Retour sur le mouvement social de 1995

En novembre et décembre 1995, la France connaissait un puissant et victorieux mouvement de grèves et de manifestations contre le plan Juppé qui prévoyait de grandes régressions sur les retraites des fonctionnaires et des agent·es des services publics, ainsi que sur l’organisation de la Sécurité sociale. Autour de Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU, Gérard Aschieri, ancien SG FSU, et Bernard Thibault, ancien SG de la CGT, ont accepté, en présence également de Benoît Teste, ancien SG FSU, de participer à une table ronde sur les modalités et les enjeux du conflit.
Caroline Chevé (SG FSU) : merci aux camarades pour cette table ronde. Je suis très attachée à la préservation de la mémoire et aux récits militants écrits ensemble. Leur lecture souligne le plus souvent une grande continuité dans nos luttes et les valeurs qui les fondent. Les nouvelles générations militantes en ont besoin, elles sont d’ailleurs demandeuses.
Le succès du mouvement de 1995
Enjeux-UA : qu’est ce qui, selon vous, a fait la réussite du mouvement de novembre décembre 1995 ?
Gérard Aschieri, ancien SG de la FSU, en 1995 en charge à la FSU du secteur situation des personnels et secrétaire national du SNES-FSU : j’étais alors en « seconde » ligne dans le conflit, Michel Deschamps était alors secrétaire général de la très récente FSU. Ce mouvement que Pierre Toussenel, alors secrétaire général adjoint du SNES-FSU, nous avait décrit comme le plus important par son ampleur depuis 1968 n’a pas éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, mais a été précédé de mouvements d’actions notamment dans la Fonction publique, sur les salaires mais également dans le privé. 1995 s’est caractérisé par une grève massive et de très fortes manifestations sur la question des retraites et la Sécu, mais aussi par une convergence avec la défense des services publics, à partir de la tentative gouvernementale pour démanteler la SNCF, Bernard le dira mieux que moi. Les cheminots ont été à la pointe du mouvement, avec un effet d’entraînement sur les autres professions, mais ce fut un mouvement de masse. Et ce qui était remarquable c’est la façon dont les barrières entre les professions ont été franchies. À l’époque, je me souviens de camarades de la FSU des Pyrénées-Orientales, rencontrés lors d’un stage, qui m’avaient dit leur intérêt et même leur émotion à rencontrer sur les barrages des militants d’autres professions, et à échanger avec eux.
Bernard Thibault, ancien SG de la CGT, alors récent SG de la CGT cheminots : le mouvement de 1995 ne tombe pas en effet du ciel, comme aucun mouvement du reste, comme si les salariés avaient spontanément décidé un beau matin, en découvrant le plan Juppé sur la Sécu, de se mobiliser…
Le pays connaissait un mécontentement social récurrent depuis longtemps, notamment autour de services publics comme le transport ferroviaire, la poste ou, déjà, l’hôpital, mais aussi dans le privé. En mai 1995, l’élection de Jacques Chirac, avec son slogan très ambigu de lutte contre la « fracture sociale » avait nourri l’espoir dans une large partie de la population, y compris dans son propre électorat, d’une plus grande justice sociale, brutalement démentie par l’annonce du plan Juppé qui prétendait s’attaquer à la Sécu.
Autre élément de contexte, la conjonction de plusieurs mécontentements pour les cheminots autour du devenir de la SNCF. Depuis 10 ans, l’entreprise publique était sous le joug de contrats de plan entre État et direction, avec le sacre du tout TGV. Sur le principe de l’innovation technologique, la CGT n’était pas en désaccord, à la différence des autres organisations syndicales, mais en dénonçait l’absence de financements supplémentaires par l’État, d’où la nécessité d’un autofinancement par la SNCF avec à la clé une réduction de l’offre de service public via des fermetures de lignes, de gares, réduction de la voilure dans le transport de marchandises.
Le troisième contrat devait être signé avant le 31 décembre 1995, provoquant un rejet unitaire des 7 syndicats de la SNCF, sous l’impulsion d’une CGT qui à l’époque pesait 50% des voix des personnels de l’entreprise. Il s’agissait d’engager la lutte pour l’avenir de la SNCF et la défense du statut des personnels, avec le pari de l’unité. Nous défendions l’idée que la SNCF appartenait à la nation, et que ce serait aux Français de décider de ces questions. Nous refusions la perspective de fermeture d’un tiers du réseau en cas d’adoption de ce contrat. Le conseil national de la CGT cheminots s’est, coïncidence, réuni le jour même de la divulgation par Juppé de son plan devant l’Assemblée nationale, plan qui comprenait également le recul de l’âge du départ en retraite pour les cheminots et les agents du public. Ce fut, pour reprendre la formule d’un camarade, la « goutte d’eau qui mit le feu aux poudres ».
