Les quarante ans du Baccalauréat professionnel

nov. 15, 2025 · 7 min. de lecture

Les quarante ans du Baccalauréat professionnel

Le 23 décembre 1985 est promulguée la loi, dite « Loi Carraz », du nom du secrétaire d’État qui l’a portée, créant à la fois le lycée et le baccalauréat professionnels. Une transformation majeure pour un enseignement professionnel à l’histoire souvent méconnue.

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Les racines historiques de l’enseignement professionnel

L’enseignement professionnel n’a pas attendu 1985 pour exister, mais a toujours eu de grandes difficultés à se faire reconnaître dans un système éducatif historiquement forgé dans l’illusion que les savoirs les plus inutiles sont les plus « nobles », servant plus à la distinction sociale qu’à la maîtrise de compétences utiles à l’exercice d’un métier. Longtemps laissée à la main du patronat, avec des formes très diverses, la formation professionnelle n’est réellement organisée qu’avec la Loi Astier de 1919, qui impose la mise en place de « cours professionnels », ouvre la voie à un financement par la taxe d’apprentissage (1925), mais aussi à la création d’un diplôme de référence, le CAP. Créés juste avant la guerre, les centres de formation professionnelle, qui succèdent aux cours professionnels, sont conservés par le régime de Vichy, avec l’objectif affiché de s’adresser aux jeunes « inoccupés ». Ils sont laissés à vau-l’eau, changeant de tutelle et de politique, jusqu’à la Libération, où ils sont transformés en « centres d’apprentissage ». En 1959, la réforme Berthouin rationalise l’ensemble, distinguant deux types d’enseignement techniques :un « long », celui des lycées techniques, héritiers du modèle des écoles nationales professionnelles, et un « court », au sein de Collèges d’enseignement technique (CET) qui remplacent les centres d’apprentissage. Le premier va rapidement se rapprocher du second degré général : ses brevets de technicien, créés en 1952, se transforment, à partir de 1968, en baccalauréats de technicien, et les corps de certifiés de l’enseignement général et technique fusionnent. Dès 1962, un prolongement d’étude est proposé à ces bacheliers, sous la forme de brevets de technicien supérieur (BTS). À côté, le technique « court » continue principalement de recruter les élèves après la classe de cinquième, et prépare en trois ans au CAP. À partir de 1967, il accueille aussi des sortants de troisième, pour une scolarité de deux ans qui mène au tout nouveau Brevet d’études professionnelles (BEP). La loi Haby, en 1975, ne change rien. Par artifice rhétorique, puisqu’il s’agit de créer un « collège unique », les CET sont rebaptisés « Lycées d’enseignement professionnel » (LEP), sans modification de leur structure pédagogique ; à tel point que leurs enseignants restent officiellement « professeurs de CET ». On parle cependant désormais plus souvent d’un enseignement « professionnel » distinct du « technique » rebaptisé ensuite « technologique ».

