Médias et liberté de la presse aux États-Unis

déc. 14, 2025 · 13 min. de lecture

Entretien avec Sébastien Mort

Sébastien Mort est maître de conférences en histoire, culture et civilisation des États-Unis à l’université de Paris Nanterre et membre du Centre de Recherches Anglophones (CREA). Il est l’auteur de nombreux travaux sur les médias aux EU dont en 2024 Ondes de choc : histoire médiatique et politique de la radio conservatrice aux États-Unis, Collection « Journalisme et Communication », Éditions de l’Université de Bruxelles (Prix du Livre de Recherche aux 18e Assises du Journalisme de Tours, 10 au 15 mars 2025)

Le Modèle Médiatique Américain et l’Influence de Trump

Enjeux-UA : quel rôle ont joué les médias de masse dans la réélection de Donald Trump et comment l’expliquer ?

Sébastien Mort : le modèle médiatique américain est très différent des modèles qui prévalent en France ou dans certains pays européens, car il est exclusivement commercial, et ceci dès le début du développement de la presse écrite dans le premier tiers du 19e siècle, puis avec le développement de la radio dans les années d’après Grande Guerre et enfin avec la télévision après 1945. Dans les années 1930, l’État fédéral commence à réfléchir à une réglementation du secteur des médias, avec le Fédéral Communication Act de 1934, c’est-à-dire au début du premier mandat de Franklin Delano Roosevelt (1933-1945) : la loi votée par le Congrès, à majorité démocrate, instaure un modèle purement commercial ; il s’agissait alors de mettre un peu d’ordre face au foisonnement de stations privées qui, sur les ondes, empiétaient les unes sur les autres. Une proposition de réserver 25% de la diffusion radiophonique au secteur non marchand a été écartée. Le président Trump a d’ailleurs récemment promulgué une loi supprimant le budget alloué à la « diffusion publique », c’est-à-dire les radios et chaînes de télévisions privées à but non lucratif. Il n’existe donc aux États-Unis aucun secteur public de l’audiovisuel, à la différence de la France où celui-ci, même affaibli et attaqué, reste relativement robuste. Aux États-Unis, dans les années 1930 comme aujourd’hui, les valeurs de liberté d’entreprendre et de liberté individuelle sont des valeurs socle : le New Deal de Roosevelt, dont il faut relativiser la dimension socialisante, visait à mettre de l’ordre, là encore, dans le chaos économique engendré par la crise de 1929. De nos jours, on peut considérer qu’il existe deux types de médias aux États-Unis. D’une part, les médias partisans, dominés par les conservateurs, qui forment un véritable écosystème structuré autour de la chaîne de TV Fox News, dont l’identité est définie par les talkshows politiques diffusés en prime time. On peut y associer les influenceurs indépendants, très présents dans les réseaux sociaux mais également grâce aux podcasts et aux émissions diffusées en streaming. D’autre part, les médias d’information grand public, ceux qu’on appelle « médias mainstream ». L’univers des médias conservateurs est entièrement acquis à Trump dont il promeut massivement le message. Leur style est très caractéristique, marqué par la recherche constante de « l’outrage » que l’on pourrait traduire par « indignation tapageuse » : ces médias cherchent constamment à susciter la colère, hystériser le débat et à conflictualiser au maximum chaque événement, l’adversaire politique étant présenté comme l’ennemi absolu. Ensuite, existent les médias grand public, comme la grande presse métropolitaine (le New York Times, le Los Angeles Times, le Washington Post), les grandes chaînes télévisées hertziennes (comme CBS, NBC et ABC) et l’information sur les chaînes du câble (CNN). Ces médias traditionnels ont eux aussi joué un rôle important dans la légitimation de Trump, en respectant ce qui s’appelle aux États-Unis la « norme d’objectivité ». En Europe, notamment en France, en Allemagne, en Angleterre ou en Italie, s’est imposé depuis toujours un modèle partisan de la presse : celui-ci repose sur une sorte de contrat de lecture entre le lectorat et le journal, fondé sur la connaissance de la sensibilité politique du média en question. Ce n’est pas le cas aux États-Unis où domine dès l’origine le modèle commercial, avec dès le 19e siècle une prise d’autonomie par rapport aux formations politiques américaines, le financement par la publicité et le paradigme de « l’objectivité ». Celui-ci permet d’atteindre l’objectif principal du secteur : toucher un lectorat le plus vaste possible et attirer les annonceurs publicitaires. Ainsi, dès sa création en 1846, l’agence Associated Press (équivalent privé de