Il peut arriver que les gouvernements, qui aiment à faire croire que leurs plans sont savamment mûris, se prennent eux-mêmes les pieds dans le tapis, Juppé a convenu lui-même qu’il n’aurait pas dû ajouter la réforme des régimes de retraites du public à celle de la gestion de la sécurité sociale, le tout dans un contexte de situation économique dégradée et de remontée du chômage. Le CN a alors décidé d’un appel à la grève le 10 octobre, puis le 24 novembre, avec la perspective de reconductions quotidiennes.
Contexte et préparation du mouvement
Enjeux-UA : y a-t-il eu auparavant de la part des syndicats une préparation spécifique des salariés à l’action de grève ? Quel rôle a joué l’unité d’action même partielle ?
Gérard Aschieri : nous avions mené à la FSU, avec notamment François Labroille (SG adjoint SNES-FSU), un gros travail d’argumentation sur les retraites, cela a pu jouer mais il est difficile de l’évaluer. Bien sûr l’unité a joué mais est-ce original ? Je suis frappé de constater que depuis 1995, le pays a connu 30 ans de batailles sur cette question, autour des problèmes d’allongement de la durée de cotisation et de recul de l’âge de départ. À chaque fois cela s’est traduit par des mouvements puissants de refus des dégradations, largement soutenus par la population, à la différence des mesures Balladur de 1993 dans le privé.
Bernard Thibault : en 1995, le mouvement s’est constitué contre un « paquet » retraites et protection sociale. Ce dernier thème a toujours été mobilisateur en France. Les décideurs s’y sont employés à déposséder les salariés de leur capacité à intervenir sur la gestion de la sécurité sociale, à l’origine de sa création pourtant gérée par leurs organisations syndicales. Les Français voient à juste titre dans la Sécu un bien commun, à toucher avec beaucoup de précautions. En 1995, le mouvement syndical a dû lutter contre une division entre public et privé, ce dernier en effet touché par la réforme de 1993. Juppé n’hésitait d’ailleurs pas à présenter son plan comme une mesure de justice et d’équité entre public et privé. Selon le Nouvel Observateur de l’époque, près de 60% des Medias saluaient l’audace, l’ambition, la justesse du plan Juppé… Au bout de 8 jours de grève, 60% des Français, consultés par sondage, manifestaient leur soutien au mouvement, y compris celles et ceux qui devaient se lever à 4 heures du matin pour se rendre au travail faute de tram, de bus ou à Paris de métro. S’agissant de la désunion syndicale, la CGT et FO se sont d’emblée opposées au plan Juppé, la CFDT lui a apporté son soutien, sa secrétaire générale Nicole Notat proclamant y avoir reconnu pour partie son programme revendicatif. À la fin du mouvement, les cheminots ont gagné sur toutes leurs revendications : aucune suppression d’emplois ou de gares, fin des contrats imposés par l’État, sauvegarde du régime de retraites et de la caisse de prévoyance de la SNCF… On a pu observer des cheminots reprenant le travail en chantant ! Mais le reste du plan Juppé a été adopté par ordonnances courant 1996. lll
L’unité syndicale et le soutien populaire
lll Enjeux-UA : comment avez-vous vécu l’unité syndicale ? Était ce plus simple qu’à 8 aujourd’hui ? Que penser du concept de grève par procuration ?
Gérard Aschieri : cette formule de « grève par procuration » n’a selon moi pas grand sens, mais elle renvoie à la réalité du fort soutien populaire à la grève, avec le sentiment que les grévistes ne défendaient pas seulement leurs intérêts corporatifs mais bien des valeurs et des causes qui concernaient tout le monde comme les services publics, la Sécu, et ceux qui ne faisaient pas grève, loin de s’opposer aux grévistes, les soutenaient. Ce soutien populaire était très visible lors des manifestations, et la plupart de parisiens contraints à la marche à pieds ne protestaient pas contre les grévistes : cela a été un facteur incontestable de la réussite du mouvement, de même que le soutien d’intellectuels reconnus comme Pierre Bourdieu. S’agissant de l’unité syndicale rappelons que la FSU venait d’être créée (en 1993/N.D.L.R.), et qu’elle peinait à être pleinement intégrée dans une intersyndicale, et cela a duré après 1995. FO par exemple, si j’en crois une ancienne secrétaire confédérale de la CGT, appréciait l’engagement de la FSU dans l’action, voire en faisait une condition de son propre positionnement tout en refusant de la voir apposer sa signature sur les communiqués communs… Après la lutte contre la réforme de la loi Falloux dans son secteur propre, 1995 a constitué le baptême du feu pour la FSU, pour la première fois présente avec force dans une intersyndicale interprofessionnelle. Bien évidemment, au-delà de l’intérêt pour la réussite de l’action, c’était pour elle très positif.
