Enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires

Entretien avec Laurent Mauduit
Laurent Mauduit est écrivain et journaliste, notamment pour Mediapart qu’il a cofondé. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Trotskisme, Histoires secrètes - De Lambert à Mélenchon (avec Denis Sieffert), Les petits matins, 2024 et Collaboration : Enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires, La Découverte, 2025.
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Liens historiques et actuels entre extrême droite et patronat
Enjeux-UA : votre livre éclaire sur les liens, historiques et actuels, entre extrême droite et patronat. Comment les caractériser, s’agissant aujourd’hui des courants libertariens et nationalistes ? Qu’escompte le patronat d’une éventuelle arrivée du RN au pouvoir ?
Laurent Mauduit : le patronat français n’est pas homogène, il faut par exemple distinguer entre grand et petit patron, il en va de même pour les comportements et orientations politiques. Le grand patronat est lui aussi très hétérogène, avec une strate aujourd’hui très visible et proche de l’extrême droite, qu’il s’agisse de Vincent Bolloré, de Pierre Édouard Sterin, ou encore d’Éric Trappier, qui est le nouveau président de la holding de tête du groupe Dassault. Ces personnalités militent depuis de nombreuses années en faveur d’une union des droites qui intégrerait l’extrême droite. Une deuxième catégorie ne se réclame pas de l’extrême droite mais la soutient indirectement. Ainsi Bernard Arnault entretient des liens étroits avec l’extrême droite américaine, LVMH a décidé de maintenir ses pages publicitaires dans le Journal du Dimanche, désormais contrôlé par Bolloré, lequel a dernièrement pris le contrôle de l’école supérieure de journalisme, la plus ancienne. Rodolphe Saadé, propriétaire du groupe de transport maritime CMA CGM, a racheté Altice Media et sa chaîne d’info BFMTV, il était présent à Washington pour l’investiture de Donald Trump. Ce patronat partage avec l’extrême droite, comme dans les années trente avec le Front populaire et les grèves de 36, le rejet et la peur de la Gauche politique, l’an dernier la dynamique du NFP. Le capitalisme connaît une nouvelle phase d’évolution, fondée sur le rejet de tout compromis, la tentation de la tyrannie du capital sur le travail, une intransigeance et une radicalisation à l’exemple des rapports sociaux aux États-Unis. En témoignent les propos ouvertement méprisants de Bernard Arnault à l’encontre de Gabriel Zucman, pourtant professeur à Berkeley et à l’École Normale Supérieure. La jonction entre libertarisme et fascisme est en passe de s’opérer. Au même moment, une évolution tactique se produit au RN, conscient qu’il ne peut gagner les élections sans l’appui ou au moins le consentement des milieux patronaux, d’où l’abandon apparent des thèmes souverainistes comme le « frexit ». Hier dans le Brésil de Bolosonaro, aujourd’hui dans l’Argentine de Milei ou les EU de Trump et de Musk progresse l’idée d’une dissociation entre liberté et démocratie, entre accumulation du profit et démocratie. Ce qui émerge dans ces trois pays, c’est un capitalisme sans la démocratie. En France, le RN reste pour le moment dans une logique étatiste, tout en dénonçant les travers bureaucratiques de l’Union Européenne.

Le patronat « de gauche » a-t-il disparu ?
Enjeux-UA : le patronat « de gauche » a-t-il disparu ?
Laurent Mauduit : le patronat a subi l’influence du néolibéralisme depuis les années quatre-vingt, et du « TINA » (there is no alternative) cher à Margaret Thatcher, ce qui a favorisé le rapprochement des politiques menées par des gouvernements de droite et de gauche. Aujourd’hui les patrons qui se rattachaient à la deuxième gauche rocardienne comme Antoine Riboud, Jérôme Seydoux ou Pierre Bergé n’ont pas de successeurs et le patronat est désormais favorable à l’extrême droite et ou se résigne à travailler avec elle. Ce qui n’est pas le cas en Allemagne, où le patronat reste très hostile à l’AFD.

Un monde à “minuit dans le siècle”
Enjeux-UA : en quoi serait il aujourd’hui “minuit dans le siècle”?
Laurent Mauduit : le contexte mondial est très inquiétant, l’air du temps semble libertarien, antagonique avec les valeurs démocratiques et républicaines. Mon livre est aussi une invitation au sursaut, à dépasser les querelles subalternes à la Gauche politique ou au syndicalisme pour agir dans l’unité.
Laurent Mauduit