l’AFP, Agence France Presse), distribue les dépêches à énormément de journaux et donc refuse toute proximité politique. Cette norme de neutralité a été formellement adoptée en 1923 par les grands journaux américains, avec une stricte séparation entre faits et valeurs. Ceci conduit à un traitement journalistique qui, au fil du temps, a redéfini l’objectivité comme le strict équilibre des points de vue, ce qui donne souvent lieu à la création de « fausses équivalences » : des éléments de nature et de portée différentes sont pourtant mis sur un pied d’égalité et présentés comme étant d’égale valeur. Or, Trump ne respecte pas les normes classiques du débat politique, il ne respecte aucune règle de bienséance, fait fi de l’État de droit et des normes constitutionnelles. Mais, du fait de la norme d’objectivité, les grands médias traditionnels sont réticents à le désigner pour ce qu’il est en réalité par crainte d’être accusés de parti pris en faveur des progressistes et des Démocrates. Quand Kamala Harris tentait de développer son projet d’aide aux primo arrivants dans l’accession à la propriété, Trump, lui, appelait à expulser les migrants pour faire de la place, et les deux messages étaient traités à égalité, au nom de l’objectivité. Pour autant, ceci ne disqualifie pas totalement les journalistes des médias traditionnels, bien qu’ils ne soient plus aujourd’hui en situation de monopole dans la diffusion de l’information, ce qui était encore le cas dans les années 1970 ; leur déclin a commencé avec le câble et les talk-shows qui ont investi par la suite les champs de l’information de masse. Mais les grands médias conservent, dans une moindre mesure certes, un rôle assez significatif dans la définition de l’agenda médiatique et continuent à avoir un lectorat important (comme le New York Times par exemple), mais il s’agit d’un lectorat de catégories socialement aisées, avec un haut niveau d’études. Le Parti démocrate n’est d’ailleurs plus du tout le parti des cols-bleus. Le modèle médiatique étant commercial, la recherche du profit l’a largement emporté sur celle de l’intérêt général. Cela favorise un traitement spectaculaire de l’information au détriment des questions de fond. Les médias américains s’intéressent moins à ce que les candidats ont à dire qu’aux petites phrases, aux sondages, au spectacle plus qu’au message : cela convient parfaitement au style politique de Trump. En 2016, il était en position très défavorable face à Hillary Clinton, en termes de financements de campagne ou de présence militante, mais il a su s’imposer par sa personnalité et son style pour occuper une position centrale. Les médias ont ainsi fortement contribué à le légitimer, à le crédibiliser face à Clinton, en le citant fréquemment, et donc en lui offrant beaucoup de temps d’antenne gratuit. En effet aux États-Unis les candidats doivent acheter du temps d’antenne, ce qui est très coûteux, or Trump s’est vu offrir ce temps par les médias. Le conservateur Robert Murdoch, magnat des médias, n’a pas agi autrement depuis l’entrée en campagne de Trump, malgré ses réticences initiales. La chaîne câblée conservatrice Fox News ne cesse de jouer un rôle fondamental dans les destinées politiques de Trump et du Parti républicain. Lancée en 1996, elle a démarré comme une chaîne marginale, sur le câble, mais Murdoch a su viser le lectorat des tabloïds - très vaste secteur de presse écrite aux États-Unis dont le National Enquirer est l’archétype -, dont le style sensationnaliste était tout à fait adapté à la TV câblée. La chance de Fox News a été la « Guerre contre le terrorisme » déclenchée par Bush junior après les attentats du 11 septembre 2001 : c’est cela qui a mis la chaîne en orbite médiatique, avec des talk-shows en prime time très regardés, surpassant ceux de CNN. L’offre conservatrice sur le câble s’est ensuite diversifiée, avec toujours Fox News, mais aussi One American News Network (OAN) et Newsmax, lancées respectivement en 2013 et 2014, dont les audiences sont importantes, bien qu’inférieures à celles de Fox News. Trump avait dénoncé Fox News quand, lors de l’élection présidentielle de 2020, la chaîne l’avait déclaré perdant en Arizona. Fox est en effet comme une hydre à deux têtes avec un service d’information certes conservateur, mais pas aussi radical que ses talk-shows, ou les réseaux sociaux possédés par Musk ou Zuckerberg, aujourd’hui clairement porteurs des messages de l’extrême droite américaine. Reste que cet écosystème demeure en expansion constante, coexistant avec la grande presse traditionnelle qui cherche à rester objective et un petit écosystème médiatique de gauche.

