La presse face au capital la vertu face au vice

La presse face au capital la vertu face au vice
Entretien avec Claire Blandin
Claire Blandin est professeure des Universités en Sciences de l’Information à l’Université Sorbonne Paris-Nord, spécialiste de l’histoire des médias et du féminisme. Elle a notamment publié, avec Christian Delporte et François Robinet, une Histoire de la presse en France aux xxe et xxie siècles (Armand Colin, 2016), et en 2023 une biographie de Hélène Gordon Lazareff, fondatrice de Elle, chez Fayard.
La financiarisation des médias : une longue histoire
Enjeux-UA : la période actuelle semble se caractériser en France par une forte concentration de médias (écrits, audiovisuels voire réseaux sociaux) entre les mains de puissances financières capitalistes. Avec le recul de l’histoire, s’agit-il d’une nouveauté ? Du produit d’une évolution longue ?
Claire Blandin : clairement il s’agit du produit d’une lente évolution, liée au phénomène de la financiarisation des médias en France au 19e siècle, avec la venue d’acteurs économiques extérieurs, et issus de la deuxième Révolution industrielle, dans le capital d’entreprises médiatiques. Il ne s’agit pas alors d’une démarche politique mais financière : la presse écrite, après 1860, devient très rentable, elle dégage des bénéfices importants, avec des journaux quotidiens populaires. Les 4 plus importants, au début du 20e siècle, Le Journal, Le Petit Journal, Le Petit Parisien et Le Matin, emploient chacun entre 500 et 1000 personnes, possèdent des immeubles prestigieux au cœur de Paris, et tirent à 4,5 millions d’exemplaires chaque jour, sur 5 millions au total pour la seule presse parisienne. Ces quotidiens populaires insistent sur les faits divers, ils sont vendus au numéro, et non par abonnement, sont les premiers à recourir massivement au financement par la publicité, et doivent donc donner envie au lecteur d’acheter. D’où l’importance des faits divers et des feuilletons. Les Trois mousquetaires sont ainsi publiés en feuilleton dans la presse avant de paraître en volume, ce qui explique sa longueur, l’auteur étant payé à la ligne, mais aussi sa structuration, avec des pauses qui ménagent le suspense et incitent le lecteur à acheter le jour suivant. Ces journaux ne sont pas politiquement partisans, mais ils diffusent la culture politique dominante des débuts de la Troisième République, avec un soutien à l’élan colonial, l’entretien du souvenir des provinces perdues en 1871, ils participent donc, avec l’École publique, à la construction d’une culture homogène de la société française. La presse n’est cependant pas exempte de démarche politique : elle est en partie vénale, comme en témoignent par exemple les articles du Temps, journal de référence de l’époque et ancêtre du Monde, en faveur d’entreprises privées, une pratique qui éclatera en plein jour avec l’Affaire Stavisky, en 1934. L’historien Jean-Noël Jeanneney, dans sa biographie de François de Wendell, a ainsi bien montré comme ce dirigeant politique, industriel, député et ministre, a su s’appuyer sur la presse pour promouvoir sa carrière. Le cas est alors fréquent dans la presse quotidienne régionale.
