Écologie

Du « green-backlash1 » aux alliances écologiques

Enjeux 297 · 14 janvier 2026

Du « green-backlash » aux alliances écologiques : deux ouvrages analysent les reculs climatiques et la construction d'une coalition majoritaire.

Alors que la courbe mondiale des émissions continue de progresser et que l’écologie semble remisée sur l’étagère des politiques nationales et internationales, deux livres récents permettent d’analyser la situation et d’imaginer des perspectives. Publié en 2025, l’ouvrage collectif Green-backlash : qui veut la peau de l’écologie ?2 propose une cartographie mondiale des reculs sur les politiques climatiques et environnementales. Tout en partageant la plupart des constats, Pierre Charbonnier, dans La coalition climat3, appelle de ses vœux une alliance majoritaire.

Des reculs politiques

En 2015, l’accord de Paris semblait ouvrir une nouvelle ère. Le mouvement climat, qui a suivi, a contribué à inscrire durablement la thématique dans l’agenda politique. À l’échelle planétaire, les événements climatiques extrêmes alertent les opinions publiques. Pourtant, le front anti-écologique paraît plus fort que jamais. Green-backlash invite des scientifiques, militant∙es ou journalistes à analyser ces dynamiques. De la « matrice étatsunienne » (Elsa Devienne, Emmanuelle Tisserant) au « capitalisme survivialiste » (Geneviève Azam), en passant par « la montée de l’autoritarisme » (Ève Darian-Smith), les constats sont partagés. La progression de l’ultra-nationalisme s’appuie sur un consensus anti-écologique. La collusion entre l’« autoritarisme de marché » et les industries du pétrole, de la finance, de la Tech ou de l’armement est de plus en plus évidente. Les reculs sur l’écologie s’inscrivent dans un reflux démocratique. La répression contre les militant∙es écologistes s’accentue, en particulier avec le regain de l’extractivisme dans les pays du Sud global (Michitake Aso). Avec le retour de la guerre et la dépendance énergétique, l’Europe n’est pas épargnée par la primauté donnée à la production carbonée. La Commission européenne installée en 2024 « détricote le pacte vert » (Marie Toussaint). La crise écologique est instrumentalisée dans une lutte politique mondialisée.

Une lutte idéologique

L’internationale anti-écologique est en effet structurée par des postures politiques et des réseaux d’influence, notamment dans les médias ou les milieux d’affaire (Anne-Claude Ambroise-Rendu, Steve Hagimont). « Catastrophisme », « modèle amish », « anti-science », les écolos sont tenus pour respon-sables de la désindustrialisation ou des crises sociales. Plusieurs contributions de Green-backlash montrent qu’un « rassurisme » idéologique tend à dénier la réalité de la crise climatique. Il structure la pensée politique au moins depuis les années 1980 (Luc Semal). Lorsque la question du réchauffement apparaît dans l’arène politique au cours des années soixante et soixante-dix, personne ne semble d’abord la remettre en cause. Puis, très vite, des acteurs industriels, notamment du secteur des énergies fossiles, jouent le rôle de marchands de doute (Valérie Masson Delmotte). Les structures et infrastructures du monde capitaliste contribuent à enterrer le projet de transformation sociale impliqué par les découvertes scientifiques sur le climat (Jean-Baptiste Fressoz). Aujourd’hui, des cadres d’expertises concertés comme le GIEC, des agences d’État, voire des champs disciplinaires entiers, sont attaqués et menacés (Christophe Cassou). Lorsqu’elle est pratiquée, le plus souvent dans les démocraties libérales, l’écologie institutionnelle oublie les classes moyennes et populaires. Elle ne peut par conséquent entraîner autre chose que des mécontentements en cascade. Perçue comme « punitive » (Guillaume Carbou, Laure Teulières), l’écologie ne l’emporte pas politiquement. Des enjeux sociaux et productifs

