La démocratie à l’épreuve du populisme

Elisa Chelle, professeure de science politique à l’université de Paris Nanterre, auteure de La démocratie à l’épreuve du populisme. Les leçons du trumpisme, Odile Jacob, septembre 2025.

Le populisme de Trump et la perception médiatique
Enjeux-UA : Un peu plus de 6 mois après l’élection de Trump, doit-on être inquiet sur l’avenir de la démocratie aux États-Unis ?
Elisa Chelle : L’image que l’on diffuse de Trump en France dans les médias affecte et déforme notre perception de ce véritable « animal » médiatique, par ailleurs initialement promoteur immobilier, vedette et producteur de télé-réalité. Il connaît parfaitement les mécanismes des médias dans lesquels les réseaux dits sociaux jouent désormais un rôle primordial, il s’y est imposé par son style brutal, sa gouaille populaire, personnifiant un leader charismatique, fort contre les grands de ce monde et sauveur autoproclamé de l’Amérique. Il est nécessaire de se déprendre des constructions médiatiques que lui-même alimente volontairement. Les médias ont besoin de matériaux en permanence et développent une sorte de feuilleton Trump.
Or la nature de la démocratie américaine est spécifique, très différente de celle de l’Europe. Le pouvoir de l’argent y est encore plus grand et plus toléré, l’État y est vu non pas, comme c’est le cas en Europe, comme le garant de l’intérêt général et de l’égalité en droit, mais comme celui de la liberté. Les EU ont toujours été une démocratie, en dépit de crises majeures, de la Guerre civile au Watergate en passant par le maccarthysme, mais qui n’ont jamais abouti à un changement de régime, juste à des amendements à la Constitution de 1787. L’originalité, relative, de Trump tient à sa rhétorique populiste de droite, quand le populisme aux EU était fin 19e d’orientation agraire, et dans les années 1930 plutôt marqué à gauche, en gros dans une alliance du peuple, au-delà des clivages ethniques, contre les riches. Originalité également dans son style et son expression publique, marquée par le goût de l’invective voire de l’insulte. À cet égard, les EU sont plutôt d’ailleurs en retard dans le temps par rapport à l’Europe des Berlusconi, Pim Fortuyn voire Le Pen père. La démocratie américaine ne me paraît pas menacée.
Non que les propos de Trump ne soient pas inquiétants, mais la démocratie est solidement ancrée aux EU, avec une société civile très active, et dont l’action est associée à la vie politique, et non délégitimée comme représentant des intérêts particuliers, ainsi qu’on l’entend trop souvent en France s’agissant du rôle des syndicats. La liberté d’expression reste entière, certes dans un contexte d’inégalités de richesses qui pèse sur le paysage médiatique.

Le fonctionnement des contre-pouvoirs et l’évolution des partis
Enjeux-UA : Comment expliquer l’apparente inefficacité des contre-pouvoirs : Cour suprême, Congrès, États, syndicats voire églises… ?
Elisa Chelle : Il ne faut pas caricaturer la situation, surtout dans un pays où les États jouent un rôle essentiel face au pouvoir fédéral. Trump joue sur la critique de la démocratie en pointant un régime qui serait lent et inefficace, il s’adresse prioritairement à un électorat éloigné de la politique, son succès repose sur sa capacité à attirer vers les urnes des gens qui habituellement s’abstiennent, notamment en se posant en leader fort. Le Congrès n’est pas devenu une chambre d’enregistrement, les élus démocrates voire certains républicains discutent âprement le financement de mesures de Trump, comme les réductions d’impôts : l’endettement est un problème pour une frange du parti républicain. Les deux principaux partis sont de grandes maisons qui abritent différents courants. Trump multiplie les coups de pression mais il n’a pas la mainmise totale sur le parti, d’autant que celui-ci a des structures autonomes et des orientations variables dans chacun des 50 États : celui de Géorgie par exemple est anti-Trump.
Les démocrates portent d’ailleurs une part de responsabilité dans la situation. Ainsi, sous Obama, ils ont changé les règles de la désignation des juges fédéraux, passant d’une majorité nécessaire au Sénat de 60 voix à la majorité simple. Les Républicains une fois revenus au pouvoir ont fait la même chose avec la désignation des juges à la Cour suprême. Cela a permis à Trump de désigner 3 juges conservateurs, d’où une majorité républicaine qui l’a conforté dans ses choix anti-IVG, anti-immigration et sur l’immunité présidentielle. Les syndicats ont globalement soutenu Biden en 2020, lequel s’est affiché sur un piquet de grève ce que jamais un président n’avait fait.
Mais les Démocrates qui s’appuyaient traditionnellement sur les femmes et les syndicats se sont tournés vers d’autres causes comme le soutien aux minorités ethniques, le climat ou l’environnement, moins porté par les syndicats. Si ceux de l’éducation restent fidèles au vote démocrate, la politique décidée par Clinton d’adaptation à la mondialisation a eu un fort impact sur les secteurs industriels avec à la clé des pertes d’emplois massives. Les démocrates ont ainsi perdu entre 2020 et 2024 près de 6 millions de voix. Beaucoup d’ouvriers votent républicain, quand les catégories éduquées et supérieures votent démocrate. Or les deux tiers de l’électorat américain ont un niveau d’étude égal ou inférieur à bac plus deux. D’où l’impact du discours anti-intellectuel et viriliste de Trump, et sa guerre contre les grandes universités privées élitistes comme Harvard.
Elisa Chelle