Ukraine : Entretien avec le TUESWU sur la situation des enseignants en temps de guerre

UKRAINE ENTRETIEN AVEC LE TUESWU
(Trade Union of Education and Science Workers of Ukraine )

Depuis plus de trois années maintenant, la guerre ravage une grande partie de l’Ukraine suite à l’agression de la Russie de Poutine. Une partie du territoire subit l’occupation, les villes sont régulièrement bombardées par l’artillerie et les drônes russes. Le conflit aurait déjà fait des centaines de milliers de morts, civiles et militaires. Dans ces conditions extrêmes, que la France n’a plus connu depuis la Deuxième guerre mondiale, difficile d’évoquer les questions syndicales et professionnelles. Kateryna Maliuta-Osaulova, responsable des questions internationales du syndicat des travailleurs de l’éducation et de la science, a cependant accepté de répondre à Enjeux, un grand merci à elle, et à nos camarades Julien Farges et Odile Cordelier, pour leur intercession et leur traduction.
« Les enseignants dans des abris anti aériens »
Enjeux-UA : Trois ans après l’invasion russe (voir chronologie), quelle est la situation politique et sociale en Ukraine de votre point de vue de syndicalistes ?
Kateryna Maliuta-Osaulova : trois ans après l’invasion massive de notre pays par les troupes russes (22 février 2022), les syndicats ukrainiens de l’Education doivent faire face au défi d’un paysage politique et social profondément marqué par la guerre, les changements de législation, les évolutions démographiques et bien sûr par les conséquences de l’occupation étrangère. La société ukrainienne continue à vivre dans les conditions d’une guerre totale, mobilisant toutes les ressources pour défendre l’indépendance de notre pays. L’insécurité permanente, la loi martiale et l’instabilité incitent des habitants à quitter le pays, l’incertitude quant à la durée à venir du conflit oblige également ces personnes émigrées à rester et à se construire une nouvelle vie à l’étranger. La mobilisation dans l’armée est source de pénurie dans de nombreux secteurs professionnels : nombre de professeurs se sont ainsi volontairement engagés ou ont été mobilisé ; près de 20 % des adhérents de notre syndicat sont désormais impliqués dans l’effort de défense nationale. Nous sommes donc confrontés à un asséchement des ressources intellectuelles, et à un épuisement de la population en raison d’un stress permanent causé par la guerre. Dans le secteur de l’éducation, le malaise est également lié aux salaires trop bas, à la lourdeur des tâches, et au faible prestige de la profession enseignante. Le Syndicat des travailleurs des sciences et de l’éducation d’Ukraine (TUESWU) constate qu’en dépit de toutes ces contraintes le système d’éducation fonctionne, les enseignants continuent de remplir leur missions, et les syndicats continuent à oeuvrer pour la protection des droits sociaux des éducateurs et pour la promotion du dialogue social. Les enseignants dans des abris anti aériens, dans des écoles régulièrement évacuées, en distanciel, malgré les bombardements et les coupures d’électricité, de communication ou d’internet. Chaque jour, les enseignants et les différents personnels démontrent leur capacité de résilience, leur dévouement à leur mission éducative, et un haut niveau d’exercice du sens civique. Depuis les tout premiers jours de l’invasion du pays, le TUESWU a été un centre de solidarité et de soutien pour les personnels. Le syndicat fournit de l’aide humanitaire, trouve des abris pour les enseignants obligés de quitter leurs logements ainsi que pour leurs familles, apporte un appui matériel, psychologique et juridique pour toutes ces victimes du conflit. Malgré le sous investissement budgétaire dans l’éducation en raison de la nécessité de prioriser les dépenses militaires pour défendre le pays, le syndicat poursuit avec force le dialogue avec les autorités pour obtenir des améliorations des conditions de travail et des hausses de salaires. Ce dialogue s’inscrit dans notre volonté de sauvegarder les garanties statutaires des enseignants, éviter les gaspillages, assurer de meilleures conditions de travail, et maintenir la capacité des enseignants à s’exprimer sur leurs métiers. La solidarité internationale a été et reste très importante pour nous. Avec le soutien de partenaires syndicaux de différents pays, des secours humanitaires supplémentaires ont pu se développer, comme la création de centres de regroupements pour les personnes déplacées appartenant à la profession enseignante, l’acheminement de générateurs pour pallier les pannes d’électricité, et l’ouverture de centres de soins psychologiques pour les enseignants. Plus de trois années de guerre ont démontré que l’éducation nationale ukrainienne et les enseignants ukrainiens sont capables de travailler dans un environnement extrêmement difficile, sans renoncer et en faisant preuve d’un haut niveau de professionnalisme, avec confiance dans l’avenir. Le syndicat se tient à leurs côtés, dans les équipes enseignantes, les institutions, dans le processus de reconstruction et la bataille pour un avenir digne.
L’aide internationale est-elle suffisante ?
Enjeux-UA : Selon vous, l’aide apportée par les Européens et les Américains est elle à la hauteur des enjeux ?
Kateryna Maliuta-Osaulova : Nous apprécions énormément la solidarité et le soutien de la communauté internationale à l’Ukraine, en particulier de nos partenaires européens et américains. L’appui - à la foi matériel et politique -joue un rôle très important tant dans la survie du système éducatif que dans celui de l’économie et de la société. Bien sûr, plus l’Ukraine recevra d’aide, plus nos chances seront élevées d’en finir avec cette guerre injuste, avec la mort d’innocentes victimes et la destruction de notre pays.
Conditions pour le retour de la paix
Enjeux-UA : Quelles pourraient être selon vous les conditions pour le retour de la paix entre l’Ukraine te la Russie ?
Kateryna Maliuta-Osaulova : en tant qu’organisation non gouvernementale qui rassemble les enseignants, notre syndicat milite pour une paix juste, en accord avec le droit international, qui respecte la souveraineté de l’Ukraine et préserve la dignité de son peuple. Les conditions pour une telle paix résident dans l’évacuation complète des troupes ennemies du territoire ukrainien et la démonstration que c’est la justice qui doit prévaloir, et non le terrorisme.
Propos recueillis par Matthieu Leiritz