Actualité de Franz Fanon figure de la pensée anticolonialiste

Actualité de Franz Fanon figure de la pensée anticolonialiste
Alors que l’on célèbre le centenaire de la naissance de Frantz Fanon, il est indispensable de revenir sur l’homme, le médecin psychiatre engagé dans des pratiques plus humaines, le militant anticolonialiste, l’auteur, notamment, de Les Damnés de la Terre. Ses analyses sur la colonisation et le processus de décolonisation sont pour nous d’un intérêt majeur.
Un parcours d’engagement et de rupture
Franz Fanon est né en 1925 en Martinique. Volontaire en 1943 dans les Forces Françaises Libres, il fait l’expérience du racisme avec les différences de traitement entre Blancs et Noirs. Il suit des études de médecine, spécialité psychiatrie. À l’hôpital de Saint-Alban, en Lozère, haut lieu de la psychiatrie institutionnelle, il est formé à une thérapie plus humaine à l’opposé de la psychiatrie en cours. Sa thèse refusée, il en tire un livre : Peau noire, masque blanc, en 1952. C’est une analyse des effets psychologiques négatifs de la colonisation sur les Noirs. En 1953, il est nommé chef de service à l’hôpital de Blida-Joinville en Algérie. Il observe ses patients et introduit la sociothérapie à ses pratiques. Le psychiatre soigne tout le monde : l’armée, les Pieds Noirs, le peuple algérien et les militants du FLN : il s’agit de « faire réaliser au colon que lui aussi est aliéné et qu’on ne peut soigner l’un sans l’autre, c’est le défi qui nous attend. », dit-il. Effectivement, son expérience de l’hôpital lui fait vite comprendre que l’aliénation déborde le cadre individuel : la société produit aliénation et névroses et il invite à une « désaliénation collective », à rompre avec le « chacun pour soi ». Politiquement, Franz Fanon cache les moudjahidines, rejoint le Front de libération nationale (FLN) et continue de soigner « les deux bords de la plaie coloniale », le colonisé aussi bien que le colon. Pour lui, la libération du malade mental passe, certes, obligatoirement, par le soin individuel, mais aussi par la transformation sociale et la remise en question des rapports de pouvoir. Il démissionne du poste de médecin-chef en 1956 et est expulsé d’Algérie en 1957. Il rompt avec la nationalité française et rejoint le FLN à Tunis. Atteint d’une leucémie, il meurt en 1961, à quelques mois de l’indépendance, à 36 ans. À sa demande, il est inhumé en Algérie au cimetière des « Chouhades » (martyrs de la guerre).

La permanence de sa pensée anticoloniale
Les Damnés de la terre (préfacé par Sartre), manifeste pour la lutte anticoloniale, est aussi un ouvrage de référence sur les processus de décolonisation. Les différences sociales entre les colonisés eux-mêmes, occultées dans la lutte contre la puissance coloniale, ressurgissent une fois la victoire acquise. Les bourgeoisies nationales, certes anticolonialistes, imitent bien vite les anciennes élites dominantes tandis que les classes populaires restent dominées et réprimées. Pour Fanon, l’indépendance n’a de sens qu’en intégrant les questions sociales et en instituant le socialisme. Ses analyses ont gardé leur pertinence pour décrire les régimes de nombreux pays africains qui ont conservé des fonctionnements coloniaux en interne. C’est ce que dénoncent aujourd’hui les jeunes du Kenya qui manifestent contre les violences policières, la corruption et les difficultés économiques. N’oublions pas le maintien des inégalités structurelles entre l’Occident et les ex-colonies, le maintien de la domination avec souvent la complicité des classes nationales dirigeantes.
Le racisme, une actualité toujours brûlante
Enfin, le racisme est, hélas, toujours d’actualité même dans le discours officiel, avec, par exemple, « l’ensauvagement » repris par Gérard Darmalin et Edouard Philippe ou « les barbares » de Bruno Retailleau, termes « qui refusent l’humanité de l’autre », comme le dit Franz Fanon.
Marylène Cahouet