LE SYNDICALISME DANS L’EDUCATION EST-IL EN DECLIN ?

nov. 22, 2025 · 8 min. de lecture

Introduction : Un spécialiste des politiques éducatives

Ismail Ferhat est professeur à l’université de Paris Nanterre, spécialiste des politiques éducatives, sur un double plan historique et sociologique. Il vient de publier une très intéressante étude : Les syndicats de l’éducation nationale, des acteurs en mutation, PUF, 2025.

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Le syndicalisme éducatif en déclin ? Un constat nuancé

Enjeux-UA : Peut-on parler d’un affaiblissement du syndicalisme de l’éducation en France ?

Ismail Ferhat : Le constat est à nuancer. D’une part, en effet, ce syndicalisme a connu une baisse drastique du nombre d’adhérents, mais aussi de votants aux élections professionnelles depuis plusieurs années, voire décennies s’agissant des adhérents. Mais les syndicats enseignants ont appris à vivre avec cette évolution, sans pour autant s’y résoudre. Le syndicalisme français, globalement, subit un affaiblissement depuis près de 40 ans maintenant, en lien notamment avec le contexte économique, la désindustrialisation (textile, chimie, automobile…), les baisses d’effectifs etc. Paradoxalement, cet élément ne joue pas vraiment pour l’éducation qui est un secteur en expansion : il y a aujourd’hui plus d’élèves, d’étudiants et de personnels toutes catégories confondues que dans les années soixante-dix ou quatre-vingt. C’est pourquoi le choc démographique à venir sera un moment de vérité.

Deux éléments me semblent à relever. D’abord la France n’est pas un cas particulier dans cette évolution négative, même si elle se caractérise traditionnellement par un syndicalisme divisé, faible en nombre d’adhérents, dans une société et avec des pouvoirs économiques et publics qui n’acceptent pas toujours leur rôle d’intermédiation avec les salariés. Par ailleurs il ne faut pas sous-estimer l’impact, particulièrement dans l’éducation, d’un discours antisyndical très fort, et qui transcende les frontières partisanes. C’est le discours stigmatisant envers des syndicats qui auraient trop de pouvoir dans l’École, empêcheraient toutes réformes et finalement seraient responsables de ses résultats mitigés. Les responsables politiques français, à droite comme à gauche, font de l’École un instrument à tout faire, à tout régler dans les maux de la société - chômage, atteintes à la laïcité… - ce qu’elle ne peut bien sûr assumer ; leur frustration peut les conduire à désigner des boucs émissaires à savoir les syndicats enseignants.

Dans le passé, en France comme à l’étranger, existait une culture du deal entre les pouvoirs publics et les syndicats de l’éducation, par exemple du temps de la FEN, dans le NUT britannique, ou la branche éducation du DGB en Allemagne. Aujourd’hui les politiques, notamment de décentralisation ou d’autonomie, ont contribué à réduire ces négociations au sommet : en Suède, gauche et droite ont ainsi porté la communalisation de l’École. Par ailleurs, les forces politiques n’hésitent plus à jouer les parents d’élèves de classes moyennes, tenaillés par l’angoisse de l’échec scolaire, contre les syndicats, ainsi Tony Blair dans les années 2000 mais aussi bien sûr Claude Allègre ou plus récemment en 2015 lors d’une réforme du collège, et ce n’étaient pas des gouvernements conservateurs. La droite de son côté n’hésitait pas à traiter avec la FEN mais cela s’est terminé dans les années quatre-vingt.

S’agissant de la représentativité des syndicats enseignants, la DARES chiffre à 23 % le pourcentage de syndiqués dans le secteur éducation et recherche, c’est autant que dans la fonction publique d’État en général et beaucoup plus que dans le secteur privé. La crise est donc réelle mais à nuancer.


Causes du déclin : Politisation et fragmentation

Enjeux-UA : Quelles en sont les causes ? De nombreux sondages mettent en avant la « politisation » de syndicats qui serait source de défiance de la part des personnels. La fragmentation du paysage syndical est-elle un élément d’explication ?

Ismail Ferhat : Il y a là quelque chose de paradoxal puisque jamais en France les syndicats n’ont eu des rapports aussi éloignés avec les partis qu’aujourd’hui. Historiquement, les grandes centrales ou fédérations syndicales - CGT, FEN, CFDT voire FO - ont longtemps été proches des partis de Gauche, entretenant des liens étroits, des discussions, des négociations y compris sur des programmes électoraux. L’éloignement actuel n’en est que plus frappant. Les trajectoires qui amenaient des militants syndicaux à poursuivre dans un engagement partisan, autrefois fréquentes, sont désormais plus rares.