Bernard Thibault : le 12 décembre, à Paris, dans un discours public de soutien aux grévistes, Bourdieu a présenté le mouvement comme une chance historique pour ceux qui refusent la fausse « alternative entre libéralisme et barbarie ». Juppé prétendait porter son plan pour le bien des Français et pour sauver la sécu mais la population n’a pas été dupe. Le conflit a aussi permis de poser la question de la place des services publics dans la société, de transformer le conflit en un véritable choix de société, et cela a contribué au soutien majoritaire dans la population. L’unité syndicale n’a posé aucun problème parmi les cheminots, nous luttions déjà « tous ensemble » depuis plusieurs années. Le syndicat des maîtrises et cadres est ainsi resté dans la grève jusqu’au bout, une première historique. La CFDT de la SNCF a été très mobilisée, nécessairement mal à l’aise avec les positions de sa direction confédérale, d’où d’ailleurs par la suite des départs vers la CGT ou la création de Sud rail. La confédération FO n’a pas été d’emblée unitaire, craignant que la CGT donne le la au mouvement, mais finalement la jonction s’est faite, notamment le 28 novembre avec la fusion des deux cortèges parisiens et la fameuse poignée de main Louis Viannet/Marc Blondel, alors respectivement secrétaires généraux de la CGT et de FO.
La mobilisation dans le privé
Enjeux-UA : avez-vous le sentiment que la mobilisation dans le privé a été invisibilisée par celle dans le public, à la différence de mai 1968 ?
Bernard Thibault : le salariat évolue constamment, il était déjà travaillé par la montée de la sous-traitance, de la précarité dans l’emploi, ce qui rend plus difficile de s’installer dans une grève longue. Mais les salariés du privé étaient massivement présents dans les manifestations, ce qui explique leur envergure exceptionnelle, avec des secteurs industriels où existaient des bases syndicales. Notons d’ailleurs que dans les entreprises privées beaucoup de gains salariaux ont pu être conquis dans la dynamique de 1995, les salariés ont pu prendre appui sur la victoire de novembre décembre pour établir un rapport de forces au niveau de l’entreprise, nombre d’employeurs ont alors lâché la bride pour éviter la contagion de la contestation.
Gérard Aschieri : le privé a été présent sous des formes diverses. Le rôle des manifestations a été considérable dans le mouvement ; elles ont rassemblé les grévistes et non grévistes, allant jusqu’à près de deux millions de manifestants. Mais la Dares avait aussi recensé près de 6 millions de jours de grève en 1995 contre un les années précédentes. Et dans ce nombre, environ deux millions de salariés de droit privé : c’est loin d’être insignifiant.
Bernard Thibault : la solidarité financière fut également exceptionnelle. Je me souviens d’une femme, anonyme, qui était venue déposer au siège de la Fédération des cheminots une petite enveloppe avec un mot d’accompagnement sur un bout de papier, il était écrit : « dernier remboursement de la Sécu, je vous le dois… ». La fédération avait recueilli près de 9 millions de francs. À Rouen, les cheminots avaient construit une fausse voie de chemin de fer, puis l’avaient tronçonnée et vendu les morceaux au bénéfice des Restos du cœur… Nous encouragions les salariés à privilégier l’action de grève ou de manifestation, mais tout ceci nous encourageait. À Paris, alors qu’aucun transport collectif ne fonctionnait, les manifestations étaient quand même toujours massives ! L’envie d’agir faisait répondre « présent ! ».
La Sécurité sociale comme enjeu mobilisateur
Enjeux-UA : la question de la Sécurité sociale a permis de largement mobiliser le salariat, plus que par la suite. Comment l’expliquer ?
Bernard Thibault : il y avait très profondément ancré à cette époque le sentiment que la Sécu « appartient » aux salariés. Mais tout a été fait depuis pour les déposséder, d’où une forte ignorance aujourd’hui par exemple sur le statut de la Sécu : un service public ? Une administration ? Une assurance ? Rien n’est fait pour relier à nouveau les assurés sociaux aux organismes qui les gèrent. Les mesures Balladur se sont appliquées des années après leur annonce en 1993, ce qui a été pour nous difficile à faire comprendre, la stratégie gouvernementale a de ce point de vue été payante. Comment faire en sorte que les salariés se réapproprient les institutions de la Sécu ? Voici un enjeu essentiel pour le syndicalisme.
