La «bollorisation des médias»

Présentation et rôle du SNJ-CGT
Enjeux-UA : peux-tu te présenter ainsi que ton syndicat ?
Emmanuel Vire : je suis membre de la direction confédérale de la CGT depuis le dernier congrès national de 2023. Je pilote la commission confédérale en charge de la lutte contre les idées d’extrême droite, j’ai pris la suite de Pascal Debay, à présent membre du CES européen. J’étais secrétaire général du SNJ (syndicat national des journalistes) - CGT, deuxième organisation de la profession, entre 2010 et 2024. Nous représentons une profession à faibles effectifs, avec un statut datant de 1935, revu en 1944, à la Libération. Il existe aujourd’hui 35 000 cartes de presse en France, et 4 organisations syndicales représentatives. Initialement, avant la Grande Guerre, tous les journalistes étaient regroupés au sein du SNJ qui est ensuite entré à la CGT, puis en est sorti, avant d’y revenir en 1945. Il s’agissait à l’époque d’en finir avec une presse papier possédée par un patronat qui avait largement soutenu Vichy et la Collaboration. Ensuite le syndicalisme de la profession s’est fragmenté à l’image de l’ensemble du syndicalisme. Actuellement, le SNJ, devenu membre de Solidaires, historiquement via le Groupe des 10, pèse 38% ; le SNJ CGT 28%, la CFDT 22% et FO12%. Le SNJ CGT est un petit syndicat national de la CGT, mais il compte aujourd’hui 1 500 adhérents avec une forte progression, plusieurs centaines de nouvelles cartes depuis 3 ou 4 ans. Nous avions jusqu’à l’été 2025 le statut de fédération de la CGT, comme les « poids lourds » que sont la santé, la métallurgie ou les finances. Nous avons choisi d’intégrer la Fédération du Spectacle CGT qui regroupe entre autres les salariés de l’audiovisuel. La presse écrite emploie encore 60% des journalistes, pour 30% l’audiovisuel, et 10% d’indépendants. Le monde du livre, de la presse et du spectacle partagent des problématiques communes comme la précarité de l’emploi, avec de nombreux pigistes. Nos professions sont très précarisées, un tiers des journalistes sont précaires, payés « au feuillet », d’où un rapport de force compliqué avec l’employeur capitaliste. Enfin le journaliste bénéficie de droits d’auteurs sur ses papiers, d’où un conflit avec les pratiques des Gafam qui n’hésitent pas à piller ces ressources en toute impunité. Mon métier est rédacteur cartographe. En 1935, il a été décidé que détiendraient une carte de presse non seulement les rédacteurs mais les métiers qui permettent la création d’un journal tels que les correcteurs, les maquettistes, les graphistes… tous peuvent faire précéder leur fonction du titre de « rédacteur ». Je travaille depuis 1999 pour le groupe Prisma média qui représente environ le quart de la presse magazine papier française, avec des titres comme Voici, Femme actuelle (500 000 exemplaires hebdomadaires), mais aussi des publications davantage ciblées vers les milieux à plus haut niveau de revenus comme Géo ou Capital. À l’origine, le groupe comme le concept de magazines grand public sont allemands. Le groupe Bertelsmann, le plus grand d’Allemagne, un des premiers acteurs mondiaux (qui possède aussi M6 et RTL), né dès 1835, a cédé le groupe Prisma en juin 2021 au groupe de Vincent Bolloré. Après 4 ans de casse sociale (le nombre de journalistes a diminué de 30%), ce dernier a lancé en août son offensive idéologique réactionnaire en décidant de déménager la rédaction de Capital rue des Cévennes au siège de CNews et du JDD. Et en imposant des sujets sur Christine Kelly, présentatrice de CNews, dans Voici ou la religion dans Femme Actuelle.

Paysage médiatique français et concentration du capital
Enjeux-UA : comment se caractérise le paysage médiatique français dans son rapport avec le capital et les enjeux politiques ?
