Entretien avec Baptiste Giraud

déc. 11, 2025 · 9 min. de lecture

Baptiste Giraud est maître de conférences en science politique à l’Université d’Aix-Marseille, spécialiste du syndicalisme et des relations professionnelles en France. Il est notamment l’auteur de Réapprendre à faire grève, PUF, 2024 [IMAGE: reapprendre-a-faire-greve.jpg] et a codirigé avec Jérôme Pélisse, Le dialogue social sous contrôle, PUF, 2024 [IMAGE: le-dialogue-social-sous-controle.jpg]

Le rôle du syndicalisme dans la période actuelle

Enjeux-UA : comment analysez vous le rôle du syndicalisme dans la période politique actuelle ?

Baptiste Giraud : la période illustre le rôle politique au sens large du syndicalisme, au regard de la place que lui donne sa capacité à organiser la contestation sociale dans le champ politique. En ce sens, elle démontre l’efficacité des mobilisations que le syndicalisme, certes fragile, reste capable de produire, par exemple en 2023 sur les retraites, mais aussi, à une échelle plus réduite, les 18 septembre et 2 octobre derniers. La séquence en cours démontre la capacité des syndicats à peser sur les enjeux et les termes du débat politique. Ces derniers mois avaient été marqués par une droitisation du discours politique, autour des questions de l’immigration, de l’insécurité, portées notamment par Darmanin et Retailleau. Or, grâce à une rentrée sociale offensive, les syndicats sont parvenus à recentrer le débat sur les questions sociales : retraites, pouvoir d’achat, justice fiscale. L’efficacité du syndicalisme ne réside pas uniquement dans sa capacité à mobiliser un nombre significatif de salariés dans la manifestation ou la grève, mais aussi dans celle à peser dans les questions qui structurent le débat politique entre les forces politiques partisanes. 2023 a cependant aussi confirmé la radicalisation et la surdité du pouvoir macroniste face au mouvement social. Il s’agit de la confirmation d’une vraie rupture, entamée à la fin du quinquennat Hollande avec l’imposition de la loi El Khomri sur le dialogue social qui préfigurait les ordonnances Macron, dans les relations entre État et syndicats. Les derniers héritiers du gaullisme, voire les libéraux, mais aussi les sociaux-démocrates savaient chercher un point de compromis avec leurs oppositions politiques et syndicales, comme Jacques Chirac avec le CPE en 2006. Or Emmanuel Macron, dès 2017, mais encore plus depuis deux ans alors que son pouvoir est fragile depuis les élections anticipées de 2024, feint de croire qu’il peut encore se montrer intransigeant. Ainsi le syndicalisme a reconquis une capacité à peser, mais il ne faudrait pas la surestimer, d’autant que cela ne s’est pas traduit par une remontée durable de la syndicalisation. Il reste que ses interlocuteurs, patronat ou pouvoir politique, paraissent actuellement en moins bonne position pour imposer leurs vues. Le syndicalisme peut donc tirer profit de l’affaiblissement du pouvoir pour redevenir un partenaire respecté. L’action des syndicats reste par ailleurs surdéterminée par la configuration politique globale à commencer par la menace grandissante du RN. On peut penser que cela pèse sur certaines positions syndicales, discutées en interne, afin d’éviter de paraître se rallier à des positions politiques comme l’appel à la démission du président ou à de nouvelles élections législatives. Le recours au peuple souverain restreindrait évidemment la capacité du syndicalisme à prétendre influer sur les politiques menées, avec le risque de promouvoir l’arrivée du RN, parti antirépublicain et antisocial, au pouvoir.

Le retour à l’unité syndicale

Enjeux-UA : comment expliquer le retour à l’unité syndicale ?

