Violences contre les agents publics : le sentiment de ne pas être écouté

sept. 16, 2025 · 7 min. de lecture

La violence vient aussi de ce que les gens ont le sentiment de n’être ni écoutés ni entendus

Les attaques, parfois violentes, contre des agent·es des services publics dans l’exercice de leurs misisons, semblent se banaliser. Deux camarades du SNETAP-FSU, Laurent Thoraval, par ailleurs secrétaire départemental de la FSU 53 et Yoann Vigner, ainsi que Damien Rameau, du SNEPAP-FSU, ont bien voulu répondre aux questions d’Enjeux. Le SNEPAP-FSU rassemble l’Ensemble des Personnels de l’Administration Pénitentiaire. Le SNETAP-FSU accueille les personnels de l’Enseignement Technique Agricole Public

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Banalisation des violences ?

Enjeux-UA : Assiste t on à la banalisation de menées violentes contre les agent·es accomplissant des missions de service public ?

Yoann Vigner: Nous subissons, dans l’enseignement agricole, moins de menaces physiques que les inspecteurs du ministère de l’Agriculture lors de contrôles, mais une réelle censure se banalise à l’encontre des enseignants, une véritable atteinte à la liberté pédagogique. Notamment de la part de membres de la FNSEA et de la Coordination rurale. Comment ne pas qualifier leurs méthodes de fascisantes alors qu’ils s’en prennent également aux contenus des enseignements (indiquant ce qui peut ou ne peut pas être enseigné) ? Ainsi, récemment, une enseignante de BTS en Corrèze, avait souhaité faire intervenir en classe une association en faveur de la réintroduction du loup, dans le cadre d’une réflexion sur les relations gestion économique de la forêt et présence d’espèces animales sauvages . La FNSEA a prévenu la préfecture de son opposition, et celle ci a transmis à la direction de l’établissement qui par précaution a supprimé ce temps de débat. Tout ceci enfreint gravement la charte de la laïcité : ce sont en République les programmes scolaires qui définissent les contenus des enseignements! Autre exemple celui du président du CA du lycée agricole de Limoges - dans les lycées agricoles il s’agit d’un représentant de la société civile - par ailleurs également président local de la coordination rurale, n’hésite pas à remettre en cause les contenus des cours de « son » lycée…

Laurent Thoraval: Cette situation existe sur tout le territoire national, pas seulement dans l’ouest ; des collègues intègrent ce genre de pression, d’où des cas d’autocensure sur les contenus, il s’agit moins pas de menaces physiques que de pressions généralisées. Au lycée de Montauban, des militants de la coordination rurale ont versé des immondices pour protester contre une réunion d’information à destination des agriculteurs sur le thème des « contrôles »

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. Aujourd’hui, on constate également des propos d’étudiants dénonçant le contenu de cours.

Yoann Vigner: Certains de nos lycéens sont déjà des militants des syndicats agricoles. On observe ici et là des refus de présence en cours, cours liés à l’agroécologie le plus souvent. Leur attitude en classe peut parfois prendre la forme de prosélytisme, d’opposition à un contenu défini par les programmes nationaux ..

Damien Rameau: On ressent cela dans nos métiers mais autrement ; depuis le début des années 2010, le ministère de l’Intérieur a commencé à confier à l’administration pénitentiaire certaines de ses missions, avec toute une campagne visant à militariser l’action des agents, notamment lors des extractions et transports de prisonniers. L’image tendait à faire de ces agents spécialisés, 15 % des effectifs, une sorte d’unité d’élite. Or l’essentiel de nos missions réside dans la gestion de la vie quotidienne dans les maisons d’arrêt, et le travail sur la réinsertion après la peine, par le dialogue. Or aux yeux de la société, nous avons fini par être considérés comme des policiers qui maltraitent les prisonniers. Si nous connaissons davantage d’agressions c’est aussi parce que nous traitons plus de cas « psy » : cela coûte moins cher de le mettre en prison que dans des centres de soins… Beaucoup d’agressions renvoient aux conditions dans lesquelles le service est mal rendu au public: par exemple lorsque j’ai rencontré une femme dont les enfants n’avaient pu entrer avec elle au parloir car leurs permis n’étaient pas à jour… les agents subissent les conséquences de dysfonctionnements ou de décisions de durcissement des règles, avec lequel ils ne sont pas nécessairement en accord. Certes le noyau dur de FO, majoritaire, est proche de l’extrême droite, mais beaucoup y adhérent car dans le milieu, face aux directions, c’est presque une obligation.

Comment expliquer ces tensions?

Enjeux-UA : Comment expliquer ces tensions?

