Nouveau peuple, nouvelle gauche

Entretien avec Julien Talpin
Julien Talpin est directeur de recherche en science politique au CNRS. Il a récemment publié La colère des quartiers populaires (PUF, 2024) et L’État contre les associations. Anatomie d’un tournant autoritaire (avec Antonio Delfini, Textuel, 2025).

Le « nouveau peuple » des classes populaires
Enjeux-UA : en quoi peut-on parler de « nouveau peuple » ?
Julien Talpin : le point de départ du livre, c’est de dire que les classes populaires ont changé, et que la prise en compte de ces nouvelles réalités sociologiques est indispensable pour définir une stratégie adaptée à gauche. Au fond, on ne peut plus réduire les classes populaires à la seule figure de l’ouvrier salarié d’usine, comme ça a longtemps été le cas dans l’imaginaire du mouvement ouvrier. Ça va de soi, et en même temps, à chaque soirée électorale on entend que « les classes populaires se sont détournées de la gauche, et votent désormais majoritairement en faveur de l’extrême-droite ». Or la réalité est plus nuancée. Si le vote RN des ouvriers et des employés a effectivement fortement progressé ces dernières années, les classes populaires ne sont pas que ces groupes-là. Aux élections présidentielles de 2022 les personnes gagnant moins de 900 euros ont davantage voté pour Jean-Luc Mélenchon que pour Marine Le Pen par exemple, les quartiers populaires votent aussi majoritairement à gauche, quand ils votent. Elles sont aussi là les nouvelles classes populaires. Ce sont les chauffeurs ubers, les employées de services ou du soin, les femmes de chambre, les chomeurs, les travailleurs agricoles précaires… Et pour saisir les contours de ces nouvelles classes populaires il faut avoir une approche intersectionnelle : la domination est sociale, de classe, et l’espace du travail demeure fondamental, mais elle est aussi genrée et raciale. Il faut donc prendre en compte l’hétérogénéité de ces classes populaires. « Classes populaires », plus que « peuple », car c’est la notion qui s’est imposée en sciences sociales depuis quelques années pour penser cette hétérogénéité et l’imbrication de ces différentes formes de domination. À quelle condition les classes populaires peuvent-elles faire peuple, constituer un peuple, se penser comme appartenant à un même groupe partageant des conditions et des attentes communes ? Ce n’est pas spontané, automatique, c’est le fruit d’un travail politique, pour faire passer une classe en soi à une classe pour soi. Proposer un signifiant commun, le peuple, est une étape en ce sens. Mais c’est aussi dans la lutte qu’il surgit, comme au moment des Gilets Jaunes par exemple, ou d’autres mobilisations à l’échelle internationale, où cette notion de peuple a beaucoup circulé ces dernières années.

Classes populaires et valeurs de gauche
Enjeux-UA : quel est aujourd’hui son rapport aux valeurs de Gauche ?
Julien Talpin : un des enjeux du livre est de casser certains mythes. Et notamment l’idée que les classes populaires se seraient toutes droitisées, devenues conservatrices et aspireraient d’abord à la sécurité ou à la baisse de l’immigration. C’est beaucoup plus nuancé que cela. Comme le montre Vincent Tiberj, la droitisation est d’abord celle des élites politiques et médiatiques. Les classes populaires et une bonne partie de la population française sont plus progressistes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient par le passé, tout particulièrement les femmes et les jeunes, même s’il y a des divisions. Et surtout, ce que montre Tristan Haute dans le livre, autour de l’idée de quatrième bloc, c’est qu’il y a des réserves importantes d’abstentionnistes qui ont des valeurs progressistes, mais qui ne votent pas, n’y croient plus, alors que dans l’ensemble ils partagent le logiciel de la gauche, sur les questions de redistribution, de justice sociale, d’environnement ou de lutte contre les discriminations. Il y a un potentiel de millions de voix à aller chercher - même si cela n’est facile - qui permettraient d’élargir le cercle et la base électorale sans se renier sur le fond de l’offre politique.
Le rôle du syndicalisme dans l’émancipation
Enjeux-UA : comment le syndicalisme peut-il davantage encore incarner et porter les revendications d’émancipation populaire ?
Julien Talpin : il a évidemment un rôle fondamental à jouer, comme le rappelle Sophie Beroud dans le livre. D’abord dans l’espace du travail, via un travail d’organisation collective et de politisation des travailleurs. Mais aussi en lien avec d’autres mouvements sociaux. Une des difficultés de la gauche aujourd’hui, qui nourrit la résignation populaire, c’est l’accumulation des défaites, à l’instar de la réforme des retraites, malgré les millions de personnes mobilisées. On a besoin de stratégies plus offensives, de pouvoir bloquer le pays et « réapprendre à faire grève » comme le suggère mon collègue Baptiste Giraud. Même si les conditions sont défavorables et que c’est coûteux de faire grève, le progrès social, dans un contexte néolibéral de plus en plus sourd aux revendications populaires, passera nécessairement par une capacité à accroître le rapport de force. Et c’est inenvisageable sans des syndicats puissants. Mais pour ça, pour élargir leur base, ils ont besoin d’être en phase avec la nouvelle sociologie des classes populaires, tant sur leurs revendications que sur leur leadership, et mettre au centre la lutte contre les discriminations raciales et sexistes.
Julien Talpin