Baptiste Giraud : on assiste en effet à une volonté de maintenir l’unité, notamment au niveau interprofessionnel, des 8 principales organisations syndicales. Du côté de la CGT ou de la FSU, qui sont les plus disposées à assumer une position de confrontation au pouvoir, cela peut s’expliquer par le fait que le recul de leur ancrage militant rend la recherche de l’unité d’autant plus nécessaire, dès lors qu’elle semble un puissant facteur de mobilisation du salariat. Cette unité est également favorisée par le radicalisme du pouvoir macroniste, alors que traditionnellement les gouvernements libéraux ou sociaux démocrates cherchaient à diviser le front syndical pour trouver des forces d’accompagnement, essentiellement du côté de la CFDT, de la CFTC, de la CFE CGC ou de FO dans un passé plus ancien. Aujourd’hui, il n’y a plus de la part du pouvoir cette recherche de compromis. Par ailleurs le syndicalisme dit « réformiste » est également contraint par l’intransigeance du patronat, en tout cas celle du MEDEF. Lors du « conclave » sur les retraites, la CFDT pensait pouvoir trouver un accord, ce qui aurait légitimé sa démarche d’un syndicalisme qui sait obtenir des compromis par le jeu du dialogue social, alors que la CGT avait refusé de participer aux discussions jusqu’au bout. Mais le MEDEF a verrouillé le débat, y compris sur les questions de pénibilité. Comment expliquer ce refus de tout compromis sur les retraites, mais aussi sa réaction quasi hystérique à l’évocation de la taxe Zucman ? Depuis 2017, le patronat bénéficie du gouvernement sans doute le plus probusiness de l’histoire récente. Il n’a donc aucun intérêt à la négociation, à la différence du CNPF qui dans les années soixante-dix la pratiquait pour apaiser les relations de travail dans les entreprises, dans un contexte de syndicalisme plus puissant, et alors que la gauche socialiste comme communiste pesait beaucoup plus en faveur de politiques de rupture avec le capitalisme. Le patronat n’a aucun intérêt non plus à rechercher des compromis par la négociation pour tenir à distance l’État, puisque les gouvernements actuels portent des politiques totalement ajustées à ses attentes.

Syndicalisme, patronat et extrême droite

Enjeux-UA : le syndicalisme doit-il s’inquiéter de signes de rapprochement entre patronat et extrême droite ?

Baptiste Giraud : on doit en effet relever les prises de position de certains responsables du Medef en ce sens, ainsi du président du Medef de PACA, dans le journal La Marseillaise, affirmant tranquillement qu’il ne saurait discuter avec LFI mais sans problème avec le RN. À l’université d’été du Medef, Bardella a été aussi très applaudi, davantage que Retailleau, avec un discours très rassurant sur le maintien de la politique de l’offre, en cas d’accès du RN au pouvoir. Il est cependant trop tôt pour anticiper un ralliement. Sur ce point, il existe cependant des divisions au sein du patronat. En témoigne par exemple l’opposition de l’U2P, qui rassemble artisans et chefs de petites entreprises, à la proposition Bayrou de suppression de deux jours de congé, parce qu’ils y voyaient le risque d’une perte de chiffre d’affaires pour leurs adhérent·es.

Le syndicalisme face aux divisions de la Gauche

Enjeux-UA : comment le syndicalisme réagit-il face aux divisions de la Gauche, et alors que les présidentielles s’approchent ?

