Les Guerrières de la Paix

nov. 12, 2025 · 7 min. de lecture

Judith Vieille Déléguée générale | Les Guerrières de la Paix

30-logo.webp

Qui sont Les Guerrières de la Paix ?

Enjeux-UA : Pourriez-vous nous décrire votre organisation : origines, composition, objectifs ?

Judith Vieille : Les Guerrières de la Paix sont nées d’un cri. Le cri de femmes qui refusaient d’assister, impuissantes, à l’effondrement des ponts entre les peuples, à la banalisation du discours de guerre et de l’urgence collective de faire émerger une troisième voie dans une société fracturée par les haines et les assignations. Un mouvement singulier, profondément ancré dans la vie et dans le courage. Car Les Guerrières de la Paix rassemblent des femmes juives, musulmanes, chrétiennes, athées, de toutes origines… Elles sont étudiantes, avocates, artistes, chercheuses, militantes de quartier ou responsables politiques. Elles sont mères, sœurs, filles. Ce qui les unit, c’est la conviction que la paix n’est pas une utopie naïve, mais la seule voie de responsabilité humaine. Dès le départ, nous avons affirmé notre identité : féministe, pacifiste et antiraciste. Dans un monde saturé de discours binaires, marqué par un contexte de crispation identitaire et de montée des extrêmes, nous avons choisi d’incarner une troisième voie - celle du dialogue, de la sororité, du refus de mettre en concurrence les douleurs. Trois ans plus tard, ce pari audacieux a donné naissance à un collectif vivant : plus de 500 adhérentes, 700 bénévoles, des antennes en France, en Belgique, en Suisse, et bientôt au Maroc. Une gouvernance composée de 13 femmes issues de parcours très différents - juristes internationales, militantes de terrain, expertes en philanthropie, entrepreneuses sociales - mais qui ont toutes en commun la passion du juste et du vrai. Notre objectif est clair et inscrit dans nos statuts : mettre les femmes au cœur de la construction de la paix, lutter contre toutes les formes de haine et créer des espaces de dialogue là où tout semble brisé en favorisant le dialogue interculturel, offrir une caisse de résonance aux voix pacifistes et contribuer largement à l’éducation citoyenne sur l’ensemble de notre territoire. Parce que nous savons que sans les femmes, aucune paix juste et durable n’est possible. Parce que nous croyons que la solidarité réelle commence par la reconnaissance de chaque identité. Parce que nous refusons la mise en concurrence et l’affrontement de nos souffrances, de nos mémoires, de nos histoires.

30-illustration.webp

Actions concrètes pour la paix

Enjeux-UA : Quelles actions concrètes déployez-vous en vue de ces objectifs ?

Judith Vieille : Nos actions sont d’abord des rencontres humaines. C’est là que tout commence : dans une veillée où l’on ose raconter son histoire, dans une marche où l’on tient la main de l’autre, dans un cercle de parole où l’on ose pleurer ensemble. C’est dans ces moments simples mais radicaux que s’éprouvent la sororité et la fraternité, que se retisse le lien social, que se construit la paix. Concrètement, nous avons choisi trois chemins :

Donner toute leur place aux femmes dans les processus de paix.

Quand nous organisons le Forum Mondial des Femmes pour la Paix - à Essaouira, à Paris, bientôt à nouveau au Maroc les 19 et 20 septembre 2025 - nous créons bien plus qu’un événement. Nous ouvrons un espace inédit où des femmes venues d’Israël, de Palestine, d’Afghanistan, d’Ukraine, du Rwanda, du Maroc ou de France se rencontrent, dialoguent, rêvent ensemble. Nous affirmons haut et fort : « il n’y aura pas de paix sans nous ». Ces forums sont devenus des actes fondateurs, porteurs d’un souffle international.

Créer des espaces de mobilisation et de dialogue…

Nous occupons la rue - Place de la République, Bastille, Châtelet - avec des rassemblements pour la paix qui, chaque fois, rassemblent des milliers de personnes. Nous inventons aussi d’autres formats : les Cafés des Guerrières, des cercles de parole, des projections-débats, des rencontres culturelles et mémorielles.

…et éduquer à la paix dès le plus jeune âge.