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Menaces sur la Liberté de la Presse et “Fausses Équivalences”

Enjeux-UA : peut-on craindre pour la liberté d’expression ou d’accès à une information fiable dans l’avenir ? Peut-on parler de retour au maccarthysme ?

Sébastien Mort : le stade de la crainte est malheureusement dépassé. En témoigne la tentative de suspension de l’émission de Jimmy Kimmel, animateur de late-night show sur ABC, pour des propos critiques envers le mouvement MAGA après l’assassinat de l’activiste d’extrême droite Charlie Kirk. Ouvertement raciste et homophobe, Kirk avait été immédiatement canonisé par la sphère MAGA (Make America Great Again) et s’est vu décerner à titre posthume la médaille présidentielle de la liberté, la distinction officielle la plus haute aux États-Unis. Les émissions satiriques de fin de soirée, véritable institution depuis les années 1950, constituent un espace de critique du pouvoir, et incarnent depuis la victoire de Trump une des voix de la résistance. Il ne s’agit pas d’émissions politiques au sens strict, mais qui s’inscrivent dans le registre de la moquerie, avec un public majoritairement progressiste. Si Kimmel est revenu à l’antenne grâce à une forte mobilisation du public, et donc du fait des craintes de la direction d’une baisse du taux d’audience - donc des revenus publicitaires -, cet épisode n’en est pas moins un signal de la dégradation de la liberté d’expression aux États-Unis. Brandon Carr, avocat conservateur et président de la Fédéral Communications Commission (FCC) - autorité fédérale de régulation de l’audiovisuel, qui dans une certaine mesure, est l’équivalent américain de l’ARCOM -, a réagi aux propos de Jimmy Kimmel sur l’assassinat de Kirk en exigeant que les producteurs et diffuseurs de l’émission prennent des mesures pour tempérer les propos de Kimmel, ce qui avait entraîné la suspension de la diffusion de l’émission par certaines des chaînes affiliées à ABC et l’interruption de sa production par la Walt Disney Company, propriétaire d’ABC. Derrière cette affaire se dissimule en fait une opération financière : Broadcasting Sinclair et Nexstar, deux entreprises de médias propriétaires de chaînes affiliées à ABC et dont les dirigeants sont très proches de Trump, ont par ailleurs besoin de l’accord de la FCC pour acheter un concurrent. On voit donc s’intensifier une campagne visant à museler les médias d’information et les émissions trop critiques envers le pouvoir trumpiste. Si Joseph Mc Carthy est clairement une source d’inspiration pour celui-ci, les deux phénomènes ne sont pas de même ampleur : Mc Carthy a certes mené campagne contre la grande presse de référence, mais il était sénateur et s’est vu rapidement écarté quand il a commencé à s’en prendre à l’armée. Du reste, son action a été fortement dénoncée par les médias d’information eux-mêmes à l’époque, notamment par CBS et son journaliste vedette Edward Murrow. L’offensive réactionnaire actuelle est, elle, sans précédent, avec des campagnes de musellement des opposants ou d’intimidation des médias de grande ampleur, pratiques qui sont un levier essentiel du trumpisme. Les médias grand public constituent d’ailleurs l’une des principales cibles de Trump : dès 2019, une enquête du New York Times révélait que 22% des tweets comportant une attaque visaient un organe de presse ou un journaliste. Pour autant, durant le premier mandat, il s’agissait plus de menaces que d’actes, mais Trump a franchi un cap depuis sa réélection avec le recours à de multiples procédures dites « bâillon », par exemple contre CBS ou NBC, au nom de prétendues diffamations contre lui. Or, les directions des chaînes ont choisi une procédure de règlement à l’amiable alors que, vu la jurisprudence sur la liberté d’expression, un tribunal leur aurait vraisemblablement donné raison, notamment en vertu de New York Times v. Sullivan, arrêt de la Cour suprême de 1964 qui pose « l’intention avérée de nuire » (actual malice) comme caractéristique fondamentale de la diffamation. Les chaînes ont peur pour leur diffusion et choisissent donc pour le moment de ployer le genou par peur de représailles financières ou commerciales. Trump a ainsi accusé CBS d’avoir utilisé un extrait de ses propos hors contexte, ce qui constitue pourtant une forme de discours protégé par le Premier amendement de la constitution qui protège la liberté d’expression. Mais la maison mère de CBS est elle aussi en pourparlers pour un rachat qui nécessite un accord de l’État fédéral… La liberté de la presse est donc de plus en plus contrainte par ces jeux capitalistes. Trump a récemment intenté une action contre le New York Times, dont un article a remis en question ses qualités d’homme d’affaires.

