Bertrand Badie : Reconceptualiser les relations internationales

sept. 23, 2025 · 6 min. de lecture

Séminaire national UA FSU le 26 juin 2025

Intervention de Bertrand Badie (extraits : https://unite-action.fr/)

Bertrand Badie, professeur émérite des universités, à Sciences Po Paris, a récemment publié L’Art de la Paix , Flammarion.

La nécessité d’une nouvelle approche des relations internationales

Les relations internationales doivent être reconceptualisées, à l’aide d’un langage nouveau, d’une grille nouvelle et d’une offre politique nouvelle. La gauche a-t-elle un projet en matière de relations internationale ? Il y a un vide à combler. Derrière le désordre international, se dissimule une logique que l’on ne veut pas voir. L’Histoire n’offre pas d’aller-retour, les comparaisons historiques sont dangereuses car la base même de l’histoire est le changement du contexte. La situation actuelle n’a ainsi rien à voir avec les années 30, le congrès de Vienne en 1815, etc. L’Histoire est cependant précieuse pour comprendre ce qui nous sépare des expériences vécues. Nous avons trop joué sur une forme de positivisme analytique, un scientisme. Il faut une approche subjective. Les 8 milliards d’individus fabriquent l’international mais n’ont pas la même vision des choses car pas la même mémoire historique (et ce n’est pas une question de religion, de culture, etc). La barbarie peut avoir comme origine une humiliation.

L’humiliation comme source de barbarie

Les questions sont les suivantes : Comment l’autre pense ? Comment l’autre vit les événements ? Comment l’autre me perçoit ? Comment l’autre imagine que je le perçois ? C’est là que se niche l’humiliation. L’autre aura tendance à considérer que je le sous-estime et le méprise d’où la rage, le rejet, la haine. La barbarie peut avoir comme origine une humiliation. Notre système international « westphalien » (du Traité de Whestphalie qui met fin à la Guerre de 30 ans en 1648) repose sur l’action des Etats nations, inventé à la Renaissance par les Européens. L’usage de la guerre vient de ce système international, en fait un système régional à l’origine qui s’est étendu. Mais nous ne sommes plus vraiment en réalité dans ce système. « Le seul art que le prince doit maîtriser c’est la guerre » Machiavel. L’Etat est marié à la guerre et inversement, c’est le suprême accomplissement de l’Etat. Grâce à elle, il impose l’armée, le contrôle de la population. Dans notre culture, nous ne pouvons penser le système international que régulé par la guerre. La paix n’existe plus, qu’en creux, « l’entre 2 guerres » (Raymond Aron), et semble synonyme du cessez le feu…. La guerre est le grand régulateur alors que la paix n’en est que le négatif. Ce système ne fonctionne plus depuis 1945, opportunité formidable en réalité car on peut réintégrer la paix, et rompre l’alliage Etat/Guerre. Aristote donne une clé: « La paix est indissociable du bonheur », l’enjeu est de ré humaniser les relations internationales. Il n’y a pas de politique qui permette de faire co exister les cités différentes. La coexistence et la différence doivent être une valorisation mutuelle. Cela aurait pu être la base de nouvelles relations internationales. Thomas Hobbes redonne une définition de la politique  comme « art de produire de la sécurité ». C’est là postuler que notre voisin est un danger, la paix ne pourrait être réintroduite que par la sécurité.

Les ruptures majeures et leurs conséquences

Les guerres sont de plus en plus nombreuses, meurtrières et coûteuses. Elles ne débouchent quasi plus sur rien en termes de « victoire » (seulement 13%). Paradoxalement elles marquent plutôt le triomphe du faible sur le fort en cas de réussite. En témoignent 4 ruptures majeures. La décolonisation a démontré que le faible peut gagner sur le fort, sous l’effet d’une « énergie sociale ». La dépolarisation est née de la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 puis la rencontre Gorbatchev et Bush du 2 décembre où l’URSS dit ne plus se montrer intéressée par la concurrence. Les EU ont dès lors pensé un monde unipolaire. Or l’hégémonie s’est avérée intenable, impossible. La mondialisation est un concept qui n’est défini par personne… comme la démondialisation. Tous les peuples sont désormais sur la même scène internationale. Les agendas sociaux deviennent plus déterminants que l’agenda stratégique. L’interdépendance des Etats est contradictoire avec l’affirmation de la souveraineté. La Chine est ainsi directement impliquée dans le conflit au Moyen Orient car chaque action a un impact sur elle. Idem pour la guerre en Ukraine : des pays africains peuvent se demander s’ils ne vont pas en souffrir. Les logiques territoriales qui expliquaient la géopolitique sont en partie dépassées. La mobilité est devenue l’avenir du monde. Les relations internationales vivent en fonction de cela.

Conséquences principales : fin des hégémonies et transformation de la guerre

Quelles sont les principales conséquences ? D’abord la fin des hégémonies. Le système Westphalien avait créé cette hégémonie. La puissance n’a plus assez de capacité, d’efficacité. Elle ne peut plus réaliser ses buts. De plus elle devient incompatible avec la mondialisation. L’interdépendance soumet également le faible au fort or l’hégémonie ne fonctionne que si le faible se soumet et de manière volontaire. Notre monde repose sur la fluidité plus que sur la hiérarchie. Les « petits » Etats veulent s’émanciper de la tutelle des dominants. L’Iran a acquis un programme nucléaire par stratégie politique de reconnaissance régionale. Profitant de ces paramètres nouveaux chaque puissance régionale joue sa carte. On est passé d’un système d’alliance à un système d’union libre, un « poly amour diplomatique » ! L’OTAN est la dernière alliance militaire qui paralyse et tétanise la diplomatie européenne. Cette perte brutale de l’hégémonie des EU explique pourquoi le MAGA a tant d’écho dans la population. Les E-U cherchent à ressusciter cette hégémonie perdue. Ensuite la transformation profonde de la guerre. On ne négocie plus dans les guerres actuelles car il n’y a pas de négociateur. La société guerrière rapporte plus que la paix. Pour les 600 000 enfants soldats, la guerre est une aubaine car alors ils sont nourris, vêtus… La guerre créée une économie de la violence. Cette logique circulaire de la guerre rend la paix difficile. D’ailleurs il n’existe plus de traité de paix. On ne sait plus négocier et le multilatéralisme se meurt.

8-claire-fortassin.webp
Les intérêts nationaux  n’ont plus de pertinence. Ce qui existe c’est la perception que chacun a des intérêts nationaux. La sécurité globale est en réalité menacée. Comment la France pourrait elle défendre des intérêts nationaux s’il n’y a pas de sécurité globale ? Les Etats n’existent que dans la négation de la sécurité globale. Or il faut créer un mécanisme de régulation commune à tous et toutes, conceptualiser une protection globale.

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.