Un protectionnisme de gauche est-il possible ?

sept. 12, 2025 · 6 min. de lecture

Un protectionnisme de gauche est-il possible ?

Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a remis en avant un protectionnisme nationaliste, garant d’un nouvel âge d’or pour les États-Unis. Le temple du libéralisme tournerait-il le dos au libre-échange ? La critique des politiques commerciales d’après-guerre n’est pas nouvelle, mais elle s’élevait jusque-là des franges progressistes de l’opinion, exprimées notamment dans le mouvement altermondialiste.

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Le libre-échange comme référence

Les partisans du libre-échange ont toujours cru agir dans le sens de l’histoire. Au sortir de deux guerres mondiales, le nécessaire apaisement des relations internationales s’est en partie cristallisé sur l’amplification des échanges commerciaux : la paix par le commerce. Toutes les institutions internationales (FMI, Banque mondiale) se sont construites sur ces bases, tout comme les institutions européennes.

Si l’objectif de paix est souvent affiché, (qui serait contre ce « doux commerce » ?), le fondement du libre-échange est à retrouver dans les théories économiques les plus classiques et libérales. En 1817, David Ricardo dans ses Principes de l’économie politique et de l’impôt, présente sa théorie des avantages comparatifs, et marque au fer la pensée politique anglo-saxonne : la mondialisation est un jeu à somme positive, tous les échanges commerciaux sont mutuellement profitables. Peut-être que cette théorie était plus facile à assimiler dans une Nation qui en dominait beaucoup d’autres, grâce à des politiques mercantilistes. Mais la victoire idéologique est surtout à trouver dans la lutte contre les Corn Laws, mesures protectionnistes qui limitaient les importations de blé selon les variations de prix, et qui imposaient des tarifs douaniers importants.

Selon la théorie économique néoclassique plus récente, le protectionnisme freine la libre circulation des biens et entraîne des distorsions de marché. Puisque les droits de douane augmentent le prix des produits étrangers, la consommation bascule sur des produits domestiques, dont le prix est artificiellement et relativement moins élevé, même si leur production est moins efficace. Ainsi, des politiques protectionnistes auraient des effets négatifs sur la croissance économique et le niveau de vie des ménages.

Les politiques internationales

Le GATT puis l’OMC ont alors joué un rôle primordial dans la baisse drastique des droits de douane. Les États ont également multiplié les accords de libre-échange. Résultat : les droits de douane s’élèvent aujourd’hui, en moyenne, à moins de 4 % de la valeur totale des produits échangés.

C’est le principal état du monde aujourd’hui : tous les pays, toutes les nations, s’inscrivent de fait dans un marché mondial, dominé par le capitalisme.

Le protectionnisme est alors l’autre face de la pièce : les économies cherchent à protéger leurs industries et leurs profits, dans ce contexte de concurrence généralisée et d’extension des marchés. Historiquement, le protectionnisme est alors consubstantiel à la domination des puissants, qu’ils soient marchands ou industriels.

Les dégâts du libre-échange

Le bilan du libre-échange, le dérèglement climatique du monde et de nombreuses crises économiques ont ouvert une fenêtre de critiques à gauche.

Le développement des échanges s’est surtout traduit par une extension de la base du système capitaliste, libéré des marchés nationaux. On y retrouve alors l’ensemble de ses méfaits : creusement des inégalités par la concentration du capital, des coûts sociaux élevés, concurrence généralisée, instabilité du système économique. Le coût écologique est également amplifié, puisque l’empreinte carbone du transport s’ajoute à la pollution « classique » liée au processus de production. Le prix à payer est également démocratique, puisque cet ordre du monde entraîne aussi l’affaiblissement des États-nations, et le démantèlement des États-providence.

Le mouvement altermondialiste a alors porté la critique du libre-échange, et en partie, les avantages du protectionnisme dans la relocalisation des activités productives. Nous pouvons penser au « protectionnisme altruiste » de Bernard Cassen, cofondateur d’Attac. Ces politiques seraient alors un moyen de répondre à la prolifération du commerce international, tout en allant vers un monde meilleur : les droits de douane seraient modulés en fonction du respect de normes écologiques, sociales et même démocratiques. En France, la montée du Front National, sur les ruines des friches industrielles, a aussi mis à l’agenda de la gauche ces préoccupations des classes laborieuses.

Le retour du protectionnisme

Il semble cependant que ce retour du protectionnisme ne se fait pas au nom des valeurs de solidarité et de progrès social. Au contraire, le « tariff » (plus beau mot du dictionnaire selon Donald Trump) est utilisé comme une arme : on parle de « weaponization », en référence à la « globalization ». C’est flagrant pour la politique américaine, puisque les droits de douane sont clairement un instrument d’une politique impérialiste. Les conciliants et les vassaux sont préservés, ceux qui se soumettent récompensés, les ennemis, punis. C’est aussi le cas pour la politique étrangère de l’UE, quand on pense aux sanctions envers la Russie, ou encore les droits de douane sur certains produits venant de Chine. La taxe carbone aux frontières de l’UE, sous des motifs écologiques, vise aussi à protéger l’industrie européenne. Face aux déréglementations du monde, les États cherchent à reprendre la main.

Le coût économique élevé d’une sortie du libre-échange

Se retirer du libre-échange ou adopter des politiques plus protectionnistes apparaît aujourd’hui très coûteux, et d’autant plus pour les pays les plus fragiles. Au niveau global, la contraction des marchés renforcerait la concurrence entre les entreprises et la domination des multinationales. Les pays les moins développés seraient exposés à un renchérissement des produits qu’ils ne sont pas en capacité de créer. Et les conséquences sur les chaînes de valeur sont difficilement évaluables, mais il existe un risque important de perturbation de la production domestique, comme observé sur de la période COVID. Au niveau national, il y a beaucoup de perdants également : une étude a montré que les mesures protectionnistes du premier mandat de Trump n’ont pas amélioré la marge des entreprises domestiques, mais ont eu pour effet d’augmenter les prix de vente. Ce sont donc les entreprises et les consommateurs nationaux qui ont payé le « tariff », autour de 4 milliards de dollars par mois sur l’année 2018.

Internationalisme et protectionnisme ?

Face à ces nouvelles donnes, à l’entrecroisement de la géopolitique et de l’économique, au retour en force du protectionnisme, le positionnement de la gauche n’est pas évident.

La demande de protection, venant des couches populaires, est forte, et la mondialisation a tous les atouts du diable. Mais le protectionnisme peut aussi menacer l’équilibre du monde, le développement des pays les moins développés, et porter en germe les guerres du XXIé siècle. Ce repli sur soi ne permettra pas non plus de relever le défi climatique, alors que le climat, bien commun, nécessite une des coopérations les plus fortes.

Le remède serait-il finalement pire que le mal ? Derrière le débat entre libre-échange et protectionnisme, sous cette tête de Janus repose tout entier le corps du capitalisme. Peut-être est-ce là qu’il faut trouver l’origine des véritables offenses à l’humanité… Marx et Engels dans le Manifeste du Parti Communiste affirmaient que « par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale. » La crise de l’hégémonie libérale, et la réponse nationaliste, ne doivent pas faire oublier que d’autres voies sont possibles. Aux forces de progrès de s’en emparer.

Benoit Guyon l

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.