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Mobilisation et Perspectives d’Avenir

Enjeux-UA : existe-t-il un début de mobilisation sur ce thème aux États-Unis ?

Sébastien Mort : plutôt un frémissement… même sur le câble, l’opposition peine à se faire entendre. L’envergure de l’écosystème des médias progressistes est loin d’être comparable à celui des médias conservateurs. MSNBC, chaîne câblée progressiste a par exemple retiré de l’antenne Joy Reid Angel, animatrice africaine-américaine opposée à Trump. Sur le net, émergent des podcasts et des émissions progressistes en streaming qui ponctuellement peuvent prendre l’ascendant sur les médias MAGA, comme le podcast Meidas Touch. Ces podcasts de gauche recyclent les codes de « l’outrage » en le retournant contre Trump avec beaucoup de mordant. Plus inattendue a été la réaction de Joe Rogan, figure de proue des podcasteurs de la nanosphère masculiniste et viriliste, dont les émissions ne sont pas spécifiquement politiques mais qui distillent des valeurs conservatrices via l’actualité du sport et de la culture populaire. Si Rogan a joué un rôle non négligeable dans la dernière élection présidentielle, il n’accepte pas l’arrestation arbitraire de personnes immigrées dans la rue par les agents de l’Immigration Customs Enforcement (ICE). Mais côté médias d’info grand public, rien ne change ou presque. Le New York Times suit une ligne centriste, tétanisé d’être assimilé aux « liberals » c’est-à-dire à la Gauche américaine, ce qui remonte à Nixon. Il semble que les journalistes aux États-Unis n’aient pas encore pris - ou pas voulu prendre - la mesure de la gravité de la situation. Car il ne peut y avoir « d’objectivité » que lorsque tous les acteurs politiques respectent un consensus sur les valeurs et les pratiques qui régissent la démocratie, ce que Trump refuse totalement, ce qui est d’ailleurs l’une des clés de sa réussite électorale. Il y eut pourtant des périodes où le journalisme américain s’est engagé, par exemple au moment de la lutte pour les droits civiques des Africains-Américains dans les années 1960 : la neutralité n’avait pas tenu devant le spectacle des violences exercées par les ségrégationnistes sur des manifestants pacifiques dans les États du Sud. CBS avait alors soutenu le projet de loi visant à mettre un terme à la ségrégation, le Civil Rights Act de 1964. Même chose face à Mc Carthy avec la publication de tribunes. Aujourd’hui, l’heure n’est pas encore à la prise de conscience mais à la paralysie et à l’aveuglement.

Sébastien Mort

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.