Les réformes sociales de 1945 et leurs enjeux actuels

Les réformes sociales de 1945 et leurs enjeux aujourd’hui
Claire Lemercier est une historienne, directrice de recherche au CNRS, au Centre de sociologie des organisations (CSO), Centre d’histoire (CHSP), Département d’histoire. Elle vient de publier La Haine des fonctionnaires avec Julie Gervais et Willy Pelletier, aux éditions Amsterdam. Elle a bien voulu répondre aux questions de notre revue UA, Enjeux.

Contexte et importance des réformes de 1945
Enjeux-UA : Qu’est-ce qui te paraît essentiel à retenir aujourd’hui de l’histoire des réformes sociales de 45 ?
Claire Lemercier : Ce qui me semble fondamental, c’est de comprendre que les grandes réformes sociales issues de 1945 ne sont pas des acquis immuables, figés dans un passé lointain, mais des conquêtes relativement récentes, nées dans un contexte historique exceptionnel. On a tendance à considérer des droits comme la Sécurité sociale, le droit de vote des femmes ou le statut de la fonction publique comme des évidences, alors qu’ils datent en réalité de moins d’un siècle. Ces avancées sociales sont le fruit de luttes intenses, de grèves, de manifestations, mais aussi d’un cataclysme historique : la Seconde Guerre mondiale et la Résistance. Elles ne sont pas arrivées n’importe comment, ni par hasard. Il a fallu un engagement collectif et des combats politiques pour en arriver là.
La construction des conquêtes sociales portées par le CNR
Enjeux-UA : Comment se sont construites ces conquêtes sociales portées par le CNR ?
Claire Lemercier : La construction de ces réformes s’inscrit dans un arc historique qui dépasse 1945. La Sécurité sociale, par exemple, fête ses 80 ans, mais les idées qui la sous-tendent remontent au XIXe siècle. Au départ, elles étaient marginales, portées par des mouvements ouvriers, anarchistes, socialistes, qui défendaient une protection mutuelle et solidaire. Ces idées ont progressivement gagné du terrain au début du XXe siècle, mais butaient contre un immobilisme politique, notamment au Sénat, qui freinait leur adoption. À la Libération, un vent nouveau souffle : les réformes sont adoptées rapidement, mais rencontrent encore des résistances, notamment de la droite conservatrice.
La Sécurité sociale : genèse et universalité
Enjeux-UA : Peux-tu nous parler plus précisément de la Sécurité sociale et de sa genèse ?
Claire Lemercier : L’idée d’une protection sociale mutualiste existe depuis le XIXe siècle, notamment dans les milieux ouvriers et même, d’une certaine façon, dans certaines corporations du Moyen Âge. Mais elle restait limitée, fragmentée, et n’a jamais été généralisée. Au fil du temps, des partis politiques, des syndicats, et des acteurs sociaux ont porté cette idée, avec des débats parfois très vifs. En 1910, une première loi sur les retraites est adoptée, mais elle est très réduite, notamment à cause des blocages politiques. Sous le régime de Vichy, on observe des avancées paradoxalement, mêlées à des politiques antisémites. Après la guerre, la volonté est de rompre avec cette droite nationaliste et de bâtir un système autogéré, fondé sur la solidarité nationale. La nouveauté majeure, c’est que la Sécurité sociale devient universelle, même si cette universalité met une vingtaine d’années à se concrétiser pleinement. Tous les principes essentiels sont présents dès l’époque de Jaurès, mais c’est en 1945 qu’ils prennent corps dans une institution qui couvre tout le monde.
L’hôpital et les soins : évolution et défis
Enjeux-UA : Qu’en est-il de l’hôpital et des soins dans cette période ?
Claire Lemercier : Avant 1945, l’hôpital était souvent réservé aux pauvres, une sorte de dernier recours. Grâce à la création de la Sécurité sociale, on passe à un système où les séjours à l’hôpital sont payés, où les soins deviennent accessibles à tous. Avec la création des CHU dans les années 1950, des centres hospitaliers universitaires démocratisent l’accès à une médecine de pointe. Aujourd’hui, cependant, on observe une tendance inquiétante : les soins de prévention, essentiels au quotidien, deviennent de moins en moins accessibles, remboursés, avec des inégalités territoriales importantes.
