Face à la montée des extrêmes droites : Comprendre et agir

séminaire national UA FSU le 6 mai 2025
Intervention de Roger Martelli (extraits : https://unite-action.fr/)
Roger Martelli, historien, ancien membre de la direction du PCF, co directeur de la revue Regards, auteur de nombreux ouvrages dont le Parti rouge. Une histoire du PCF 1920-2020, avec Jean Vigreux et Serge Wolikow, Armand Colin, 2020.
L’effet de trois décennies
Le contexte international actuel s’inscrit dans une évolution entamée il y a plus de trois décennies, au moment où s’achevaient en même temps la Guerre Froide et le « court XXe siècle ». Le point de départ peut donc se situer en 1991 : à ce moment-là, les Etats Unis l’emportent et le bloc soviétique disparait. Selon le président américain George Bush, on est entré dans un « nouvel ordre international », marqué par le triomphe universel du marché et de la démocratie dite libérale, sous drapeau américain. « L’Histoire est finie », annonce l’économiste américain Fukuyama. Le mythe ne dure pas plus d’une année. En 1992, un autre Américain, Samuel Huntington, popularise le thème du « choc des civilisations », entre un Occident en déclin démographique et un Islam expansif. Le 11 septembre 2001, le choc devient un « état de guerre » : le temps est à la « guerre contre le terrorisme » qui, comme toute guerre, nécessite éventuellement « l’état d’urgence » et « l’état d’exception ». Un quart de siècle plus tard, nous ne sommes sortis ni de l’urgence ni de l’exception.
L’amorce d’une cohérence
Face à cette évolution, une cohérence s’est dessinée par touches successives, à l’extrême droite du spectre idéologico-politique. Elle s’est peaufinée dans les cénacles feutrés des think tanks de toutes obédiences, dans les réseaux fondamentalistes, religieux ou libertariens, dans les colonnes des revues et des journaux. Elle a nourri les développements d’une galaxie réactionnaire, politiquement radicalisée, où se côtoient des fragments des droites occidentales classiques, des intellectuels et des communicants, des milieux d’affaires et des composantes politiques franchement d’extrême droite, héritières directes ou indirectes des fascismes de l’entre-deux-guerres. La victoire de Trump a mis en évidence la réalité et la force propulsive de cette galaxie, qui a trouvé ses porte-parole, Trump lui-même, Elon Musk, John David Vance ou l’ineffable Argentin Javier Milei. La cohérence qui relie le tout - appelons-le provisoirement « bloc trumpien » - s’est construite à la charnière d’un constat matériel et d’un fantasme idéologique. Le constat matériel est celui d’une mondialisation qui semble échapper à ses promoteurs. Fondée sur le libre-échange intégral prôné par l’Organisation mondiale du commerce, elle a été investie par les pays émergents, et notamment par la Chine. Or ces pays se sont révélés capables d’utiliser l’atout de leur population et de retourner leur faiblesse (la médiocrité initiale de leur niveau de vie) en levier pour concurrencer les puissances de l’OCDE sur le terrain cardinal du coût de production des marchandises. Le fantasme est celui proposé dès 1992 par Samuel Huntington : la « guerre des civilisations » a fragilisé un Occident qui a fait preuve de faiblesse, qui n’a pas vu l’ampleur du danger, qui s’est trop centré sur les questions de l’égalité et des droits et qui, de ce fait, se voit désormais menacé dans son identité.
Dès lors, tout découle de ce double constat. Si le libre-échange et la disparition des barrières douanières prônée par l’OMC défavorisent l’économie d’un pays, il lui faut revenir au mercantilisme historique : la dynamique d’un État repose sur l’excès des exportations sur les importations et donc sur l’usage des droits de douane pour limiter l’ampleur des importations. Tant pis pour l’OMC et le dogme du libre-échange. Si la libre entreprise - qui est plus que le libre-échange le pivot du capitalisme historique - est corsetée par l’intervention étatique, il faut faire reculer l’emprise de l’État en recentrant les missions qui lui sont dévolues. Il n’a plus à être stratège (c’est le marché qui assure ce rôle), mais il a pour devoir prioritaire de valoriser les entreprises nationales. Comment ? En les protégeant des assauts de l’extérieur ; en calfeutrant ses frontières ; en favorisant la concentration des secteurs moteurs (le numérique et les systèmes d’information) ; en assurant à ces entreprises l’accès libre aux ressources internes (y compris les énergies carbonées) et en leur permettant d’accéder à bas prix aux gisements externes (ce qu’on appelle les « terres rares »). Si, dans le chaos du monde, la puissance des États est la seule garantie de la survie et de l’expansion, tout doit être fait pour conforter cette puissance (Make America Great Again », redonner sa grandeur à l’Amérique). Le contrôle direct des territoires extérieurs jugés stratégiques, les traités inégaux, le nationalisme de puissance et la nostalgie impériale prennent le pas sur la défense des valeurs universelles, qui étaient sensées caractériser le « monde libre » autrefois. Par voie de conséquence, si le pacifisme et l’esprit de compromis ont anesthésié la puissance, comme le clame Javier Milei, il faut les remplacer par l’esprit de puissance et par