Frapper les pauvres

Frapper les pauvres
Entretien avec Jean Paul Delahaye
Jean Paul Delahaye a commencé son parcours dans l’Éducation nationale comme PEGC de lettres histoire géographie en 1973, pour la terminer comme inspecteur général et DGESCO, après des années comme inspecteur d’académie notamment en Seine-Saint-Denis. Il est l’auteur de nombreux rapports et livres, où il en appelle à une École plus égalitaire et démocratique, sans pour autant épouser toutes les positions de la FSU.


“Frapper les pauvres” : genèse d’un roman
Enjeux-UA : pourquoi ce livre, et pourquoi un roman ?
Jean Paul Delahaye : ce livre est le dernier d’une sorte de « tĂ©tralogie » d’Ă©crits sur le mĂŞme sujet. En 2025, je publie ce roman (qui peut aussi ĂŞtre lu comme une fable ou une utopie) « Frapper les pauvres » qui met en scène des jeunes de milieu populaire. C’est une façon pour moi d’enfoncer le mĂŞme clou avec des outils diffĂ©rents. En somme, je suis restĂ© fidèle Ă mon milieu social d’origine (on conserve toujours au fond de soi l’âge de sa jeunesse d’enfant de pauvre et des injustices vĂ©cues) et Ă mes convictions. Et j’utilise cette fois la forme romanesque pour rendre visibles les difficultĂ©s sociales et scolaires d’une partie de la jeunesse dont on parle peu : les jeunes des milieux populaires qui vivent dans une grande dĂ©tresse sociale et qui Ă©prouvent de lourdes difficultĂ©s pour accomplir sereinement leur scolaritĂ©.
L’Ă©tat de l’École publique en France
Enjeux-UA : quel regard global portez-vous sur l’Ă©tat de l’École publique en France, du primaire au supĂ©rieur, en passant par le collège et le lycĂ©e ?
Jean Paul Delahaye : vaste question ! L’École publique ne va pas bien, c’est indéniable, en dépit des efforts des personnels, pourtant très maltraités par leur propre institution, guettés par le découragement au fil de réformes dont les effets ne sont jamais évalués avant la suivante, mal armés tant en formation initiale que continue, et dont les métiers ne sont pas reconnus avec des salaires qui, s’agissant notamment des enseignants, comptent parmi les plus faibles de l’Union européenne. Avec des héritiers des « Hussards noirs » traités ainsi, l’École publique est logiquement en difficulté pour redresser la barre. Par ailleurs, et en dépit du dévouement des personnels, cette École reste profondément inégalitaire, parmi les systèmes éducatifs où le profil social pèse le plus sur les destins scolaires. Depuis 40 ans elle n’a pourtant pas à rougir de son action : 80% d’une classe d’âge parviennent au niveau du bac, cela n’est pas arrivé tout seul et même les classes populaires en ont bénéficié ; la population française présente une proportion de diplômés de l’enseignement supérieur plus importante qu’ailleurs. Mais tous les élèves n’obtiennent pas le bac et quand c’est le cas ce n’est pas le même bac pour tout le monde. La plupart des enfants de cadres ou d’enseignants sont en lycée général, quand la plupart des enfants d’ouvriers sont en lycée technologique ou professionnel. Ce séparatisme scolaire et social est dramatique pour le pays. Plus on s’élève dans la hiérarchie des diplômes, plus les enfants des classes populaires disparaissent. Comment accepter ce scandale ? Certes l’École n’est en rien responsable des dix millions de pauvres que compte notre pays (dont 3 millions d’écoliers, collégiens, lycéens et étudiants) du tri social, de la ghettoïsation, de l’absence de politique du logement qui fait que beaucoup d’élèves pauvres vivent dans des logements insalubres et surpeuplés. Ou du fait qu’un quart des élèves n’aillent jamais chez le dentiste, que beaucoup d’élèves ne font pas plus de deux repas par jour… Mais l’École pourrait faire mieux si elle disposait de plus d’assistantes sociales, d’infirmières scolaires, de médecins qui accueillent, soignent, voire simplement écoutent les élèves. Les établissements scolaires sont aussi des lieux d’accompagnement, et même des refuges pour les publics en difficulté. Et que dire du montant des bourses, au maximum de 516 euros… par an pour un collégien, comme le découvrent souvent avec effarement nombre de mes interlocuteurs. Les fonds sociaux sont devenus une marge d’ajustement, divisés par 2 entre 2002 et 2012, puis en augmentation avant une nouvelle baisse après 2017… bref l’École publique n’est pas dotée des moyens sociaux et médicaux nécessaires pour apporter une aide à chaque élève.