C’est un volet essentiel de notre action. Nous intervenons en milieu scolaire, de l’école primaire au lycée, pour parler de paix, de dialogue et de vivre-ensemble. Nous développons des ateliers participatifs, où les élèves apprennent à décrypter les mécanismes de la haine, à comprendre l’histoire et la mémoire, à reconnaître les discriminations et à s’initier à la résolution non violente des conflits. Nos outils pédagogiques incluent des témoignages filmés, des cercles de discussion, des mises en situation. L’objectif est toujours le même : donner aux jeunes la capacité de penser par eux-mêmes, de résister aux discours de haine, et de devenir acteurs et actrices d’un monde plus juste. En 2025, nous lançons par exemple le projet “Nos voix contre la haine”, qui permettra à 50 jeunes de vivre une expérience pédagogique au Camp des Milles avant de co-construire des actions citoyennes à leur retour. Nous croyons profondément que l’école est un terrain décisif : c’est là que se joue la possibilité de recréer du lien, de désamorcer les préjugés, de semer des graines de paix. Former une génération capable de dialogue, c’est sans doute l’une de nos contributions les plus importantes à l’avenir.

Faire émerger une voix politique et médiatique.

Nous ne voulons pas seulement témoigner, nous voulons peser. C’est pourquoi nous publions des tribunes, rencontrons des députés et des eurodéputés, intervenons au Parlement européen et à l’Assemblée nationale. Nous travaillons main dans la main avec les militants israéliens et palestiniens de terrain pour porter leurs voix en France et en Europe. Et nous relayons ces voix dans les médias, dans les documentaires (Résister pour la Paix), dans les livres (Guerrière de la Paix) et travaillons sans relâche à construire cette troisième voie courageuse qu’est la paix. Tout cela compose une mosaïque d’actions, mais le fil rouge reste le même : redonner un horizon commun, là où tout pousse à la division. Chaque rassemblement, chaque projection, chaque atelier scolaire est une manière de dire : nous refusons la fatalité. Nous choisissons la paix.

31-illustration.webp

Analyse de la situation en Israël et en Palestine

Enjeux-UA : comment analysez-vous les événements en Israël et en Palestine - et à Gaza - depuis le 7 octobre ?

Judith Vieille : Nous avons sombré dans une spirale de violences qui broie les civils, déshumanise les peuples, efface des vies et alimente la haine. Depuis des mois, la situation n’a cessé de se détériorer : intensification des bombardements, destructions massives, expansion coloniale en Cisjordanie, famine, discours fascisants de ministres israéliens, instrumentalisation politique de la peur. Du côté palestinien, la population vit sous blocus, bombardements et occupation, tandis que les terroristes du Hamas et leurs alliés poursuivent une stratégie cynique. Les otages israéliens restent prisonniers, tandis que leurs familles vivent dans l’angoisse et la douleur. Une société tout entière est restée figée dans le traumatisme du 7 octobre et vit dans l’attente douloureuse du retour de ses enfants. Ce cycle de mort a des répercussions mondiales : explosion de l’antisémitisme et de l’islamophobie, polarisation des sociétés, violence et polarisation des débats publics. Dans ce contexte, notre engagement est un acte de résistance morale. Nous refusons la fatalité et les affrontements et portons une troisième voie : celle des sociétés civiles israélienne et palestinienne qui, malgré tout, continuent de se battre pour la paix. En Israël même, il ne faut pas oublier qu’ils étaient plus d’un million à manifester le 17 août 2024 pour exiger l’arrêt de la guerre et le retour des otages - une mobilisation historique, proportionnellement équivalente à près de 7,6 millions de personnes en France. Ces voix existent, elles doivent être entendues et soutenues. Quant aux annonces sur la réoccupation de Gaza, nous affirmons que ce serait une impasse tragique. L’occupation ne produit que haine et violence. La seule issue est politique : reconnaître les droits fondamentaux des Palestiniens, et construire enfin une coexistence fondée sur l’égalité et la justice.

L’espoir d’une paix durable

Enjeux-UA : existe-t-il encore un espoir de paix ? La solution à deux États paraît-elle encore possible ?

Judith Vieille : Oui, la paix reste possible, mais elle exige un courage immense : reconnaître les souffrances des deux peuples, rompre avec la logique de vengeance et affronter les extrémismes. Le prix, c’est l’abandon des illusions de domination, c’est d’accepter de partager la terre, c’est de comprendre que la sécurité et la dignité des deux peuples israélien et palestinien sont interdépendantes et conditionnelles. C’est de reconnaître la légitimité et les aspirations de chaque peuple à l’autodétermination et la liberté. La paix ne sera pas un cadeau des dirigeants, mais une conquête des sociétés civiles, portée par celles et ceux qui refusent la haine comme horizon. La paix est le seul horizon pragmatique et humain. C’est le seul chemin de responsabilité. Comme l’écrivait Albert Camus en août 1945 « c’est le seul combat qui vaille d’être mené ».

Propos recueillis par Matthieu Leiritz

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.