« On sait désormais où l’extrême droite peut gagner…
Entretien avec le politiste Alessio Motta : une carte pour cibler les villes où l'extrême droite peut gagner et remobiliser les abstentionnistes.

Alessio Motta est docteur en science politique de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et enseignant-chercheur en sciences sociales, techniques d’enquêtes et analyse de données, rattaché au Cessp (Cnrs/Paris 1/Ehess). Il a réalisé une carte1 qui recense les villes susceptibles de basculer à l’extrême-droite. Son objectif : amplifier la mobilisation des forces progressistes sur ces territoires.
Enjeux-UA : comment avez-vous réalisé ce simulateur ?
Alessio Motta : ce simulateur est né sur la plateforme mobilisations.org, à partir d’un travail de plusieurs mois pour modéliser les déplacements de voix entre différentes élections depuis les années 2010. Les municipales sont un scrutin complexe, où se combinent enjeux locaux, notoriété du maire sortant et logiques nationales, si bien que nous avons élaboré des algorithmes capables de tester, pour chaque ville de plus de 10 000 à 15 000 inscrits, des dizaines de scénarios de second tour. Nous avons fait tourner cette « machinerie » sur les 500 plus grandes communes, en variant l’offre du premier tour, les désistements, le niveau de mobilisation et la présence ou non du maire sortant. À partir de là, nous classons les communes de A à E : des villes sans aucun risque de bascule à l’extrême droite (A) jusqu’aux villes déjà tenues par l’extrême droite et presque sûres de le rester (E), avec un groupe crucial de villes (D) où le risque de bascule est significatif.
Enjeux-UA : une ville passée à l’extrême droite, lors d’un précédent scrutin est-elle condamnée à demeurer aux mains de l’extrême-droite ?
Alessio Motta : historiquement, non : des villes comme Vitrolles ou Toulon ont été dirigées par l’extrême droite avant de changer de couleur politique, donc il n’y a pas de fatalité. Ce qui change aujourd’hui, c’est que, depuis 2020, le poids électoral de l’extrême droite s’est encore renforcé dans la quasi-totalité des villes qu’elle contrôle, ce qui rend très probable la reconduction de ces maires en 2026. Autrement dit, la « solidité » de ces bastions tient davantage à la dynamique nationale et à la progression globale du vote d’extrême droite qu’à un verrou local définitif. Mais cela n’interdit pas des reconquêtes, notamment là où des configurations de triangulaire ou des divisions internes peuvent rouvrir le jeu. Enjeux-UA : à quoi sert une cartographie anticipative pour les militant·es ?
Alessio Motta : l’objectif central est de savoir où agir : une carte de risques permet de cibler les villes où un investissement militant peut réellement faire la différence, plutôt que d’arroser le territoire à l’aveugle. StreetPress2 accompagne ce travail par des enquêtes, des dossiers et des formations destinées aux militant·es, précisément dans ces communes les plus exposées. Pour une cinquantaine de villes classées (D), nous avons produit des plans de quartier très détaillés, qui indiquent dans quels secteurs il est prioritaire de déployer des équipes, d’organiser des événements, de faire du porte-à-porte. Ces plans isolent les quartiers où l’on peut à la fois trouver un fort potentiel de voix défavorables à l’extrême droite et un important réservoir d’abstentionnistes « intermittents » qu’il est possible de remobiliser.
Enjeux-UA : pourquoi cibler en priorité les abstentionnistes des quartiers populaires ?
Alessio Motta : les travaux de sociologie électorale montrent que les campagnes de terrain convertissent très rarement un électeur de droite en électeur de gauche, ou l’inverse. En revanche, elles peuvent peser fortement sur le niveau de participation : convaincre des électeurs déjà plutôt hostiles à l’extrême droite d’aller voter est beaucoup plus réaliste que de transformer l’orientation politique de quelqu’un. C’est pourquoi le cœur du travail militant, en particulier dans un contexte municipal, doit être de localiser les quartiers où l’abstention est élevée, mais où un vote anti-extrême droite existe potentiellement. Aller faire de grands événements dans un quartier sociologiquement favorable à l’extrême droite peut même être contre-productif, car cela revient à renforcer sa mobilisation. Le ciblage territorial n’est pas une invention récente : il fait partie des traditions militantes et a été systématisé par de grandes campagnes modernes, qu’il s’agisse de campagnes de gauche comme celles de Mélenchon, ou de campagnes de droite et d’extrême droite comme celles de Trump, ou encore d’expériences d’« organizing » comme à New York. La vraie question n’est pas de savoir si on cible, mais à quel point ce ciblage est rationnel, fondé sur des données solides, plutôt que sur l’habitude (« on va toujours dans ces immeubles-là depuis trente ans »). L’ambition de mobilisations.org est de proposer un outil gratuit, simple à lire et immédiatement opérationnel pour des militant·es syndicaux ou associatifs qui n’ont ni le temps ni les moyens de se perdre dans des tableaux de bord hyper-techniques.
Enjeux-UA : peut-on avancer que les grandes villes se « gauchisent » pendant que les campagnes se « droitisent » ?
Alessio Motta : la formule est un peu schématique, mais elle capture une tendance réelle : plus on se rapproche des grandes agglomérations, plus le vote de gauche progresse, tandis que les petites villes et les zones périurbaines voient monter la droite et surtout l’extrême droite. Cette évolution tient à plusieurs facteurs, dont la concentration de populations plus diplômées dans les métropoles, qui s’informent davantage via des médias indépendants, mais aussi à une présence plus importante de populations immigrées en milieu urbain. En parallèle, l’extrême droite bénéficie puissamment de la prise de contrôle d’une partie du paysage médiatique par des fortunes qui lui sont proches, avec des chaînes devenues des soutiens quasi déclarés. La réforme des retraites a, de son côté, contribué à radicaliser une frange de jeunes urbains, tandis qu’une partie des retraités bascule de l’option macroniste vers l’extrême droite.
Enjeux-UA : quel rôle peuvent jouer les syndicats dans cette bataille municipale ?
Alessio Motta : ce n’est pas à moi de dicter des choix qui relèvent des organisations syndicales. Je connais davantage le monde des ONG qui ne se positionnent généralement pas dans un « camp » mais peuvent endosser un discours explicitement anti-extrême droite lorsqu’elles constatent directement les dégâts dans leurs budgets avec la perte de subventions. Les syndicats, eux, ont tous les éléments en main pour montrer à leurs adhérent·es ce que signifie une mairie d’extrême droite pour les salarié·es, les associations, les services publics. Elles peuvent prendre position contre l’extrême droite en s’appuyant sur des faits : leurs marges de manœuvre, leurs locaux, leurs libertés d’action sont directement menacés dans les communes dirigées par l’extrême droite, et peuvent donc jouer un rôle moteur dans la mobilisation municipale.
Propos recueillis par Nina Palacio
1 https://municipales.streetpress.com/page/le-projet 2 StreetPress est un média en ligne indépendant, développé avec le soutien de ses lecteurs. Créé pour défendre un journalisme de terrain et d’enquête, pour raconter la société actuelle et porter, dans le débat public, les questions de la nouvelle génération. Streetpress.com