La réforme de 1985 : Contexte et mise en œuvre

La désindustrialisation, entamée dès les années 1970, et le chômage de masse, caractérisent les années 1980. Malgré ses ambitions la gauche au pouvoir après 1981 n’a pas inversé les choses. Sous l’impulsion de Jean-Pierre Chevènement, nouveau ministre de l’éducation nationale, elle se convertit à l’idée que le développement économique à venir dépendra essentiellement du « capital humain » et donc de la qualification de la main-d’œuvre. Le modèle industriel japonais, et ses ouvriers hautement qualifiés, impressionne beaucoup. C’est alors qu’est formulé le slogan-programme de 80 % d’une classe d’âge au niveau du bac, ambition qui tranche avec les discours déclinistes de l’époque sur une école de la médiocrité. Le ministre considère qu’il faut faire passer un pas qualitatif à l’enseignement professionnel et le repositionner vers un niveau de qualification plus élevé. Il sait qu’il a peu de temps : les législatives de mars 1986 s’annoncent mal pour le Parti socialiste désormais seul au pouvoir, et la droite est très loin de partager ses vues. Il va d’abord vendre l’idée aux plus réticents de son gouvernement, à commencer par le Premier Ministre Laurent Fabius, en présentant cela comme le moyen de maintenir dans le système éducatif des jeunes qui risqueraient de grossir les rangs des chômeurs. Pour être sûr de créer de l’irréversible, il fait un véritable coup de force, respectant les formes mais guère l’esprit de la démocratie parlementaire, en mettant en place les premières sections de bac professionnel dès la rentrée 1985, avant même le vote de la loi. Le schéma de formation des Lycées Professionnels, qui remplacent les LEP, est en trois temps : le CAP est maintenu après la cinquième, le BEP après la troisième, et les deux ans de formation de bac pro sont des prolongations d’études pour les lauréats de ce diplôme. Dans le même temps, il opère une revalorisation considérable des enseignants. Le corps des professeurs de lycée professionnel est créé. Il comporte deux grades, les PLP1 (anciens PCET), et les PLP2, qui sont les nouveaux recrutés, avec un niveau de qualification, des obligations réglementaires de service et une rémunération équivalents à ceux des certifiés. Un plan d’intégration des PLP1 dans le second grade est mis en place, accéléré par la revalorisation de 1989.

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Réactions et controverses autour du Bac Pro

D’emblée, certaines forces se positionnent en soutien ou en opposition. Du côté de la droite élitiste, notamment le SNALC, elle est très bien vue, mais pour des raisons discutables : c’est une façon d’éviter que l’objectif des 80 % ne conduise à une marée de nouveaux lycéens qui viendraient faire baisser le niveau de l’enseignement général. Du côté de FO, c’est un refus en bloc, qui engage non seulement ses syndicats enseignants, opposés par posture à toute réforme, mais aussi la confédération elle-même. Son secrétaire général André Bergeron, estime ainsi que la prolongation des études professionnelles serait un coup contre les jeunes des milieux populaires, car elle représenterait pour eux un coût supplémentaire avant d’entrer sur le marché du travail. D’autres courants estiment aussi qu’il faut surtout développer les CAP, comme rempart à l’absence de qualification, plutôt que monter le niveau : c’est le cas dans un premier temps du Sgen, qui cependant opère, pour des raisons tant tactiques que politiciennes, un revirement au tournant de l’année 1986. Comme souvent, c’est avec beaucoup de sollicitude pour eux qu’on entend justifier la brièveté des études des enfants des milieux populaires. Du côté des syndicats de la FEN, le positionnement est plus complexe. Le SNES, tout d’abord, y voit une double menace : le renoncement au développement de l’enseignement général, qu’il appelle de ses vœux depuis qu’UA y est majoritaire, mais aussi le risque d’une disparition de l’enseignement technique. Rassuré sur ces deux points, il finit par mettre en sourdine ses critiques, et, au début des années 1990, à revoir radicalement son appréciation, dans un sens plus positif. Le SNETAA pour sa part, est enthousiaste sur le principe, mais craint l’effet inverse : l’arrivée massive de certifiés dans les LP. Là encore, la création du corps des PLP le rassure. En revanche, il ne parvient pas à imposer que le développement des sections de bac pro ne se fasse pas par redéploiement des moyens des CAP : le choix politique est de déplacer le curseur de l’enseignement professionnel. La réforme Bayrou de 1996, qui supprime le palier d’orientation en cinquième, achève d’ailleurs un processus de longue haleine, actant que, d’une façon générale, ce diplôme n’est plus adapté aux besoins de l’économie.

L’évolution continue du Baccalauréat professionnel

Sans entrer dans les détails, la dynamique enclenchée, visant à faire du LP une voie du second degré comparable aux autres se poursuit. La mise en place d’un cursus de bac pro en trois ans, en 2009, la suppression du BEP en 2021, malgré toutes les critiques que l’on peut en faire, tout comme la plus large ouverture des BTS aux bacheliers professionnels, sont allées dans ce sens. On ne peut certainement pas en dire autant de la réforme actuelle, entamée en 2019, qui revient sur les ambitions de 1985. Défendre la voie professionnelle est toujours un combat.

Hervé Le Fiblec

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ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.