Baptiste Giraud : il est certain que la configuration politique attise les tiraillements stratégiques des syndicats dans leur rapport au politique. La perspective d’une arrivée au pouvoir du RN n’a plus rien de théorique. Cela a incité, notamment l’an dernier, une partie des syndicats à se positionner contre le RN, grosse entorse au principe de neutralité en période électorale. Ce principe s’était lentement imposé au nom de la nécessaire indépendance du mouvement syndical vis-à-vis de la Gauche politique. L’opposition au RN n’est d’ailleurs pas une position unanimement partagée, FO comme la CFTC s’y refusent, en particulier parce qu’elles comptent encore des dirigeants proches de l’extrême droite, pour des raisons qui tiennent à l’histoire de ces organisations, et un nombre non négligeable d’adhérent·es qui votent RN. Il faut cependant aussi admettre que toutes les organisations syndicales sont concernées par la progression du vote RN dans leurs propres rangs. Certes la FSU et la CGT résistent, mais même pour ces organisations qui ont fait de la lutte antifasciste une priorité stratégique, le vote RN progresse parmi adhérents et personnels. Reste que le rôle de défense de la démocratie est assumé aussi bien par la CFDT, la CGT et la FSU pour faire rempart à un parti antidémocratique et hostile aux droits des travailleurs et travailleuses. Ces organisations n’opposent pas la protection du modèle social et celle du pacte républicain, elles sont ainsi unanimes sur le refus de toutes discriminations ethniques ou raciales entre travailleurs et travailleuses. Par ailleurs les syndicats sont percutés par la radicalisation de la Droite et du Centre droit, par leur refus obstiné de pratiquer le dialogue social depuis 2017. Hollande s’était dit disposé à constitutionnaliser le dialogue social, dans la lignée de la loi Larcher de 2007 qui imposait une concertation patronat - syndicats préalable pour tout projet de loi portant sur l’organisation du travail, avec une retranscription dans la loi en cas d’accord majoritaire : nous en sommes aujourd’hui aux antipodes. Dans le même temps, le macronisme a opéré des remises en cause inédites du droit syndical, que ce soit concernant le paritarisme dans la fonction publique ou avec la fusion des instances représentatives des salariés. Ces politiques peuvent légitimement amener à penser qu’il n’est pas équivalent pour les syndicats et les salariés que la droite ou la gauche l’emporte. Dans la CGT, l’appel à voter pour les candidats NFP a ainsi marqué une rupture. Mais elle a été aussi source de tensions internes. D’abord parce que les désillusions nées du quinquennat de François Hollande ont laissé des traces. Être associé à la Gauche politique peut aussi être vécu comme un risque excessif alors que le salariat est moins ancré dans une Gauche qui reste encalminée à 30% de l’électorat. Or la vocation des syndicats est d’organiser le salariat dans une démarche à vocation majoritaire. C’est là une des sources des relations difficiles entre le syndicalisme et LFI, qui irrite par ailleurs par ses tentations hégémoniques sur le mouvement social.

Rapprochement FSU et CGT

Enjeux-UA : dans ce contexte, comment peut jouer le rapprochement entre FSU et CGT ?

Baptiste Giraud : ce processus a beaucoup de raisons d’exister. Les divisions syndicales, outre qu’elles constituent un frein a l’engagement du salariat, entraînent une déperdition de « l’énergie militante ». Le pluralisme syndical est sain et même nécessaire quand les options divergent, qu’il s’agisse des objectifs ou des modalités de l’action syndicale, car c’est l’une des conditions de la démocratie sociale. Mais en France ce pluralisme a été exacerbé par l’histoire politique du syndicalisme. Or l’évolution du contexte politique français a fait perdre beaucoup de leur sens politique aux clivages syndicaux. Aujourd’hui des nuances existent entre CGT et FSU, mais elles ne paraissent pas irrémédiables ou insurmontables, propres à empêcher la défense de positions communes. À l’échelle locale, le pluralisme syndical concerne surtout dans les grandes entreprises privées et la Fonction publique. Mais ce sont des oasis dans un vaste désert syndical, puisque la France ne compte que 10% de syndiqué·es. Dans ces grandes entreprises et administrations, les syndicats passent donc beaucoup de temps à se concurrencer, surtout dans le cadre des instances, au risque que cela se fasse au détriment du temps qui est nécessaire pour organiser les salariés ou développer l’implantation des syndicats et lutter contre la répression syndicale dans les PME. Le processus paraît donc utile, ne serait-ce que par la mutualisation de moyens, l’effort de syndicalisation, l’organisation de mobilisations communes. La fusion apparaît comme une démarche beaucoup plus complexe, se heurtant sans doute à des habitudes militantes établies de longue date, et nécessitant de dépasser progressivement le souvenir de conflits anciens entre organisations.

Baptiste Giraud

ENJEUX
Auteurs
Revue d’unité action
Pour Unité et Action, l’enjeu est de construire des formes d’action qui en permettant de faire progresser le quotidien des salarié.es, des agent.es, des retraité.es, permet également d’ouvrir la voie à une vraie dynamique de transformation sociale de progrès et de justice.