L'argent de l'école : Entretien avec Clémence Cardon-Quint

sept. 14, 2025 · 4 min. de lecture

Entretien avec Clémence Cardon-Quint

Clémence Cardon-Quint est professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Montpellier – Paul Valéry, membre de l’Institut universitaire de France. Spécialiste de l’histoire de l’éducation, elle a travaillé ces dernières années sur les enjeux financiers de l’école. Elle a notamment coordonné en 2022 un dossier de la revue Histoire de l’éducation (dont elle est co-rédactrice en chef depuis 2019) consacré aux réformes du financement de l’éducation. Elle vient de publier « L’argent de l’école – Histoire du budget de l’éducation nationale depuis 1945 » (Presses de Sciences Po).

Le sentiment de manque de moyens à l’école

Enjeux-UA : Le sentiment de beaucoup d’enseignants est que l’école manque de moyens, et ce depuis de nombreuses années. Vos travaux corroborent-ils cette impression ?

Clémence Cardon-Quint : L’ampleur du décalage entre les attentes et les dépenses susceptibles d’être financées est une constante. Même au début des années 1960, en période de forte croissance économique, il fallait opérer des choix, différer des mesures jugées nécessaires, y compris, par exemple, l’allongement de la scolarité obligatoire. Les syndicats ont donc toujours réclamé des emplois et des crédits supplémentaires. Pour autant, chacun pouvait percevoir, d’une année sur l’autre, des améliorations concrètes sur le terrain. En revanche, depuis la crise de 2008, la croissance économique a sensiblement ralenti. Moins de croissance, c’est moins de moyens supplémentaires à allouer chaque année à l’école. Certains postes de dépense peuvent connaître une progression rapide s’ils correspondent à une priorité politique - par exemple, les REP+, ou l’école inclusive -mais les marges de manœuvre sont recherchées dans le redéploiement des moyens, ou, avec l’inflation, dans l’érosion discrète des crédits. En euros constants, depuis 2009, la dépense par élève ou étudiant a augmenté dans le premier degré (ce qui résulte, pour partie, de l’évolution démographique), mais elle s’est érodée dans le second degré, et a fortement baissé dans l’enseignement supérieur. Ce sont ces évolutions qui sous-tendent le malaise actuel.

Différences budgétaires entre gouvernements de gauche et de droite

Enjeux-UA : En matière de pratique budgétaire pour l’éducation, y a-t-il de vraies différences entre gouvernement de gauche et de droite ?

Clémence Cardon-Quint : Au moment de l’ « explosion scolaire », au tournant des années 1960, il y avait un consensus pour accroître les dépenses d’éducation. Il s’est effrité dès la fin des années 1960, et l’augmentation des dépenses d’éducation est redevenue un marqueur pour une gauche historiquement bien ancrée chez les enseignants. On le voit dans le poids donné à certaines annonces dans les campagnes électorales : la revalorisation pour François Mitterrand en 1988, ou les 60 000 créations d’emplois promises en 2012 par François Hollande. Mais tout dépend aussi du contexte, de la situation de l’économie, de l’emploi et du pouvoir d’achat, qui sont prioritaires, à gauche comme à droite. En 1981, les créations d’emplois promises par Mitterrand bénéficient largement à l’Éducation nationale, mais dans un calendrier très contraint, car leur finalité première est de diminuer le nombre de chômeurs. Enfin, ni la gauche, ni la droite ne considèrent qu’on peut s’abstraire des contraintes budgétaires pour « investir » dans l’éducation. Dans la mécanique budgétaire, l’éducation, c’est d’abord une charge qu’il faut financer sans recourir à l’emprunt.

Le rôle de Bercy dans les choix éducatifs

Enjeux-UA : Monique Vuaillat (secrétaire générale du Snes de 1984 à 2001) disait souvent que le vrai ministre de l’éducation nationale était à Bercy. A l’issue de votre étude, pensez vous que l’on peut dire que ce sont les choix budgétaires qui déterminent les choix de politique éducative ?

Clémence Cardon-Quint : Pierre Laurent - secrétaire général du ministère de l’Éducation nationale de 1963 à 1968 – décrivait le budget comme un « compteur de vitesse ». Ce sont bien les moyens disponibles qui permettent d’envisager la réalisation de telle ou telle mesure à l’échelle d’une législature, de l’étaler sur vingt-cinq ans, ou de l’écarter comme irréaliste. Dans les négociations, c’est à la direction du Budget que revient le mauvais rôle : dire non, chaque fois que possible. Mais, en définitive, c’est le chef du gouvernement qui décide de la trajectoire des finances publiques.

Propos recueillis par Hervé Le Fiblec

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.