Démocratisation : un abandon depuis 2017 ?
Enjeux-UA : peut-on parler d’abandon depuis 2017 de la volontĂ© de dĂ©mocratisation ?
Jean Paul Delahaye : l’histoire de l’école est une histoire sur du temps long et ne commence pas en 2017, quoiqu’en aient dit Ă l’époque ceux qui ont considĂ©rĂ© que tout commençait avec eux. On peut observer par exemple une rupture s’agissant de la politique de mixitĂ© sociale et scolaire. En 2012, cet objectif avait Ă©tĂ© placĂ© dans la loi dite de refondation, et inscrit dans le code de l’éducation, avec des expĂ©rimentations Ă partir de 2015-2016 via la sectorisation de collèges comme Ă Toulouse. Cette impulsion n’a plus Ă©tĂ© la mĂŞme Ă partir de 2017. Sur le principe de mĂ©langer les publics sociaux, tout le monde est d’accord… Sauf pour le collège de ses enfants. L’expĂ©rimentation de Toulouse a Ă©tĂ© Ă©valuĂ©e en 2023, elle avait associĂ© Ă©lus locaux, services acadĂ©miques, parents, Ă©quipes enseignantes, cela ne fut pas simple mais les premières Ă©valuations, consultable sur le site internet de l’EN ont Ă©tĂ© positives. Mais la mixitĂ© sociale n’est plus dans l’agenda du pouvoir politique, on n’en dit rien dans la circulaire de rentrĂ©e 2025, par exemple. Seul Pap N’Dyaye avait tentĂ© de la relancer, ce qui n’est sans doute pas Ă©tranger Ă son dĂ©part du ministère. Enfin, la rĂ©flexion Ă conduire pour davantage de mixitĂ© sociale et scolaire ne peut Ă©luder la question de la participation de l’enseignement privĂ© au « scolariser ensemble ». Dernier exemple, la rĂ©forme du lycĂ©e professionnel, contre lequel j’avais poussĂ© en 2019 un vĂ©ritable « coup de gueule », face Ă la suppression d’heures d’enseignement gĂ©nĂ©ral, les professeurs de LP s’étaient beaucoup mobilisĂ©s, mais trop seuls. N’y a-t-il pas lĂ l’idĂ©e sous-jacente que pour ĂŞtre ouvrier, nul besoin de penser et donc de suivre des cours d’enseignement gĂ©nĂ©ral comme en LGT ? Autre illustration, la question des rythmes scolaires, sur laquelle j’ai eu en effet des dĂ©saccords avec la FSU. 2017 marque la fin de l’amĂ©nagement de ces rythmes dans le primaire. Une Ă©tude de la DEEP montre que les 4 jours sont plĂ©biscitĂ©s par les classes moyennes et favorisĂ©es, lesquelles peuvent investir notamment dans des activitĂ©s Ă©ducatives le mercredi (conservatoire, tennis, …) ou dans des cours de soutien scolaire privĂ©s dĂ©fiscalisĂ©s, c’est-Ă -dire financĂ©s par l’État, alors que les classes populaires privilĂ©gient les 5 jours, elles qui n’ont que l’école pour Ă©manciper leurs enfants. VoilĂ un bel exemple de politique publique d’éducation basĂ©e sur le seul agenda des classes moyennes et favorisĂ©es et pas sur celui des classes populaires.
