Médias et capital : un enjeu démocratique

Introduction : 80 ans après les espoirs de Camus
Quelques semaines après l’insurrection populaire puis l’arrivée des troupes de Leclerc qui libèrent Paris, Albert Camus (1913-1960), révélé par L’étranger (1942), exprime ses espérances et ses craintes pour la presse d’après guerre. Pour le résistant Camus, la République renaissante, dont la liberté de la presse sera un pilier, devra être plus démocratique, débarrassée de la corruption, et toute entière tournée vers l’émancipation des citoyen·nes et le bien public. 80 ans après la folle espérance de la Libération, ce dossier dresse un bilan, plutôt sombre, d’un paysage médiatique à nouveau largement soumis au capital, et en partie mis au service de ceux que Camus et ses camarades clandestins combattaient dans la nuit de l’Occupation. Mais le futur n’est jamais écrit à l’avance.
Le rôle de la presse selon Albert Camus
« Puisque, entre l’insurrection et la guerre, une pause nous est aujourd’hui donnée, je voudrais parler d’une chose que je connais bien et qui me tient à cœur, je veux dire la presse. Et puisqu’il s’agit de cette nouvelle presse qui est sortie de la bataille de Paris, je voudrais en parler avec, en même temps, la fraternité et la clairvoyance que l’on doit à des camarades de combat. Lorsque nous rédigions nos journaux dans la clandestinité, c’était naturellement sans histoires et sans déclarations de principe. Mais je sais que pour tous nos camarades de tous nos journaux, c’était avec un grand espoir secret. Nous avions l’espérance que ces hommes, qui avaient couru des dangers mortels au nom de quelques idées qui leur étaient chères, sauraient donner à leur pays la presse qu’il méritait et qu’il n’avait plus. Nous savions par expérience que la presse d’avant-guerre était perdue dans son principe et dans sa morale. L’appétit de l’argent et l’indifférence aux choses de la grandeur avaient opéré en même temps pour donner à la France une presse qui, à de rares exceptions près, n’avait d’autre but que de grandir la puissance de quelques-uns et d’autre effet que d’avilir la moralité de tous. Il n’a donc pas été difficile à cette presse de devenir ce qu’elle a été de 1940 à̀ 1944, c’est-à-dire la honte de ce pays. Notre désir, d’autant plus profond qu’il était souvent muet, était de libérer les journaux de l’argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à̀ la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui. Nous pensions alors qu’un pays vaut souvent ce que vaut la presse. Et s’il est vrai que les journaux sont la voix d’une nation, nous étions décidés, à notre place et pour notre faible part, à élever ce pays en élevant son langage. À tort ou à raison, c’est pour cela que beaucoup d’entre nous sont morts dans d’inimaginables conditions et que d’autres souffrent la solitude et les menaces de la prison. »
« Critique de la nouvelle presse », Combat, 31 août 1944