La première guerre mondiale constitue une rupture. Les « quatre grands », comme l’ensemble de la presse en France et en Europe, pratiquent le « bourrage de crâne » dont le public prend conscience avec le retour à la paix, d’où une rupture de confiance, un sentiment de véritable trahison, les journaux ne retrouveront jamais leur audience d’avant 1914. Par ailleurs la crise de 1929 rend la presse vulnérable, elle subit une crise spécifique au secteur avec la hausse des prix du papier. De nouveaux modèles apparaissent comme les hebdomadaires littéraires et politiques, mais aussi, et le parallèle est flagrant avec la période contemporaine, un durcissement des discours, une tendance à leur droitisation. La liberté de la presse est plus large qu’aujourd’hui, en réaction contre le souvenir de la censure pratiquée sous le second Empire, d’où la tolérance envers des expressions antisémites et xénophobes, des caricatures très violentes. D’où également un éclatement des lectorats, leur fragmentation autour de titres orientés politiquement, à droite avec par exemple L’Action française ou Gringoire, à gauche avec Vendredi. Enfin la presse papier est confrontée à l’émergence de la radio qui devient un média de masse dans les années 1930, avec dès 1938 près de 5 millions de récepteurs en France, soit 25 millions d’auditeurs, plus des deux tiers de la population. C’est le média par excellence de l’actualité chaude, avec par exemple la réception des accords de Munich, ou celle du discours de Philippe Pétain annonçant l’armistice, le 17 juin 1940. Il existe alors un double secteur radiophonique, public et privé, organisé par une loi de 1928, puis financé pour le public avec la redevance en 1936. Le groupe Prouvost, industriel du textile, constitue précocement un groupe médiatique intégré autour de Paris soir et de Radio 37. La presse écrite perd du terrain, en dépit des efforts de l’agence Havas pour le dissimuler. Car Havas, fondée en 1835, est à la fois une agence de presse et de publicité, elle est remplacée sous l’Occupation par des officines contrôlées par Vichy ou l’armée allemande d’où la naissance de l’AFP à la Libération.
Précurseurs des empires médiatiques : Coty, Hersant, Dassault
Enjeux-UA : ces puissances, s’agissant d’un Vincent Bolloré par exemple, avancent ouvertement un projet idéologique réactionnaire : existe-t-il des précédents ? Robert Hersant ? Serge Dassault, voire François Coty ou encore le comité des forges avant 1914 ?
Claire Blandin : François Coty a fait fortune dans la parfumerie, les cosmétiques, un secteur très important pour comprendre les médias entre les deux guerres, largement financés par la publicité. Marie Claire, lancé en 1937 par Jean Prouvost, propriétaire du groupe L’Oréal, révolutionne l’art de photographier les femmes, l’objectif étant de vendre shampoing, cosmétiques fabriqués dans des milliers de laboratoires. Coty invente des parfums, la pratique quotidienne du fond de teint, il lance le recours au poudrier qui, comme les flacons, devient un objet de marketing. En politique, il est élu de Corse mais se montre personnellement peu actif, avant de connaître une véritable révélation fasciste au début des années 20. Il achète alors des journaux pour diffuser ses idées, comme L’Ami du peuple, au titre repris du journal de Marat, des idées anticommunistes, xénophobes, et qui tire jusqu’à un million d’exemplaires par jour. Il achète en 1922, un peu par lubie, Le Figaro, avec l’objectif de convaincre les élites des bienfaits du fascisme, il publie des éditoriaux, reproduit les thèses de son parti, Solidarité Française, sur la réforme de l’État, mais la greffe ne prend pas. Les journalistes renâclent, et Coty n’insiste pas, contrairement aux pratiques brutales de certains patrons actuels pour mettre au pas une rédaction indocile. En 1935 apparaît la carte de presse qui signifie aussi la reconnaissance de la responsabilité des journalistes dans la définition de la ligne éditoriale de leur journal, et la possibilité de le quitter en étant bien indemnisé s’ils ne s’y retrouvent pas. En 1918, Georges Bourdon, président du syndicat national des journalistes (SNJ) se fait l’écho des réticences de cette corporation à s’organiser en syndicat, tant les journalistes se perçoivent comme exerçant une profession libérale, il n’y eut donc pas de grève contre Coty, mais le lectorat, de droite conservatrice et libérale, qui ne se reconnaît pas dans le fascisme, ne suit pas, d’où une chute des ventes du journal. Coty meurt en 1934.