Gérard Aschieri : le contexte a évolué. Depuis les ordonnances de 1996, il n’y a plus de grandes annonces, mais une série de petites mesures, sur le principe de la grenouille plongée dans de l’eau qui chauffe progressivement… En 1995, les salariés, pensaient pouvoir gagner, mais en 2003 également si l’on prend cet exemple. Or à cette date les mesures Balladur s’appliquaient à plein, plaçant ainsi le secteur public en porte-à-faux avec le privé, même si l’opinion restait favorable au mouvement.
Bernard Thibault : En 1995, la première semaine de grève à la SNCF avait été si massive que nous pensions que cela irait jusqu’au bout, sans savoir exactement par ailleurs ce que cela recouvrait. Jamais nous n’avions connu un mouvement de cette ampleur, avec des taux de grévistes à 80% dont 30% des cadres, des lettres ouvertes de hauts fonctionnaires… le mouvement devenait porteur de l’intérêt général, autour de la défense des services publics. Avec de tels taux de grévistes il était tout simplement impossible d’imaginer mettre fin au mouvement avant la victoire. Le 7 ou le 8 décembre, un directeur m’avait signalé que des cheminots étaient en train d’installer des sapins de Noël sur les piquets de grève et me demandait ce que cela pouvait bien signifier… Le gouvernement a fini par comprendre la nécessité de trouver une porte de sortie. La mobilisation est victorieuse si la population maintient son soutien, ce qui rend également impossible la répression de type policier. Le plan Juppé a été ensuite en partie appliqué par voie d’ordonnances mais les salariés n’ont pas marqué d’amertume envers les syndicats, considérant qu’ils avaient fait de leur mieux. Politiquement, la lutte a évidemment pesé dans la victoire de la Gauche lors des élections législatives anticipées suite à la dissolution de 1997. Beaucoup de responsables politiques se trompent en s’imaginant que ces épisodes ne laissent pas de traces dans l’électorat : les travailleurs sont aussi des citoyens. Benoît Teste, ancien SG de la FSU : pour moi, 1995 c’est avant tout un surgissement, non pas au sens d’un mouvement social qui naît de nulle part (et Bernard comme Gérard ont rappelé la conflictualité spécifique de la période qui précède) mais au sens où un mouvement d’ensemble est une surprise, et un revers pour ceux qui pensent que le libéralisme est le seul modèle possible et que « la fin de l’histoire » étant advenue, ce type de grand mouvement n’existera plus. Il a donc fait naître un espoir spécifique parmi les salariés, il traduit l’aspiration maintenue à la justice sociale et illustre l’idée que les luttes restent possibles. En 2023 non plus on ne s’attendait pas nécessairement à la puissance de la mobilisation, et la réforme des retraites reste aujourd’hui encore comme un caillou dans la chaussure de nos dirigeants. En 1995, on a pu assister à une sorte de bouillonnement social, avec une recomposition du mouvement syndical et l’irruption de la FSU ou des Sud, l’ouverture à la société, les collectifs, les AG… mais aussi de nouvelles manières d’articuler revendications et modalités d’action. Une nouvelle génération syndicale et politique émerge en 1995, souvent favorable aux démarches unitaires et de rassemblement.
Caroline Chevé : beaucoup de nos préoccupations s’enracinent dans ce mouvement, 1995 reste une référence de mouvement quand 68 est désormais de l’histoire, d’avant la chute du Mur, comme le premier mouvement du 21e siècle. J’ai vécu vivement 2003 mais cela n’a pas laissé la même empreinte dans la société, en partie car ce fut un échec. Tout le monde a des images de 95, comme le retour du vélo en ville, il y a eu une « atmosphère 95 », à la différence sans doute de 2003, 2006 (CPE) ou 2010. 2023 a des airs de ressemblance, même si le 7 mars on n’est pas parvenu à « mettre la France à l’arrêt ». Plus proche de nous, les 18 septembre et 2 octobre 2025, même si on était en dessous de 2023, on s’est replacé dans cette atmosphère. La place de la FSU dans l’interpro reste posée quand on touche à des sujets sur lesquels les confédérations sont en en première responsabilité, mais dont les syndicats de la Fonction publique, également en charge de l’intérêt général, ne sauraient être exclus, ainsi du « conclave » sur les retraites, à 5 et pas à 8. Enfin 1995 confirme l’idée que la force d’un mouvement repose aussi sur son articulation avec le monde associatif. En 1995 a été expérimenté un rythme de mobilisations faisant se succéder temps forts et grève longue dans certains secteurs particulièrement mobilisés, une méthode qui continue à être utilisée, agrégeant actifs grévistes et non grévistes, retraités, étudiants… Cette mobilisation large a été victorieuse en 95, elle peut à nouveau l’être demain. l
Laurent Frajerman