Table ronde syndicalisme et politique
Table ronde : quel positionnement du syndicalisme et de la FSU face à l'extrême droite et aux divisions de la gauche avant la présidentielle ?

15 mois avant les prochaines élections présidentielles, la situation politique s’est encore détériorée depuis les élections législatives anticipées : une Assemblée nationale sans majorité, un président de plus en plus impopulaire, discrédité et impuissant, une extrême droite toujours très haute dans les sondages et loin devant les autres courants politiques, une gauche très divisée, loin de la dynamique unitaire qui avait permis la victoire relative du NFP en 2024. Face à cela, quel positionnement du syndicalisme et d’abord de la FSU ? La FSU, dans l’urgence du moment, avait au printemps 2024 décidé d’une implication sur le champ électoral, avec un soutien aux candidatures qui se reconnaissaient dans le programme du NFP, sans que cela rencontre de désaveu parmi les adhérent·es. Pour les présidentielles, la FSU doit-elle, considérant la gravité de la menace pour la démocratie, peser pour une unité de la Gauche, au risque d’importer ses divisions dans l’organisation syndicale, ou s’en tenir à une mise en avant de ses revendications afin d’influer sur les programmes ?
Caroline Chevé : l’importance de l’échéance présidentielle ne doit pas nous faire oublier les enjeux des prochaines élections municipales, avec la menace de l’arrivée de l’extrême droite aux premières responsabilités. Le risque existe que cela annonce la configuration de la présidentielle. Le RN ne fait pas mystère de jouer une carte importante dans ces municipales, d’autant que la division de la Gauche constitue un élément favorable à cet objectif. La question des municipales permet de mener une approche syndicale de la question politique, car l’élection de municipalités a des conséquences directes et concrètes sur les intérêts matériels et moraux des agents et des agentes, la qualité des services publics, notamment. La FSU est donc légitime à s’exprimer, si possible dans un cadre unitaire, avec d’autres syndicats, des associations, sur les conséquences possibles de victoires du RN ou d’autres équipes d’extrême droite aux élections municipales.
Paul Devin : dans un contexte qui se caractérise depuis plusieurs mois par une incapacité politique de fixer des orientations budgétaires, et par la poursuite de la montée de l’ED, quelle est la responsabilité du mouvement social ? Ce qui handicape la Gauche est la faiblesse d’alternatives crédibles pour les travailleurs et travailleuses qui puissent, au-delà de la désespérance du moment, donner une perspective d’espoir de transformation sociale. La Charte d’Amiens de 1906 ne fabrique pas une séparation totale entre politique et syndical mais affirme la légitimité du mouvement syndical à produire une pensée de transformation sociale autonome du champ politique partisan. Il s’agit donc de produire un discours syndical en direction de la Gauche pour favoriser la reconstruction d’un projet d’espérance. Quelques mois avant sa création, le NFP était peu probable, donc la division de la Gauche n’est pas inéluctable. Il ne saurait être question pour la FSU de paraître trier entre les composantes de la Gauche, de confondre démarche politique et implication partisane, d’importer des tensions internes parmi nos adhérent·es. Julien Fonte : la première tâche du syndicalisme et de la FSU est de s’adresser aux travailleurs et travailleuses, le meilleur message à envoyer est de développer le syndicalisme de transformation sociale, de travailler à l’unité du monde du travail sur des bases communes. Il s’agit donc de s’adresser d’abord à nos collègues. C’est sur cette base légitime que nous pourrons dialoguer avec les partis de Gauche pour construire un projet politique rassembleur. Pour la FSU Territoriale, un travail spécifique avec telle ou telle composante de la gauche ou un engagement dans les débats stratégiques internes de la Gauche risque de diviser le syndicalisme donc de l’affaiblir. La FSU Territoriale est très vigilante devant les élections municipales, car les maires sont parmi nos principaux employeurs, avec des conséquences directes sur les conditions d’exercice du syndicalisme, même si les pratiques répressives ne constituent pas toujours une spécificité de l’ED. La ligne de la FSU Territoriale est d’abord l’unité chez les collègues, condition préalable à toute démarche en vue de porter l’idée d’unité chez les politiques.