Les partis de gauche sont largement devenus des organisations dirigées par des professionnels de la politique. Globalement l’adhésion aux partis a beaucoup baissé, surtout parmi les jeunes, d’où un isolement qui ne favorise d’ailleurs pas la démarche d’engagement syndical, nécessairement collective. La fragmentation peut être un facteur d’explication à la faible attractivité du syndicalisme enseignant. Dans les années 2000, la FSU et dans une moindre mesure l’UNSA étaient parvenues à rassembler le vote des personnels de l’Éducation, mais la dynamique centrifuge semble avoir repris depuis les années 2010. Ceci étant, la FSU et l’UNSA pèsent toujours près de 60% des voix, soit pas beaucoup moins que leur matrice la FEN des années quatre-vingt. Elles restent majoritaires dans pratiquement toutes les catégories des personnels éducatifs à l’exception des PLP en raison du départ du SNETAA à FO. Le syndicalisme non confédéré reste en tête dans la plupart des CAPN. D’ailleurs les syndicats de l’éducation de Sud ou de la CGT sont de plus en plus des syndicats d’enseignants, et le SGEN-CFDT ne cesse de reculer. On a l’impression d’un monde enseignant qui reste fortement structuré par une identité commune, même si par exemple l’endogamie régresse : les enseignants continuent à se voir plus comme des enseignants que comme des salariés « comme les autres ».


Nouvelles formes de mobilisation et leurs spécificités

Enjeux-UA : S’agissant des formes de mobilisation dans l’enseignement, vois-tu une parenté entre les mouvements comme les Stylos rouges d’une part, et les anciens Gilets jaunes voire le mouvement Bloquons tout le 10 septembre.

Ismail Ferhat : Les Stylos rouges, mais aussi le mouvement « pas de vague » s’en rapprochent par l’usage des réseaux numériques. Il est impossible à cette date de se prononcer sur la nature et le développement possible du mouvement du 10 septembre. Les Stylos rouges sont un mouvement de personnels souvent syndiqués, majoritairement des hommes, exerçant en lycée et en fin de carrière, donc bien loin des Gilets jaunes majoritairement issus des classes populaires. « Pas de vague » rassemble des femmes et des hommes, plus variés dans leur lieu d’exercice, pas ou plus syndiqués. Leurs mots d’ordres, au demeurant assez divers, ont été soutenus par FO et le Snalc qui, à la différence du SNUIPP par exemple, se reconnaissent dans des expressions viscéralement anti hiérarchies, non exemptes parfois d’un certain poujadisme, avec la dénonciation de violences exercées sur les enseignants et qui seraient dissimulées par l’institution, voire par certains syndicats, un discours de restauration pédagogique fondé sur un retour à l’ordre et à l’autorité, la volonté d’exclure de l’École certains élèves.

Autant de positions que ne partage pas, je crois, la FSU, mais qui rencontrent un certain écho parmi les personnels éducatifs. Le sujet est d’ailleurs plus large : les fonctionnaires « de terrain » - comme les personnels hospitaliers, les policiers, les pompiers… - sont confrontés à d’indéniables violences commises par une partie des usagers et sont demandeurs d’un soutien plus fort de l’État. Ce n’est pas un hasard si le RN progresse dans ces professions de terrain. Ces mouvements disent aussi un certain recul de la capacité des syndicats d’incarner les aspirations d’une partie des professions.


Le syndicalisme face à l’extrême droite

Enjeux-UA : Comment le syndicalisme enseignant peut-il s’opposer à la progression du RN ?

Ismail Ferhat : Ce n’est pas à moi de donner des conseils au syndicalisme. Rappelons d’abord que le RN n’est pas historiquement totalement détaché du monde éducatif. Le FN a ainsi été créé en partie par des universitaires et des étudiants du mouvement fasciste « Ordre Nouveau », il a traditionnellement des relais dans les facultés de droit ou de médecine. Pensons à des figures du parti comme Bruno Gollnisch ou Jean Claude Martinez, tout deux universitaires, compagnons de route de Jean Marie le Pen. Le monde enseignant, notamment syndiqué, vote moins pour l’extrême droite que le reste de la société. Ce vote frontiste est d’abord un vote d’isolement, géographique, social et culturel, un vote de rejet des « élites » diplômées, intégrées et ouvertes culturellement. Le syndicalisme formant une barrière naturelle contre le RN, son affaiblissement constitue favorise la progression des idées d’extrême droite. Or le monde éducatif ne vit pas en vase clos : beaucoup de personnels sont confrontés à des violences orales voire physiques, ils subissent des rapports hiérarchiques ou entre pairs dégradés, et déplorent de ne pas être soutenus en cas d’incidents. Le RN prospère sur ce sentiment d’une perte de considération, lié notamment à un bien réel déclassement salarial, de respect pour l’École. Pour les expliquer, il cible certains usagers - étrangers, musulmans… - comme les principaux fauteurs de troubles, il promet un rétablissement de l’ordre de jadis qui, on le sait, n’a jamais vraiment existé. Face à ces discours démagogiques, la tâche du syndicalisme, habitué à articuler revendication, mobilisation et réflexion nécessairement nuancée sur la complexité des réalités vécues par les agents n’est pas simple. Ce qui est certain, c’est que les personnels qui ne sont pas ou plus syndiqués sont les plus susceptibles d’être nourris de discours d’extrême droite.

Propos recueillis par Matthieu Leiritz l

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.