Palestine : Résistance par l'École

sept. 6, 2025 · 7 min. de lecture

Palestine : « un signe de résistance importante, pour et par l’Ecole »

Depuis plusieurs années, une coopération est engagée entre professeurs d’EPS palestiniens et français. Nina Charlier et Jonathan Alves, militant·es au SNEP-FSU, bénévoles à la FSGT, ont bien voulu répondre à Enjeux.

Coopération SNEP-FSU et enseignant·es palestinien·nes

Enjeux-UA : En quoi consiste l’action de coopération menée par le SNEP-FSU avec des enseignant·es palestinien·nes ?

Nina Charlier : le projet, de nature pédagogique, regroupe des enseignants d’EPS ; il a démarré 6 ans avant le covid, et consiste à réunir sur 3 centres de Cisjordanie, dont Ramallah et Hébron, environ 80 collègues palestiniens d’EPS ; le projet est soutenu par le ministère de l’Éducation palestinien, et vise à aider à l’amélioration de la qualité de l’EPS à l’école. Après une courte interruption liée à l’épidémie, nous sommes revenus déjà deux fois après le 7 octobre. Le projet est de fait porté par le SNEP, porteur d’une forte tradition de travail sur les questions didactiques et pédagogiques. Les stages durent une semaine, avec une première phase de préparation, en France, de contenus de formations, d’analyses de pratiques et d’activités de leur choix, à partir de leur contexte concret. Les collègues palestiniens forment eux-mêmes ensuite d’autres collègues.

Jonathan Alves : on est dans l’optique de formation de formateurs, fondée sur une coopération et un travail collectif, une co-construction entre enseignants français d’une part, enseignants et inspecteurs de l’éducation palestiniens de l’autre. Il n’est pas question pour nous d’arriver avec nos gros sabots, dans une logique descendante, ce n’est pas du tout l’esprit du projet. Celui-ci est porté par la Fédération sportive et gymnique du travail. Cette fédération, affiliée aux instances sportives internationales, remonte aux années trente ; elle s’inscrivait alors dans une résistance culturelle et antifasciste. Elle a été la première à reconnaître le mouvement sportif palestinien et dès 1982, a ainsi organisé un premier match de football officiel avec l’équipe nationale palestinienne. Elle regroupe aujourd’hui près de 250 000 adhérent·es, avec une forte présence de professeurs d’EPS, et bien sûr beaucoup de camarades du SNEP. Nina Charlier : la fédération entretient depuis 50 ans des coopérations internationales fondées sur le sport, avec la formation d’animateurs du sport pour toutes et tous en coopération décentralisée notamment avec des camps de réfugiés, des villages ou des villes palestiniennes.

Jonathan Alves : dans le cadre de ce projet, des collègues palestiniens viennent en séminaire en France, par exemple à Marseille, à Créteil ou à Grenoble, dans des établissements scolaires, avec des échanges de pratiques professionnelles. Ce qui guide les collègues c’est de renforcer toujours davantage une EPS de qualité en Palestine.

État d’esprit et situation à Gaza et en Cisjordanie

Enjeux-UA : Quel est l’état d’esprit des collègues que vous avez pu rencontrer ? Que disent-ils et elles de la situation à Gaza ? En Cisjordanie ?

Jonathan Alves : beaucoup de collègues de Cisjordanie ont de la famille à Gaza, et ont donc perdu des proches tués par les forces d’occupation israéliennes.

Nina Charlier : ce qui domine vis-à-vis de Gaza c’est d’abord chez nos collègues de Cisjordanie une très forte solidarité. Vous savez que quand l’armée bombarde à Gaza, on le voit de Hébron ! Ils subissent eux-mêmes une situation très compliquée. Ne serait-ce que pour rejoindre leurs écoles, en raison des patrouilles militaires israéliennes. S’y ajoutent des démolitions de maisons, du harcèlement dit sécuritaire, des arrestations… Dans ce contexte, les stages sont des moments professionnels très intenses, pour un temps ils oublient leur quotidien. Les palestiniens sont très attachés à la question scolaire, ils veulent des professeurs·es les mieux formé·es possibles, aptes à faire progresser leurs élèves. Je me souviens d’une collègue, en 2023-2024, originaire d’un village au sud d’Hébron ; en raison des contrôles israéliens, elle n’avait pratiquement jamais pu rejoindre son école, hé bien elle était allée rejoindre les équipes des écoles les plus proches de chez elle, dans une logique d’échanges informels de services. On peut y lire un signe de résistance importante, pour et par l’École.