Robert Hersant, lui, fut clairement un collaborationniste, et donc en 1944 il lui est impossible de participer et encore moins de posséder des journaux, qu’il parvient toutefois à contrôler à travers des hommes de paille. Il développe un projet politique masqué, pour permettre notamment dans les années 1970 à la « Nouvelle Droite », dont le racialiste Alain de Benoist, de revenir sur le devant de la scène. Face aux réticences de la rédaction du Figaro, il crée Le Figaro Magazine, confié au très droitier Louis Pauwells, proche de la Nouvelle Droite et du GRECE. Cette partition existe toujours avec un magazine plus à droite que le quotidien, d’où une polyphonie des discours assez fréquente dans les groupes médiatiques, avec également des courriers de lecteurs plus radicaux que les articles. Marcel puis Serge Dassault ne se sont pas montrés très interventionnistes, dénués de projet politique, avec sans doute une autocensure de la rédaction sur les questions d’armement…
La presse après la Libération : espoirs et défis
Enjeux-UA : la Libération avait semblé ouvrir une ère nouvelle, avec une presse indépendante des puissances financières, qu’incarnait par exemple Albert Camus avec Combat.
Claire Blandin : à la Libération dominait l’idée que la refondation de la démocratie passait par celle du paysage médiatique, il fallait protéger la presse contre la corruption et les influences partisanes après la période de Vichy et de l’occupation allemande. Le gouvernement provisoire, autour du Général de Gaulle, et issu de la Résistance, prend des ordonnances qui réglementent l’épuration des médias. Tous les journaux qui ont continué à paraître, en zone nord deux semaines après l’armistice, et en zone sud deux semaines après son invasion par l’ennemi, donc sous emprise allemande, sont interdits. La refondation de la presse se fait avec des titres nés de la Résistance, comme Combat ou le premier Libération. Les médias sont alors fortement encadrés, avec une autorisation de paraître, sans retour immédiat aux logiques de marché. Cette autorisation est d’ailleurs octroyée non aux propriétaires mais aux équipes rédactionnelles, légitimées par de grandes plumes qui se sont bien conduites sous l’Occupation, tels Pierre Brisson, Pascal Pia, Albert Camus ou François Mauriac. Les cartes de presse d’avant-guerre sont annulées et redistribuées à celles et ceux qui n’ont pas démérité. Le papier étant contingenté, les journaux ne comportent que deux pages, sans exception, et sont tous vendus au même prix, 2 francs, jusqu’en 1947. Après cette date, le boum de la presse écrite de la Libération se termine, de nombreux titres disparaissent, les bons journalistes n’étant pas toujours de bons gestionnaires. La presse écrite subit la concurrence grandissante de la radio, puis de la télévision, dans les années 1950 et 1960. Elle reçoit pourtant des aides publiques importantes dès 1945, notamment sous forme d’avantages postaux : le gouvernement de la Libération visait à ce que tous les citoyens aient accès à l’ensemble du spectre politique, cela faisait consensus du PC aux Gaullistes, en passant par les socialistes et les démocrates chrétiens. Le système de diffusion a été réorganisé avec les Nouvelles messageries de la presse parisienne, sur une base de mutualisation des frais de distribution. La loi Bichet de 1946 fixait l’objectif de kiosques à journaux couvrant tout le territoire. Aujourd’hui on en est bien loin. Le paysage de la presse écrite se diversifie fortement dans les années 1960, avec le développement de la PQR (presse quotidienne régionale) qui avait démarré dès la période de la guerre en raison des difficultés de circulation et de la recherche d’informations de proximité, d’où la création progressive de puissants groupes de presse comme Ouest France ou les DNA. L’affaiblissement du journalisme de presse écrite est l’un des ingrédients de la crise démocratique, avec la raréfaction d’un espace public où les citoyens peuvent s’informer librement des enjeux et débats politiques. À chaque période ont émergé des phénomènes alternatifs aux médias dominants, qu’il s’agisse de la presse clandestine après 1940 ou des radios pirates à la fin des années 1970, face à un monopole public alors sclérosé. Mais aujourd’hui ces médias alternatifs manquent en France.
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