Temps de l’enfant, rythmes scolaires

nov. 18, 2025 · 4 min. de lecture

Entretien avec Stéphane Bonnery

Stéphane Bonnery, professeur en sciences de l’éducation à l’Université Paris 8, directeur de la revue La Pensée, vient de publier Temps de l’enfant, rythmes scolaires : vraies questions et faux débats, Editions de la fondation Gabriel Peri, 2025.

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Débats autour des rythmes scolaires : vrais enjeux et fausses questions

Enjeux-UA : ton livre recense des contributions de chercheur·es sur la question du temps de l’enfant, publiées entre 1969 et 2025 : quels sont selon toi les vrais enjeux des débats sur cette question ?

Stéphane Bonnery : la deuxième partie du livre republie des textes qui montrent que les débats lancés par le MEN posent de vraies questions mais posées à l’envers, et en y opposant des réponses préalables. Ces débats lancés sur de vraies questions (le samedi matin en primaire, la réforme Peillon…) provoquent la zizanie entre parents, enseignants et municipalités. Et ils invisibilisent l’essentiel : le recul du temps d’enseignement en classe des élèves. Or, prétendre traiter de la répartition du temps scolaire sans discuter de son volume est un leurre. Dans le premier degré, l’équivalent d’une année de scolarité a été perdue avec la disparition du samedi matin, idem avec la quasi disparition des petites sections de maternelle (35% d’une génération en 1998, 9% aujourd’hui), même chose avec la réforme Vallaud Belkacem du collège, une demi-année d’heures disciplinaires en moins. Ainsi des élèves n’arrivent pas à suivre et on leur supprime les horaires nécessaires à maîtriser les apprentissages. D’où également de profondes inégalités : les enfants de familles les plus diplômées, après les cours, continuent à connaître une situation scolaire, via des écoles de danse, de sport, de logiciels éducatifs… Et s’exercent ainsi à se concentrer. Les rapports publics évoquent souvent la question, réelle, de la fatigue des élèves. Mais elle est posée à l’envers car ceux qui fatiguent le moins sont ceux qui sont le plus entraînés à cette concentration intellectuelle. Ceux qui ne sont pas ainsi exercés fatiguent davantage ce qui justifie aux yeux du pouvoir politique la suppression d’heures qui paradoxalement permettraient de muscler leur possibilité de se concentrer. C’est un clivage majeur : les conservateurs veulent bien dépenser pour « répondre » aux capacités déjà formées chez les élèves par leurs familles, quand les progressistes ambitionnent de développer chez tous les élèves de nouvelles capacités.

Depuis 50 ans, toutes les réformes depuis Haby en 1975 recourent toujours aux mêmes arguments : elles partent de ce que seraient les élèves et on se contente de répondre à leurs capacités. C’est l’idée reçue d’élèves moins ou « non enseignables » qui se traduit par les idées fausses de « dons », «rythmes », « compétences », « besoins spécifiques », une démarche qui relève de l’essentialisation des élèves notamment issus des classes populaires. Les chercheurs montrent que, ainsi, on enferme les élèves en eux-mêmes au lieu d’ouvrir pour eux et elles de nouvelles possibilités, on réduit la culture commune alors que la société est morcelée, et qu’elle pourrait permettre à chaque individu de sortir des logiques d’enfermement dans un groupe, quel qu’il soit.

L’impact des réformes sur l’enseignement privé et les inégalités

Enjeux-UA : en quoi les réformes sur les rythmes scolaires peuvent-elles favoriser l’enseignement privé ?

Stéphane Bonnery : les gouvernements successifs, depuis plusieurs années, mènent une offensive de privatisation généralisée de l’éducation. Toutes les réformes comportent des avantages pour le privé. Ainsi la suppression des samedis matins et des cours l’après midi pose aux familles des problèmes de garde, excellent argument de vente pour le privé qui accueille du matin au soir, et qui ne fait payer que les activités périphériques puisque les salaires sont pris en charge par l’État, les frais de fonctionnement par les collectivités. Or ces activités augmentent au fur et à mesure que diminue le temps scolaire. Les dernières générations du baby-boom des années 2000 sortent du collège et le privé souhaite éviter un gigantesque plan social. Le danger est tout particulièrement important s’agissant des enseignements artistiques, physiques et sportifs. Emmanuel Macron l’a d’ailleurs dit explicitement, dans une logique de soumission aux intérêts économiques : l’école doit proposer un socle réduit à quelques disciplines accompagnées de 30 minutes de défoulement quotidien. Les activités physiques sont ainsi réduites à un rôle de défoulement entre les cours où se pratiquerait d’autant plus, puisque le temps scolaire diminue, le conditionnement sur des savoirs limités plutôt que de donner du pouvoir de penser grâce à la compréhension des savoirs.

Par ailleurs, l’externalisation des activités d’EPS, d’enseignement musical ou d’arts plastiques ne peut qu’accroître les différences en fonction des familles, les plus conservatrices ne permettront pas aux filles de fréquenter la piscine, aux garçons de se tourner vers les activités esthétiques… La vraie question est donc : que veut on construire comme société avec la culture commune ? plus ou moins ambitieuse ?

Propos recueillis par Matthieu Leiritz

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
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