Jonathan Alves : lorsque nous avions proposé un regroupement pédagogique en Cisjordanie, des collègues n’avaient pas hésité à venir depuis le camp de Jenine en dépit des risques physiques encourus.

30-equipe-eps.webp
Ils sont venus quand même travailler, car la question éducative est pour eux essentielle, elle sous-tend leur résilience et leur résistance.

Nina Charlier : on ne discute pas avec eux de la situation politique intérieure, mais ils subissent à l’évidence une aggravation de la violence quotidienne dans leur vie et celle de leurs élèves. Par mes contacts depuis de nombreuses années avec des palestinien·nes rencontré·es au cours de ces séjours, je crois constater que la « rue palestinienne » ne fait plus trop confiance à l’autorité palestinienne.

Jonathan Alves : ils veulent vivre en paix, la fin des contrôles incessants. Les enfants palestiniens ont tous connu des conditions très dures, comme des violences, des emprisonnements, du harcèlement quotidien par les forces d’occupation israéliennes. Des collègues d’EPS ont été ou sont toujours emprisonnés sans procès pendant des mois, sous le régime de la détention administrative.

Nina Charlier : un fonctionnaire du ministère de l’Éducation a deux fils, 17 et 21 ans, emprisonnés. Sans parler des brutalités, des tortures, des coups,…

Jonathan Alves : ils ne nous en parlent pas directement, par grande dignité, mais lors de nos stages durant les temps informels nous apprenons certaines situations et tentons le plus possible de les soutenir. Ils conservent toutes et tous une véritable flamme de vie !

Nina Charlier : je pense que pour beaucoup l’objectif de justice et de leurs droits passe même avant celui de la paix ; ils veulent massivement l’arrêt des violences et de la colonisation. Par ailleurs ils gardent foi dans l’avenir. Je suis toujours frappée de voir combien les enfants sont joyeux à l’école, qu’ils vivent comme un havre de paix, presque un sanctuaire.

Jonathan Alves : hélas les écoles ne sont pas épargnées, surtout celles des camps de refugié·es, et d’abord les lycées. Les forces d’occupation israélienne les attaqueent, lancent des fumigènes, procèdent à des arrestations arbitraires.

Nina Charlier : Oui, en réalité il n’existe pas vraiment de sanctuaires parce que même les écoles sont des cibles.

30-palestine.webp

Contacts avec des enseignant·es israélien·nes

Enjeux-UA : Des contacts avec des enseignant·es israélien·nes favorables à la paix sont-ils à votre avis envisageables ? Possibles ? Souhaitables ?

Nina Charlier : les rencontrer pour faire quoi ? Leur rappeler que leur pays occupe, mutile, attaque, affame ? Ce serait accepter un « équilibre » des forces, ce qui est totalement hors propos aujourd’hui ! Pendant toutes ces années j’ai pu rencontrer des membres de plusieurs associations du « camp de la Paix » telles l’AIC, Gush Shalom ou le mouvement des « femmes en noir » de Jérusalem, mais ces mouvements se sont progressivement effondrés ; de nombreux militant·es ont fait le choix de quitter Israël. Aujourd’hui le camp de la paix israélien est réduit à presque rien ! À dire vrai je refuse de mettre les pieds en Israël aujourd’hui, en dehors de l’aéroport de Tel Aviv par obligation. Les Israéliens, dans leur majorité, ne savent pas ce qui se passe dans les territoires occupés, ils n’y vont jamais. S’ils veulent nous rencontrer ils devront venir dans les territoires occupés !

Jonathan Alves : une telle démarche me paraît impossible pour moi. Comment prendre contact avec des fonctionnaires d’un État qui commet un génocide à Gaza, qui a colonisé et continue de coloniser les territoires occupés, qui applique un apartheid ? Et tout a commencé avant la Nakba de 1948.

Nina Charlier : nos pratiques de rencontres et d’échanges avec nos collègues palestiniens s’inscrivent dans une dynamique qui dépasse le sport. Elles visent à faciliter le tissage de liens entre des collègues de territoires, de villages ou de villes que l’occupation isole les uns des autres. Ils envisagent aujourd’hui d’aller vers un syndicat ou une association spécifique de professeurs d’EPS. C’est d’abord ça qui nous intéresse !

Jonathan Alves : à travers ce projet, nous visons également à faire résonner la voix des palestiniens, sa richesse principale réside dans la rencontre et l’échange.

Nina Charlier : l’EPS est, par essence, une discipline de débat et d’enrichissement mutuel ! C’est ce que nous voulons partager avec nos collègues palestinien·nes.

Propos recueillis par Matthieu Leiritz

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.