l’agonisme, c’est-à-dire la volonté de détruire l’ennemi, intérieur ou extérieur, ce qui fut un ressort puissant des fascismes de l’entre-deux-guerres. À cet effet, le remodelage des frontières, l’usage de la force, le chantage et le mensonge ne sont plus des horizons interdits. Dans les nouveaux circuits de communication, les fake news et le story telling l’emportent sur la démonstration rationnelle et la recherche de la vérité. Enfin, si les règles de la procédure démocratique font perdre du temps, il faut faire prévaloir contre elles le primat de l’efficacité. Si cela est nécessaire, on doit donc rompre avec l’idée que le capitalisme et le libéralisme politique sont indissociables. L’État n’est plus stratège, mais il se doit d’être contrôleur, protecteur, régalien et guerrier. Et comme il n’y a pas d’État qui ne soit pas national, aucune contrainte supranationale, aucun droit international ne peut mettre en question une souveraineté nationale qui ne se partage pas. La puissance n’a pas besoin d’autre justificatif qu’elle-même et le degré d’agressivité devient le criterium de toute pratique, économique, sociale, politique et diplomatique. La realpolitk redevient la base de la politique ; la force prime sur le droit et « l’angélisme » est un repoussoir absolu. Le monde, au fond, est une abstraction, ou plutôt il n’est rien d’autre que le résultat du conflit des puissances. Pour obtenir la paix, nul besoin d’un droit international et d’une institution mondiale de dialogue et de modération : le tête-à-tête de Poutine et de Trump suffit pour régler le problème ukrainien ; la synergie de Trump et de Netanyahou suffit pour nettoyer l’enclave « inutile » de Gaza.
ROMPRE AVEC LES LUMIERES
La cohérence qui se dégage de cet ensemble puise sa force dans ce qu’elle est un véritable projet de société. Pour les tenants de cette cohérence, sa mise en œuvre suppose de rompre, a minima avec l’équilibre de1945 et, au-delà, avec deux siècles d’histoire ouverts par les Lumières et par la grande vague des révolutions. Quel est le substrat affectif du dispositif ? On le trouve dans la montée de l’inquiétude face à des sociétés éclatées et à un monde dangereux. Pour répondre à cette inquiétude, la réponse des ennemis des Lumières est simple : il faut installer ou restaurer la puissance d’un État national qui consolide ses frontières, protège les siens et impose ses normes, avec le soutien d’une population culturellement homogène, débarrassée de ses corps étrangers et de ses parasites en tout genre.
Ce projet fonctionne comme un moteur pour une dynamique mondiale d’extrême-droite. Sa cohérence est certes soutenue par la densité des réseaux mobilisés pour la promouvoir et par la masse des moyens matériels déployés pour le réaliser. Mais elle est en elle-même une force. C’est elle en tout cas que ses partisans cherchent à appliquer quand ils sont au pouvoir. Paradoxalement, on retrouve des éléments de cette cohérence au cœur même du « Sud global », chez ceux-là même qui contestent la domination de « l’Occident », à commencer par la Chine. Cette cohérence est-elle donc vouée à devenir le paradigme autour duquel notre monde va durablement s’organiser ? Il est vrai que son ambition démesurée et sa violence sidèrent et tétanisent les opinions dans un premier temps. Mais il est tout aussi vrai qu’elles provoquent d’ores et déjà des réactions, manifestations aux Etats-Unis, rejets électoraux en Australie et Nouvelle-Zélande. En fait, il ne manque pas de contradictions, au sein même du bloc « trumpien » et de l’élite qui l’a porté au pouvoir. Et il ne manque pas non plus de forces hostiles au courant de régression sociale et démocratique : on peut les trouver dans des États (Brésil) qui s’effraient des logiques de l’affrontement permanent, du côté des sociétés civiles ancrées dans des valeurs, du côté des institutions internationales attachées au développement sobre des capacités humaines. Numériquement, cet ensemble disparate a potentiellement de quoi faire reculer les projets mortifères. Mais il est disparate et il n’a pas à sa disposition, à ce jour du moins, une cohérence comparable à celle du bloc offensif qui nous menace.
QUE FAIRE ?
Peut-être commencer par mettre en évidence ce qu’il ne faut surtout pas faire : chercher à concurrencer l’extrême-droite sur son terrain ; s’enfermer dans la logique d’une protection qui serait étroitement nationale ; entériner l’idée que l’affirmation de la puissance est un préalable, pour l’Union européenne comme pour chaque nation ; accepter la logique infinie, dangereuse et inefficace, de la course à l’armement ; hésiter à assumer les interdépendances universelles ; abandonner à l’adversaire le terrain de la construction européenne et celui de la mondialité. La force du trumpisme et de la galaxie des droites extrêmes est certes dans sa cohérence, sa détermination et le cynisme de sa pratique. Mais elle est d’abord dans un déficit d’espérance qui nourrit le ressentiment de masse ; elle est dans la résignation ou la peur que ce déficit nourrit. Face à la vague qui monte, il n’y a pas d’autre choix que celui du refus obstiné ; mais ce refus sera d’autant plus efficace qu’il s’appuiera sur un horizon alternatif, un récit et un projet à la fois rassurants et mobilisateurs.l