débattu mais, pour donner un ordre de grandeur, pendant la Grande Guerre, les dépenses publiques représentent en France 50% du PIB, pour l’essentiel dans l’effort de guerre, lequel absorbe donc massivement le budget de l’État. On est aujourd’hui à 2 ou 3% du PIB. Monter à 4 ou 5% nous maintiendrait encore très loin des normes d’une économie de guerre. L’Ukraine, agressée par la Russie, est passée de 4% à 35% du PIB, la Russie se situe autour de 6 à 7% (ce qui est interprété par certains collègues comme le fait qu’elle est plus une économie en guerre qu’une économie de guerre). Autre élément de comparaison, dans les années 1970, la France consacrait l’équivalent de 5% de son PIB aux dépenses militaires.

Et puis une dimension qualitative, avec le changement du rôle de l’État dans l’économie, une centralisation du pouvoir entre les mains de l’État. Car une société dont la guerre devient l’objectif prioritaire ne fonctionne pas comme en situation de paix. Le mode de décision décentralisé par le marché n’est pas adapté à la guerre. Le marché ne peut pas gagner la guerre. Il y a besoin de coordination économique autoritaire : où affecter le « capital humain » ? Au travail dans les usines ? Au front ? La guerre entraîne inéluctablement de fortes restrictions de libertés, économiques et humaines. La nécessité de mobiliser le capital - monnaie, matières premières, usines, terres… - implique centralisation des processus décisionnels et donc planification étatique : le marché recule en temps de guerre. Même si le capitalisme s’accommode très bien de la guerre qui fait le bonheur des vendeurs d’armes. Mais la guerre implique une place plus importante de l’État, avec par exemple des recettes fiscales supplémentaires : nul hasard si le vote de l’impôt sur le revenu en France correspond à l’entrée en guerre en 1914. Le sujet avait été soulevé puis mis de côté depuis la défaite contre la Prusse en 1870. L’ordre social est bousculé par le déclenchement du premier conflit mondial. Historiquement, l’État et les instruments de l’État se sont construits par et dans la guerre. Pour faire la guerre, une armée est nécessaire, elle ne peut être financée que par l’impôt centralisé et « imposée » aux contribuables, d’où le développement de l’administration pour la collecte et la création de moyens de coercition, etc.
Aujourd’hui, si le débat existe, la France est très éloignée d’une économie de guerre : l’État ne décide pas des secteurs d’emploi de la main-d’œuvre, la répression sociale se poursuit mais dans un cadre « classique », le capital n’est pas exceptionnellement mis à contribution. L’augmentation des dépenses d’armement ne suffit pas à nous placer en économie de guerre. Rappelons qu’aujourd’hui un point de PIB correspond en France à environ 30 milliards d’euros quand la Sécurité sociale en représente près de 700. Ce thème apparaît largement instrumentalisé pour imposer une politique impopulaire, défaite électoralement, en agitant une menace réelle ou fantasmée.
Le rôle de l’État : Retour de Keynes ou continuité néolibérale ?
Enjeux-UA : Le concept renvoie à un rôle plus important de l’État à rebours des orientations libérales depuis les années Thatcher et Reagan : est-ce le retour de Keynes ?
Nicolas Da Silva : Cela serait à nuancer très fortement. L’État en réalité, et en dépit de Thatcher et Reagan, n’a jamais cessé de s’impliquer dans l’économie, il y demeure même omniprésent, d’abord en soutien financier du marché. La dépense publique est une recette privée. Les retraites alimentent la consommation et cela est souvent considéré de façon défavorable par les gouvernants, le système de santé nourrit l’industrie pharmaceutique et cela est souvent considéré de façon favorable par les gouvernants. Les classes dominantes ne refusent pas la dépense publique, tout dépend à qui elle bénéficie. Le néolibéralisme ne prône pas le marché omnipotent avec un État minimal mais une alliance spécifique entre le marché et l’État. Un des aspects de cela se donne à voir par une inflation normative nécessaire pour rendre viables les marchés. Malgré les discours l’État est contraint de financer des secteurs entiers de l’économie. La part des dépenses publiques dans le PIB stagne d’ailleurs en France depuis une vingtaine d’années. Depuis 2008 et la crise des subprimes, l’État est massivement présent, en soutien du capitalisme, notamment par le sauvetage des banques. L’État reste donc omniprésent au chevet d’une économie encore largement sous perfusion de capitaux publics. Enfin la pandémie a prouvé s’il le fallait que les entreprises capitalistes ont besoin d’un cadre stable, que seul l’État peut garantir. Certains économistes vont plus loin et tirent d’ailleurs la conclusion que la période néolibérale, ouverte dans les années 80, était finie, une hypothèse que les évolutions géo politiques actuelles tendent à confirmer. Du reste, la progression de l’extrême droite peut aussi se lire comme une conséquence de l’échec du néo libéralisme à satisfaire les peuples.
L’économie de guerre : cadre national ou Union Européenne ?
Enjeux-UA : Une économie de guerre peut-elle s’inscrire dans le seul cadre national et dans le cas contraire quelles conséquences sur l’évolution de l’Union Européenne ?
Nicolas Da Silva : Une question complexe, qui dépasse largement mes compétences. Pour commencer, une conflictualité dont l’initiative viendrait de l’extérieur n’est pas la seule hypothèse. Aussi bien Trump que Poutine ont leurs partisans en Europe, que ce soit en Hongrie, en Roumanie, mais aussi en Italie, Allemagne ou en France. Pour beaucoup de gens de ma génération - je suis né en 1987 - et de mon milieu professionnel, la construction européenne relevait de l’évidence, mais elle n’est pas nécessairement partagée par les opinions publiques européennes. En ce qui concerne une menace extérieure, il est difficile d’envisager des scénarios extrêmes. Constatons que depuis plusieurs décennies de nombreux exemples existent de grandes puissances qui ne parviennent pas à conquérir des pays plus modestes, mais où ils se heurtent à une résistance nationale, comme en Afghanistan et aujourd’hui (dans une moindre mesure) l’Ukraine. Comment penser que certaines de ces grandes puissances oseraient s’affronter directement entre elles ? Je reste très dubitatif quant à ce type de scénario. Notamment pour ces raisons, les conditions d’approfondissement de la construction Européenne ne me semblent pas beaucoup plus avancées aujourd’hui qu’hier. Pensé depuis presque un siècle, ce projet peine encore à dépasser les seuls enjeux économiques. Ce n’est pas faute d’opportunités pour le faire. Mais ce serait loin d’être un drame car les coalitions entre pays européens sont aussi anciennes que ces pays eux-mêmes.
Propos recueillis par Matthieu Leiritz