Ainsi, parmi les contributeur∙ices de Green-backlash, la nécessité d’une « transition juste » semble faire consensus. Reste à savoir quelle forme elle doit prendre et surtout quels moyens elle doit employer pour advenir dans ce contexte délétère. Dans La coalition climat, Pierre Charbonnier revient sur la manière dont la « coalition fossile » se serait formée par l’alliance d’intérêts entre les magnats de l’industrie, groupes sociaux majoritairement responsables des émissions carbone, et une partie des classes moyennes et populaires particulièrement exposé∙es aux risques que la transition écologique pourrait faire peser sur leurs emplois. Les modes de vie écologistes « relatifs à l’appartenance professionnelle, au bénéfice symbolique, à l’accessibilité des infrastructures » seraient inatteignables pour des ménages maintenus dans la « dépendance fossile », en raison notamment de dépenses contraintes et importantes consacrées aux énergies. Isoler son logement ou emprunter des mobilités décarbonées reste encore largement inaccessible. Pour Pierre Charbonnier, il est donc essentiel de « s’emparer de la question de l’inégale répartition de la dépen-dance fossile et aux stratégies industrielles permettant de s’en émanciper ». À travers un compromis technique, il serait encore possible de trouver une voie pour articuler sobriété, efficacité et substitution afin de « satisfaire aux besoins sans outrepasser les limites planétaires ». Dépasser le « compromis fordiste »

Pierre Charbonnier évite cependant de retomber dans ce que certains contributeur·ices de Green-backlash appellent « compromis fordiste » (Renaud Bécot, Marie Ghis Malfilatre), cette promesse historique de combiner la croissance du PIB et la redistribution pour mener à davantage de justice sociale. Après des années de politique de l’offre mondialisée, d’exposition des inégalités, de privatisation des profits et de socialisation des pertes et dommages du changement climatique, ce modèle est sérieusement perturbé. Pour sortir de cette contradiction propre au « rêve d’abondance » fondateur du modèle social productiviste, Pierre Charbonnier propose « la fin de l’expansion » et la construction d’un modèle de réindustrialisation soutenu par des politiques climatiques. L’aspect technique d’une « transition juste » semble atteignable, encore faut-il gagner une majorité démocratique, à travers la formation d’une « coalition climat ».

Construire des alliances écologiques

Les propositions portées dans ces deux ouvrages, très différents sur la forme et sur le fond, ont le mérite de poser des questions essentielles. Même si elles peuvent être nuancées sur certains points. Plusieurs études d’opinion4 montrent que les enjeux écologiques restent largement soutenus dans la société, d’autant plus lorsqu’ils sont reliés à des objectifs de justice sociale. Par ailleurs, les classes moyennes et populaires, bien que contraintes dans leurs modes de consommation, ont des préoccupations écologistes et pratiquent déjà en grande partie des modes de vie soutenables (économies d’énergie et de ressources, recyclage, production locale, mobilités partagées…)5. L’objectif de mobiliser une masse de consensus sur l’écologie reste atteignable à condition que le travail, la protection et la justice sociale soient au cœur de toutes les politiques écolo-gistes.

Cyril Verlingue —————————————————————— 1 Retour de bâton, contrecoup qui pèse sur les acquis politiques concernant l’écologie. 2 Laure Teulières, Steve Hagimont, Jean-Michel Hupé (dir.), Green-backlash : qui veut la peau de l’écologie ?, Ecocène Seuil, oct. 2025. 3 Pierre Charbonnier, La coalition climat climat. Travail, planète et politique au XXIe siècle, Seuil, sept. 2025. 4 https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/environnement-et-climat-opinions-des-francais-en-2024 https://infos.ademe.fr/changement-climatique/2024/les-francais-toujours-preoccupes-par-le-changement-climatique/ 5 https://reporterre.net/Pour-les-plus-precaires-les-politiques-de-sobriete-sont-souvent-paternalistes-et-deconnectees

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