Quelles pistes pour une École plus égalitaire ?
Enjeux-UA : quelles pistes pourrait-on imaginer pour retrouver cet objectif ?
Jean Paul Delahaye : rien ne sera fait si on ne réinstalle pas les enseignants dans leur métier, leur professionnalisme et leur dignité. Cela commence par un budget de l’EN compatible avec les objectifs républicains d’égalité et de liberté. Entre 1995 et 2025, ce budget a perdu un point de PIB (de 7 à 6) soit 29 milliards, d’où l’effondrement des salaires, et des effectifs par classe en maternelle, dans le primaire et au collège parmi les plus élevés de l’UE. Certes le pays est face à une dette de plus de 3 000 milliards d’euros, mais l’École devrait être une priorité absolue, et d’abord celle qui correspond au temps scolaire obligatoire. Celui-ci devrait être le temps du commun entre tous les enfants et non du tri et de la sélection dont le poids insupportable pèse à présent dès la grande section de maternelle : on voit bien qui seront les vaincus de la sélection précoce. Enfin les élèves des milieux populaires doivent pouvoir accéder à la culture académique, et tous les élèves, quels qu’ils soient, aux enseignements techniques voire manuels, dans une École qui serait celle de la culture commune et non de la fracture entre riches et pauvres.
La question de l’École privĂ©e
Enjeux-UA : comment y impliquer l’École privĂ©e ? Faut-il d’ailleurs s’y employer ?
Jean Paul Delahaye : je pense que nous arrivons, pour ce qui est de l’École privée, à un point de rupture. On a en effet laissé s’installer depuis 1959 un système éducatif parallèle, contrairement à ce que voulait d’ailleurs Michel Debré lui-même. La loi ne reconnaît que des « établissements privés » et non un « enseignement privé ». Or, ce dernier s’est progressivement constitué en ministère bis avec un secrétaire général de l’enseignement catholique et des directions diocésaines qui ont fini par parler d’égal à égal avec le ministre et avec les autorités académiques et rectorales. Rappelons que 76% des crédits des établissements privés sous contrat sont financés sur fonds publics et que la Cour des Comptes a demandé en 2023 au ministère de l’Éducation nationale de remédier aux « carences des contrôles qui incombent à la puissance publique ». Les dernières déclarations du secrétaire général de l’enseignement catholique sur l’application à géométrie variable du programme de l’Evars dans les établissements privés sous contrat sont à cet égard sidérantes. Le « caractère propre » des établissements privés ne saurait les autoriser à ne pas respecter la loi. Un établissement privé qui ne respecte pas la loi peut-il rester sous contrat ? Enfin, la publication des IPS a démontré que les écoles privées recrutaient de plus en plus dans les catégories favorisées, participant ainsi et de plus en plus au séparatisme scolaire. La loi de 2019, au prétexte de généraliser l’enseignement des trois ans en le rendant obligatoire - les enfants de trois ans étaient déjà pratiquement tous scolarisés, sauf en Guyane et Mayotte faute hélas d’enseignants et de locaux - a en réalité obligé les communes à financer le fonctionnement des écoles maternelles privées essentiellement catholiques, soit plus de 40 million d’euros pris dans le budget de l’éducation nationale. Sans « rallumer la guerre scolaire », guerre qui n’a jamais cessé en réalité depuis 1959 et qui se mène aujourd’hui à l’avantage du privé, les autorités académiques pourraient parfaitement, comme je l’ai proposé dans mon rapport sur la grande pauvreté de 2015, moduler les moyens des établissements privés en fonction de leur participation ou non à un objectif de mixité sociale, et faire varier cette dotation en fonction de leur politique d’accompagnement de tous les élèves ou au contraire d’exclusion d’élèves entre la seconde et la terminale dans le but d’afficher de meilleurs taux de réussite au bac…
Jean Paul Delahaye