Damien Rameau: En dehors des récentes attaques spectaculaires contre des pénitenciers, peut être liées au narco trafic, les attaques ou pressions que nous subissons reflètent surtout l’état douloureux de la société et son rapport avec l’État. Or nous sommes des agents serviteurs de l’État, et pas des serviteurs des différents ministres.

Yoann Vigner: La nouveauté dans l’enseignement agricole public, c’est la montée des menaces des parents et des élèves eux mêmes, parfois, envers les personnels (les collègues des vies scolaires étant en première ligne). Des GT avec le Ministère travaillent sur ces questions et nous sommes encore en phase d’analyse. La situation du monde agricole pèse, avec un dualisme au sein de l’agriculture entre un système de la grande exploitation capitaliste tournée vers l’international et un modèle agricole de plus petites exploitations menacées, des parents et des métiers très précarisés qui se tournent comme dans d’autres catégories vers l’extrême droite. La Coordination rurale illustre bien cette évolution, initialement elle est née d’un refus de la Pac, mais a sombré, parfois, dans des pratiques violentes. L’extrême droite progresse dans toute la société et le monde agricole n’est pas épargné. D’où cette atmosphère délétère, l’impression que parfois le simple débat n’est plus possible dans les établissements agricoles alors que nous accueillons des publics entre 13 et 55 ans. S’y ajoute l’absence de soutien de nos ministres : un député RN a ainsi accusé les enseignant·es, à l’assemblée nationale, d’être dans l’action militante quand nous abordons en classe l’agroécologie, thématique des programme, axe des programmes depuis le ministre le Foll sous Hollande. Le ministre (alors M Fesneau) est resté totalement silencieux et sourd à nos demandes de réaction.

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Laurent Thoraval: Dans certains espaces ruraux de l’ouest, la droite démocrate chrétienne, avec laquelle on pouvait discuter, a presque disparu au profit de l’extrême droite, dans un contexte de renaissance des violences rurales qui sont un phénomène ancien dans le monde agricole. Les syndicats de cette mouvance bénéficient aujourd’hui d’un débouché politique non négligeable. Avec les parents et les élèves, la question de l’orientation participe de cette tension.

Damien Rameau: L’administration pénitentiaire souffre d’un manque d’effectifs, un agent gérant 100 à 150 personnes, sans le temps de désamorcer les crises. Beaucoup de nouveaux recrutés ont de nos métiers une image sécuritaire, d’une « élite policière » et sont souvent déçus et découragés par la réalité quotidienne de nos métiers. J’ai constaté près de 50 % de démissions sur ma promotion. Enfin, la formation est quasi absente et l’insertion probation délaissée. Cette absence de soutien de l’administration peut expliquer une part des violences, par exemple en l’absence de formation psychiatrique. La violence vient aussi de ce que les gens ont le sentiment de n’être ni écoutés ni entendus.

Yoann Vigner: On peut y lire aussi l’effet du délitement des services publics, d’où l’exaspération d’usagers qui se retournent alors contre les agents, (manque d’enseignants, nombre insuffisants d’ AESH, menaces diverses de fermetures de classes…).

Comment protéger les agents?

Enjeux-UA : Comment protéger les agent·es et ramener un climat plus serein ?

Yoann Vigner: La responsabilité de l’employeur est centrale, or il fait défaut dans ses missions notamment de protection des personnels. Pourquoi ne pas exercer des rappels à la loi, voire des plaintes systématique vers les fauteurs de troubles, élèves, parents ou organisations professionnelles ? Faut il attendre un accident? Nous voulons des services publics de qualité, présents dans les territoires, sur tout le territoire, avec des professionnels formés et statutairement de la fonction publique.

Laurent Thoraval: La ministre Genevard a promis à l’intersyndicale une réunion en septembre mais n’apporte aucune réponse immédiate sur les exactions des syndicats agricoles. Rien sur l’absence de médecine du travail. Le Snetap dispose de mandats qui peuvent apporter des éléments de réponses : mettre fin à la présidence des CA par des personnalités extérieures dont des syndicats agricoles, rattacher l’enseignement agricole à un ministère commun de l’éducation comme peut l’être l’enseignement professionnel.

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Damien Rameau: Les agents ont une expérience de terrain, mais on ne les écoute pas , ainsi les établissements réservés aux narco trafiquants ne sont clairement pas une bonne idée. Nous voulons également un travail en équipe multicatégorielle, un investissement dans l’insertion et la probation, des recrutements pour apporter de la sécurité dans la société, en travaillant avec l’Education nationale, la Santé…

Propos recueillis par Matthieu Leiritz l

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.