Emmanuel Vire : pour la CGT, la lutte contre l’extrême droite doit être une priorité pour le syndicalisme, et d’abord à l’interne des entreprises. Aujourd’hui, l’extrême droite dispose en France, fait sans précédent, d’une véritable oligopole d’influence idéologique médiatique. Le groupe Bolloré concentrant Hachette, Havas, les points Relay dans les gares et aéroports, Canal plus, CNews, et bientôt les cinémas UGC. Il exerce son influence sur l’ensemble du monde de la culture. Or en 1945, le CNR (Conseil national de la Résistance) avait rédigé une ordonnance sur la presse, désireux d’instituer une presse libre, d’où un renforcement du statut de journaliste afin de renforcer sa liberté face à l’employeur. Avec notamment deux clauses importantes : la clause de cession et la clause de conscience. La clause de cession, quand une entreprise de radio ou de presse écrite change d’actionnaire majoritaire précise que, tout journaliste peut envoyer une lettre de refus pour partir avec les indemnités conventionnelles, soit un mois d’indemnité par année passée dans l’entreprise, trois fois plus que le lot commun. À Prisma Media suite au rachat par Bolloré, près de 200 journalistes sont ainsi partis sur 400. La clause de conscience est assez peu utilisée. Elle concerne un changement de la ligne éditoriale, le ou la salarié·e peut envoyer une lettre à l’employeur, lui signifier son désaccord et annoncer son départ. Les aides publiques à la presse représentent environ 1,4 milliard, aides indirectes comme le taux de TVA réduit, des aides postales, mais aussi directes, en fonction du tirage notamment comme les subventions au Figaro (16 millions) ou au Monde (20 millions). Elles sont captées majoritairement par les milliardaires ce qui ne correspond plus à leur objet. Le paysage de la presse écrite est profondément bouleversé par un phénomène accéléré de concentration du secteur entre les mains de milliardaires. Certes cela n’est pas nouveau mais à l’époque de Robert Hersant par exemple, il y avait davantage de quotidiens, dont beaucoup ont disparu (Combat, France soir, Le Matin de Paris…). Le SNJ CGT n’a pas attendu l’irruption de Bolloré pour se battre contre cette concentration : dès 2010 le trio Bergé Niel Pigasse avait racheté Le Monde, le groupe Ebra contrôle la presse de l’est de la France. Tant que ces milliardaires n’imposaient pas de ligne idéologique, personne ne s’en inquiétait. Et puis Bolloré a racheté Canal en 2012 et l’a progressivement mis au pas idéologiquement, avec l’éviction des Guignols de l’info en 2018, mais aussi la transformation d’ITV en CNews malgré une longue grève de la rédaction, puis s’ensuivent le rachat d’Europe 1 et celui du JDD, et donc la formation d’un puissant groupe médiatique au service de l’extrême droite.
Stratégies de lutte et perspectives
Enjeux-UA : comment lutter contre ces évolutions ?