Le rôle des femmes et le droit de vote
Enjeux-UA : Et les luttes des femmes dans ces réformes de 45 ?
Claire Lemercier : La Sécurité sociale est souvent vue comme une conquête portée par la gauche organisée, mais le droit de vote des femmes est un combat un peu différent. Ce sont d’abord les féministes qui le portent, moins les socialistes. Avant la Première Guerre mondiale, les propositions de loi pour le droit de vote des femmes échouent systématiquement, souvent même sans être mises à l’ordre du jour au Sénat. A gauche, c’est la peur d’un vote féminin conservateur, voire réactionnaire, qui freine le processus. Mais la Résistance change la donne. En 1944, le droit de vote est accordé, porté par de Gaulle et des composantes politiques diverses, y compris des catholiques de la Résistance, qui reconnaissent l’engagement des femmes dans la lutte. C’est un moment historique.
Nationalisations : une trajectoire complexe
Enjeux-UA : Comment les idées révolutionnaires comme les nationalisations ont-elles émergé ?
Claire Lemercier : Les nationalisations ont une trajectoire longue et complexe. Dès le XIXe siècle, certains services publics comme la poste et les télégraphes sont publics, tandis que d’autres secteurs stratégiques comme les chemins de fer ou l’énergie sont détenus par des sociétés privées, souvent en situation de monopole géographique. Face à des entreprises en difficulté, l’État commence à intervenir. Par exemple, dès 1908, certaines compagnies de chemins de fer sont étatisées. La guerre et la Résistance renforcent la position de la gauche, tandis que les grands actionnaires, souvent peu engagés dans la Résistance, perdent de leur influence. Les nationalisations de Renault, de l’électricité, des mines et des chemins de fer sont alors à la fois des mesures de reconstruction, de rationalisation et des sanctions politiques.
La remise en cause des conquêtes et l’avenir des services publics
Enjeux-UA : Que reste-t-il aujourd’hui de ces combats ?
Claire Lemercier : Malheureusement, beaucoup de ces conquêtes sont aujourd’hui remises en cause. On assiste à des privatisations, à des attaques contre le statut de la fonction publique et à une idéologie de la concurrence présentée comme une modernité. Le statut du fonctionnaire garantit une indépendance essentielle pour résister aux pressions patronales, un héritage direct de la Résistance. Sa remise en cause risque de revenir à des pratiques arbitraires, déjà observées avant 1945. Quant à la Sécurité sociale, elle est souvent critiquée, mais les systèmes alternatifs, comme la capitalisation, ont déjà été testés et ont montré leurs limites, notamment lors de la crise de 2008.
La haine des fonctionnaires : une double peine
Enjeux-UA : Votre dernier livre, La Haine des fonctionnaires, développe une double haine, la haine du bas et la haine par le haut pour les fonctionnaires, pouvez-vous développer ?
Claire Lemercier : C’est un phénomène complexe. La haine « du bas » se manifeste dans les interactions quotidiennes : des usagers frustrés par les dysfonctionnements, la dématérialisation, la fermeture des guichets, qui se retournent contre les agents publics, souvent des femmes, en première ligne. Mais il y a aussi une haine « par le haut », plus insidieuse, qui vient des élites politiques et économiques. Elles méprisent les services publics et justifient leur démantèlement en affirmant que le privé serait plus efficace. Cette double haine crée un cercle vicieux, fragilisant les agents et légitimant les politiques de réduction des services publics.
Résister aujourd’hui : convergences et nouveaux services publics
Enjeux-UA : Comment résister aujourd’hui ?
Claire Lemercier : La résistance passe la mise en réseau des luttes entre métiers, services publics et usagers. Il faut montrer que les problèmes rencontrés par les usagers sont aussi ceux des agents publics, que la défense des services publics est une cause commune. Les luttes les plus efficaces associent usagers, syndicats et élus. Il faut également penser à de nouveaux services publics adaptés aux besoins contemporains : accompagnement des personnes en situation de handicap, par exemple. S’appuyer sur les convergences entre luttes locales et nationales, renouer avec les débats fondamentaux du XIXe siècle, voilà une piste pour revitaliser la démocratie sociale et préserver ces conquêtes précieuses.
Propos recueillis par Nina Palacio l