Sophie Vénétitay : comment se poser sereinement la question de l’unité de la Gauche à l’approche des élections tout en conservant notre indépendance vis-à-vis du politique, un acquis non négociable pour la FSU ? La réponse à cette injonction contradictoire ne peut être que complexe. Il s’agit de partir de la réalité de la menace de l’ED, d’approfondir l’analyse de ce qui fait sa force, du fait qu’elle est aujourd’hui plus difficile à combattre. Nous pouvons faire l’hypothèse qu’elle se nourrit de l’insuffisance des réponses du monde politique mais aussi du champ syndical. L’ED propose une vision de la société et des rapports sociaux de production que beaucoup d’autres organisations, politiques ou syndicales, ne proposent plus. Le syndicalisme est en difficulté pour capter un salariat en proie à des mutations profondes, et pour porter une autre vision de la société. Cela l’ED le fait très bien. La division de la Gauche, sur fond d’enjeux électoraux et de débats parlementaires opaques au plus grand nombre renforce cette menace. La force du syndicalisme a toujours été de rassembler le monde du travail, et nous savons encore le faire comme l’a montré la défense du droit à la retraite, sur le partage des richesses, nous avons su construire et préserver une unité. Mais il nous faut prendre la mesure de la gravité de la situation politique, avec une ED aux portes du pouvoir face à laquelle notre combat historique est en difficulté. Notre force repose aussi sur notre capacité à parler et rassembler les collègues pour ensuite interpeller les partis de Gauche. Je suis frappée de voir à quel point le discours de la Gauche sur l’éducation est très pauvre, même chose sur le rôle social des enseignant·es, et du système éducatif : l’absence de toute dynamique de pensée ambitieuse sur l’école contribue à faire le lit de l’ED. Le contexte politique est donc une question syndicale. En FSU ou dans un cadre plus large, comment, tout en demeurant sans ambiguïté sur le respect de notre indépendance, s’adresser aux partis de Gauche ? Comment combatte ensemble l’ED ? Bref comment mettre la Gauche devant ses responsabilités ? Un appel clair à l’unité de la Gauche me semble à ce stade inapproprié, trop difficile avant les municipales et les primaires éventuelles. La question est donc prématurée mais cela ne doit pas nous empêcher de nous adresser aux partis, notamment de gauche et hors ED pour faire connaître nos revendications. lll lll Aurélie Gagner : le combat, vital, contre l’ED nécessite d’embarquer nos collègues ou les réembarquer. N’oublions pas que près de 20% enseignant·es aux dernières élections présidentielles avaient voté pour un ou une candidate d’ED, chiffre très inquiétant dans des professions naguère acquises à la Gauche. On ne peut, en tant que syndicalistes, s’y résigner. D’où la nécessité de redonner du sens politique à la démarche syndicale, tout en tenant compte des évolutions des personnels. Dans le premier degré, 30% des collègues en exercice sont issus de la reconversion professionnelle, avec donc une connaissance du monde du salariat privé. Nous devons donc mieux expliquer notre défense des services publics, réaffirmer ce que nous portons comme projet global de transformation sociale. Sans nos collègues, nous ne pouvons peser dans le débat électoral. Notre tâche première reste de nous adresser aux partis politiques à partir de notre projet fédéral, notamment pour l’École. Par ailleurs le NFP a été fondé dans un moment critique, cela peut se reproduire, mais ce n’est pas à nous de le proposer.
Bruno Lévéder : la Charte d’Amiens comportait en effet l’idée d’une « double besogne » du mouvement syndical, en 1906 la CGT, c’est-à-dire d’une part la défense quotidienne des intérêts matériels et moraux des travailleurs et d’autre part la construction d’une alternative progressiste à l’exploitation capitaliste. Si la période historique a changé, il nous revient toujours la tâche d’articuler les luttes revendicatives avec la perspective d’une société de justice sociale, de solidarité, de respect des droits humains, notamment par la « démocratie jusqu’au bout » pour reprendre l’expression de Jaurès. Le XXe siècle s’est achevé par l’échec des grandes constructions d’ensemble qui mobilisaient à une échelle de masse espérances, convictions et engagements militants. Elles n’ont pas aujourd’hui été remplacées. Ainsi, si nous parvenons syndicalement, notamment sur les questions de Fonction publique, à pointer les dérives engendrées par le néo libéralisme, nous n’avons plus pour le moment la capacité de l’inscrire dans la cohérence d’ensemble d’une perspective politique émancipatrice. À cette aune, nous serions évidemment beaucoup plus forts pour défendre une fonction publique renforcée, rénovée, car structurante dans une telle perspective. Pour autant la FSU a évidemment raison de dénoncer sans attendre les logiques et les pratiques managériales d’individualisation des carrières ou du rapport au travail. Le néolibéralisme produit des effets culturels sans doute sous estimés dans notre construction revendicative, même si nous les identifions, les dénonçons globalement. Pourtant ceux-là participent à nourrir le vote d’extrême droite parmi les agent·es et les usager·es. Le syndicalisme (hormis quelques organisations) cherche à tenir évidemment son rôle dans la lutte contre l’ED. Pas de sujet là-dessus ! Mais en termes de perspective politique le travail doit continuer pour qu’elle soit la plus nourrie possible : nous ne pouvons que constater la faiblesse du programme du NFP sur la FP, elle est un des avatars du recul de la pensée à gauche. Dans un contexte où le débat public sur la fonction publique est pollué de tous les poncifs néolibéraux, la FSU doit poursuivre la réaffirmation que la question statutaire n’a rien de corporatiste mais constitue une garantie démocratique pour les citoyen⋅nes. Le calendrier ne rend pas la chose simple, entre approche des élections professionnelles, municipales et présidentielles voire législatives. Ceci pose des questions tactiques importantes qu’il convient de réfléchir collectivement au sein de la FSU, dans toutes ses composantes : comment portons-nous les revendications dans une cohérence à même de nourrir les débats politiques et opposer une approche progressiste, rompant avec le néolibéralisme et conjurant le péril d’extrême droite ?
Caroline Chevé : la culture syndicale de la FSU la conduit à viser la transformation sociale au sens radical d’une société entièrement affranchie de toutes formes d’exploitation ou de domination, sans jamais l’opposer à l’exigence d’obtenir des améliorations pour le monde du travail ici et maintenant, à tous les niveaux. Les syndicats sont porteurs d’une responsabilité fondamentale dans la vie démocratique dans la mesure où celle-ci n’est pas que politique mais aussi sociale. Notre rôle revendicatif, de mobilisation sociale, ne disparaît pas au moment des échéances électorales. Notre responsabilité est donc de rendre possible l’expression par les travailleurs et travailleuses de leurs revendications, d’élever le niveau de conscience collectif, de rassembler dans le syndicat, dans la mobilisation et, dans le contexte électoral, de peser sur les programmes politiques. Cela ne veut pas dire les écrire mais convaincre les acteurs politiques d’une part du bien-fondé des revendications et d’autre part de ce qu’elles sont massivement partagées par les travailleur·euses. C’est sur cette base que le syndicalisme, de la place qui est la sienne, peut contribuer à des dynamiques politiques favorables aux intérêts du monde du travail.
Propos recueillis par Valérie Poyet