Emmanuel Vire : dès 1986 le SNJ CGT a protesté contre une loi théoriquement anti concentration mais qui en réalité détricotait une loi plus dure votée par la gauche en 1981. Nous vivons toujours avec ce cadre législatif, très insuffisant, à l’évidence. Le SNJ CGT réclame le retour au principe de 1945 : un propriétaire, un journal et pas davantage. Les syndicats de journalistes restent soutenus par la gauche parlementaire et arrivent à travailler ensemble comme en ce moment avec la lutte contre la réforme de l’audiovisuel public voulue par Dati. Mais la mainmise des puissances de l’argent sur les médias augmente. Ainsi Le Monde a longtemps appartenu à ses salariés, mais les frais engendrés par le passage au numérique ont entraînés l’ouverture du capital à d’autres actionnaires qui ont fini par en prendre le contrôle. Ceci dit le passage au numérique a été un succès avec désormais plus de 500 000 abonnés au journal. Les Échos ont été de même rachetés par LVMH, l’équipe rédactionnelle conserve un droit de veto sur le choix de sa direction. Idem à Libération. Mais tout ceci garantit moins l’autonomie de la rédaction qu’un cadre législatif qui serait renforcé. En 2022, Emmanuel Macron avait annoncé le lancement d’États Généraux de l’information, dans le contexte de la montée de la présence des GAFAM dans le secteur, ainsi que les menaces d’influences étrangères sur le contenu des informations. Ils ont débouché sur cette même demande d’une nouvelle loi anti concentration. Repris d’ailleurs par la ministre de la Culture Rachida Dati, le texte est en cours d’examen au conseil d’État mais le calendrier politique n’a toujours pas permis de la placer à l’ordre du jour du Parlement. Il y a pourtant une urgence démocratique face à l’objectif, clairement annoncé par Bolloré ou Sterin, d’unir les Droites autour de l’extrême droite et de porter celle-ci au pouvoir. Et n’oublions pas le groupe Dassault qui contrôle le Figaro ou Valeurs actuelles, Bouygues toujours propriétaire de TFI ou le richissime Maxime Saadé qui possède désormais BFM, La Provence et La Tribune. Dans ces médias qui ne sont pas d’extrême droite, les contenus tendent à devenir, libéralisme oblige, comme aseptisés, le social, les conflits sociaux tendent à être minorés voire disparaissent des colonnes. D’où l’importance nouvelle de médias indépendants, tels Mediapart, Politis, Street presse, Le Monde Diplomatique ou l’Humanité qui forment comme un pôle de résistance. Le SNJ CGT veut une loi anti concentration, la reconnaissance juridique de l’équipe rédactionnelle avec le droit de censurer une direction, ainsi qu’une réorientation du système d’aide publique à la presse. Il faut bien comprendre d’ailleurs que l’argent n’est pas un problème pour Bolloré, il accepte sans sourciller un déficit d’exploitation de près de 7 millions d’euros pour le JDD ou CNews, quand ailleurs il n’hésite pas à tailler dans les effectifs et à procéder à de nombreux licenciements. C’est bien la preuve du caractère idéologique de sa démarche dans le monde des médias, au service d’un projet politique. Dès lors, la question de la rentabilité est pour lui secondaire. Pour autant il se heurte à des résistances de la part des salariés qui refusaient sa prise de contrôle, d’où les grèves à Itv, au JDD, à Europe 1… L’équipe d’origine du JDD était pourtant idéologiquement proche de Macron. Globalement la profession de journaliste n’est pas radicale, elle recrute parmi les catégories plutôt favorisées, peu issues de l’immigration, cultivées, de sensibilité de gauche mais aussi de droite « républicaine ». À Prisma Media dans mon entreprise la lutte est rude. Bolloré et ses équipes ont agi très brutalement, imposant d’entrée un rapport de force, bravant les grèves, actuellement en préparation. D’expérience elles aboutissent à une négociation mais qui porte sur les modalités de départ des salariés récalcitrants : 99% des effectifs au JDD… c’est bien là, dans les rédactions, que l’on peut parler de « grand remplacement »… Bolloré règne par la peur, il procède à des licenciements massifs puis, quand les équipes sont usées, commence l’offensive idéologique via les contenus. Les journalistes ne sont d’ailleurs pas les seuls touchés, par exemple les cadres confrontés à des publicités relayant les discours d’extrême doite, pris dans un conflit de valeurs, et pour lesquels la résistance prend la forme du départ. La presse a donc besoin d’une loi anti concentration efficace, loi qui ne pourra être votée que par la gauche. Actuellement, il est urgent de s’opposer au projet de regrouper l’audiovisuel public dans une holding avec les chaînes de TV et de radio publiques. Outre qu’il ne s’agisse pas des mêmes métiers, chacun voit ce qui se produirait si un pouvoir issu du RN prenait la tête d’une nouvelle ORTF.
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