Presse un rempart fissuré

déc. 15, 2025 · 5 min. de lecture

Entretien avec Julie Sedel

Julie Sedel est professeure des Universités en sociologie à l’Université de Lorraine (UFR SHS Nancy), rattachée au laboratoire Tetras (Territoires, Travail, Age et Santé). Ses recherches portent sur le journalisme, ses hiérarchies, sa féminisation et ses modes de financement. Elle a notamment écrit : Dirigeants de médias. Sociologie d’un groupe patronal, PUR, 2021 et Sociologie des dirigeants de presse, La Découverte, 2022.

Le contrôle financier des médias

Enjeux-UA : peut-on parler en France aujourd’hui de mainmise du capital financier sur les médias de masse : presse papier, audiovisuel, réseaux sociaux ?

Julie Sedel : la réponse n’est pas évidente. Cette mainmise du capitalisme sur des médias existe par l’existence de filières médias dans plusieurs grands groupes cotés en Bourse, et le mouvement s’accélère, avec notamment le groupe CMA Médias (filiale du groupe CMA-CGM). Mais dans l’autre sens, le groupe Lagardère se sépare de certains de ses titres, et Patrick Drahi (SFR) se désengage de Libération, de L’Express et de BFM TV. Le cas le plus voyant est celui de Vincent Bolloré, porteur d’une ligne éditoriale politique assumée, ce qui est une nouveauté dans le secteur audiovisuel, et de pratiques brutales de mises à l’écart (comme à Canal Plus avec le limogeage de la direction). J’ai surtout travaillé sur les personnels en charge de la ligne stratégique au jour le jour, les actionnaires sont très peu souvent à la direction opérationnelle des journaux, à quelques exceptions près, comme, par exemple, Claude Perdriel, lorsqu’il était actionnaire majoritaire du groupe Nouvel Observateur. L’attitude de ces patrons est diverse vis-à-vis des équipes rédactionnelles : Serge Dassault était assez interventionniste au Figaro, inversement, Laurent Joffrin, un temps directeur de Libération, raconte en entretien comment l’actionnaire majoritaire de Libération lui avait accordé une paix royale.

L’autonomie professionnelle des journalistes

Enjeux-UA : les journalistes conservent-ils leur autonomie professionnelle face aux propriétaires ?

Julie Sedel : l’autonomie est une valeur fondamentale dans le milieu des journalistes. Rodolphe Saadé, actionnaire majoritaire de la compagnie de transports maritimes CMA CGE, qui contrôle par ailleurs Corse matin et La Tribune, s’est heurté à l’équipe rédactionnelle de La Provence et a dû reculer. Mais les journalistes constituent également une profession en voie de précarisation, il est difficile de trouver ou de retrouver un emploi stable. Les normes professionnelles restent fortes, les écoles de journalisme rappellent les valeurs, la déontologie, les pratiques et l’excellence professionnelle. La profession doit toujours se battre pour délimiter son territoire par rapport, par exemple, aux communicants, mais aussi aux acteurs politiques, économiques. Mais cette autonomie face aux acteurs économiques ou aux politiques n’est jamais acquise une fois pour toutes. Les journalistes disposent d’un statut particulier mais qui ne leur garantit pas un emploi après une démission. Le nouveau patronat des médias semble vouloir réguler le marché de l’emploi de journaliste. Ceci étant ils ne sont pas homogènes politiquement. Saadé est moins conservateur que Bolloré, mais on assiste à un tournant idéologique avec la quasi-disparition de capitalistes progressistes comme ont pu l’être un Mathieu Pigasse, ou dans les années quatre-vingt, un Pierre Bergé, un Jérôme Seydoux, ce qui laisse la presse de gauche orpheline. Le milieu des dirigeants de presse reste hétéroclite, avec une diversité de parcours et de profils : militant, comme Serge July, intellectuel, journalistique, économique, étatique… Les directeurs éditoriaux représentent la rédaction face aux actionnaires avec lesquels parfois la greffe ne prend pas. Les communautés rédactionnelles font front, rédigent et votent des motions de censure ou de défiance, qui restent des actes symboliques, comme en témoignent les conflits à Télérama ou La Tribune, conflits qui traduisent des désaccords sur les lignes éditoriales et les méthodes de management.

Pluralisme de l’information et montée de l’extrême droite

Enjeux-UA : comment garantir l’accès à une information pluraliste en France, dans le contexte de la montée de l’extrême droite ?

Julie Sedel : l’extrême droite mettait souvent en avant le fait qu’elle n’avait pas accès aux médias. Sa communication est d’abord passée par des sites internet comme Français de souche ou Boulevard Voltaire qui produisent leurs propres informations et se disent, pour certains, « apartisans ». On trouve aujourd’hui un capitalisme favorable à l’extrême droite avec Vincent Bolloré (Canal+, CNews, D8, le JDD…), Gérald Penciolelli (Causeur). Le monde journalistique est cependant moins menacé que celui de l’édition par la concentration. La France bénéficie d’une diversité plus grande dans la presse, les médias publics sont menacés mais ils existent, et sont d’ailleurs un rempart contre l’extrême droite. Si celle-ci parvient au pouvoir, on peut craindre un recul du pluralisme sur les chaînes publiques. Mais le pluralisme est un mot-valise. Il s’agit, un peu comme « l’indépendance », d’une notion à géométrie variable, inséparable de luttes politiques pour la définition de l’information. On voit ainsi sur les émissions de plateau des chaînes publiques intervenir des figures médiatiques venues de CNews au nom du pluralisme (Nathan Devers, Paul Melin). Les lois anti concentration pourraient être renforcées. Le métier de journaliste est fragilisé, par les acteurs politiques et par la société, dans leur rôle de « garde barrière », leur mission de filtrage de l’information, un rôle qui leur est de plus en plus contesté par les réseaux sociaux et la montée en puissance d’un discours, anti-élites et anti-science.

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.