L’enseignement privé

nov. 19, 2025 · 4 min. de lecture

Cet article présente un entretien avec Pierre Merle, professeur émérite de sociologie, auteur de “L’enseignement privé, Repères, La Découverte, 2025”.

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Les principales caractéristiques de l’enseignement privé

Enjeux-UA : Quelles sont aujourd’hui les principales caractéristiques de l’enseignement privé, et notamment celles qui la distinguent de l’école publique ?

Pierre Merle : Depuis 2000, l’enseignement privé scolarise de plus en plus les enfants des CSP+. Au cours du premier quinquennat Macron, l’embourgeoisement du privé s’est accéléré en raison d’un fort mouvement de déprolétarisation. En 2017, les 10 % des lycées d’enseignement général et technologique au recrutement social les plus populaires comptaient 22 % de lycées privés. Ils ne sont plus que 6 % en 2022. Cette déprolétarisation est encore plus marquée au niveau des collèges. Déjà, en 2017, parmi les 10 % des collèges au recrutement le plus populaire, seulement 6 % étaient privés. En 2022, cette proportion est inférieure à 0,5 %. Ce qui signifie que plus de 99 % des 10% des collèges les plus populaires sont publics. Une seconde caractéristique du privé est la sélection de leurs élèves. Celle-ci s’opère au moment de l’inscription sur des critères en partie ethniques (Marie est préférée à Yasmina), scolaires et sociaux. Les bons élèves d’origine aisée sont préférés aux autres. Cette sélection s’effectue aussi, sous forme d’exclusions déguisées, par la non réinscription d’une partie des élèves indisciplinés ou en difficulté scolaire. Cette sélection se réalise aussi, indirectement, par une concentration des établissements privés dans les quartiers aisés des capitales régionales, et la décroissance de ceux-ci dans les communes et départements les plus pauvres. Enfin, une troisième caractéristique du privé est une modification de leur offre de formation. Les filières générales des lycées ont été développées au détriment des formations technologiques et professionnelles.

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Dimension religieuse et sélection sociale

Enjeux-UA : S’agit il toujours d’établissements à caractère propre religieux ou d’écoles “de classe” ?

Pierre Merle : L’enseignement privé catholique n’a nullement abandonné son projet d’annoncer « la Bonne Nouvelle du Salut » (cf. ses statuts) si bien que certains établissements imposent des cours de « formation chrétienne », sorte de catéchisme revisité, obligation interdite par la loi Debré de 1959. Toutefois, cette dimension religieuse est seconde par rapport à la sélection sociale. L’enseignement privé se spécialise dans la formation des futures élites économiques et politiques.

Pistes de réforme pour plus d’équité

Enjeux-UA : Dans ce dernier cas de figure, quelles seraient les pistes de réforme possible ? Peut on / doit on aller jusqu’à un retour au projet de SPULEN abandonné en 1984 ?

Pierre Merle : De nombreuses réformes sont possibles. D’abord, le financement des établissements publics et privés, calculé principalement au prorata du nombre d’élèves, devrait être inversement proportionnel à leur indice de position sociale. Les établissements au recrutement social élevé auraient un financement par élève moindre et, à l’inverse, les établissements populaires un financement par élève plus favorable. Financer de façon égale des établissements qui sont dans des situations aussi inégales revient à maintenir un système inégalitaire. Ensuite, la spécialisation bourgeoise des établissements privés résulte de la liberté dont l’enseignement catholique dispose dans la fermeture et l’ouverture des classes. Conformément à la loi Debré, cette liberté devrait être contrôlée afin d’empêcher l’ouverture de classes, collèges et lycées privés dans les quartiers favorisés déjà largement dotés. Enfin, sous le quinquennat de Hollande, le nombre total de professeurs des collèges et lycées publics a augmenté de 60 149 (+ 249 pour le privé), et l’embourgeoisement du privé a ainsi été stoppé ou ralenti. À l’inverse, de 2017 à 2022, le nombre d’enseignants du privé a augmenté de 4 655 alors que celui du public a baissé de 17 660. Cette politique d’emplois d’enseignants très favorable au privé a favorisé son embourgeoisement. Sans modifier la législation, susceptible de provoquer un échec politique en raison de grandes manifestations qui seraient soutenues voire favorisées par les nombreux médias acquis à l’enseignement privé, une autre politique, source de justice sociale et scolaire, est tout à fait possible.


Propos recueillis par Matthieu Leiritz

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
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