Syndicalisme

Mon tour de Gaule

Enjeux 297 · 12 janvier 2026 · Économie

Entretien avec Philippe Martinez, ancien secrétaire général de la CGT : un monde du travail qui souffre, la déconnexion du politique et l'unité syndicale.

Entretien avec Philippe Martinez Ancien secrétaire général de la CGT (2015-2023)

Enjeux-UA : ton livre est, pour partie, un tour de Gaule d’entreprises dans lesquelles tu t’es rendu pour soutenir les salarié·es en lutte, et les écouter. Quel regard portes-tu sur le monde de l’entreprise en France, notamment dans les relations entre dirigeant·es et salarié·es ?

Philippe Martinez : j’évoque des entreprises en lutte où je suis allé et dont les salariés se battent, avec des méthodes différentes pour maintenir l’activité et l’emploi. J’ai pu, toutes ces années, y constater un monde du travail qui souffre, dans le privé, mais aussi dans le service public. Les agent·es y sont en relation directe avec les citoyen·nes et souffrent notamment d’être dans l’incapacité, faute d’effectifs, de rendre le meilleur service possible. L’ouvrier·e qui fabrique des automobiles ne voit jamais ceux qui en achètent, mais les enseignant·es sont au contact des élèves, de leurs parents, le ou la soignant·e des malades, l’agent·e d’accueil d’une administration publique est en première ligne… Tout ceci est nié par les directions d’entreprise, mais aussi par l’État employeur, au nom de la verticalité des prises de décision. Est-il populiste de constater que les énarques qui rédigent protocoles et notes de service, sont en complet décalage avec ce que vivent les travailleurs et travailleuses au quotidien ? Les objectifs financiers ont pris le dessus sur les objectifs d’amélioration technique du savoir faire. Dans mon entreprise du groupe Renault qui compte 5 000 salarié·es, essentiellement des cadres, technicien·es, ingénieur·es, on a compté en 2022 près de 10% de démissions, des gens qui ne supportaient plus le travail imposé, loin de leurs attentes et de leurs savoirs. Le syndicalisme n’est globalement pas le bienvenu dans les entreprises, avec des différences en fonction des histoires particulières, mais les ambiances de travail dans les services publics ressemblent de plus en plus au privé : à l’hôpital de Nîmes, la direction a préféré m’opposer des vigiles afin de m’empêcher d’entrer pour discuter avec les personnels… Un ou une syndicaliste devrait pouvoir être accueilli·e aussi aisément dans une entreprise que lorsqu’il s’agit de politiques ou de ministres. Globalement, le dialogue social relève de la communication, du slogan. Les dirigeant·es des grandes entreprises et le pouvoir, à commencer par Emmanuel Macron, considèrent que le dialogue ne doit se tenir que sur la base de leurs propositions, le syndicalisme ne serait bon qu’à accompagner leurs décisions, en aucun cas à les contester ou à poser des alternatives, d’où un dialogue contraint, notamment par des let-tres de cadrage. Les choses peuvent être différentes dans les PME ou les TPE en raison de la proximité patron - salarié·es et de leur connaissance du travail dans leur entreprise. Enjeux-UA : ton regard sur le monde politique, à commencer par Emmanuel Macron, mais aussi sur la Gauche politique, est assez sévère : pourrais-tu préciser les raisons de ce regard critique ?

Philippe Martinez : on est toujours plus sévère avec celles et ceux dont on attend quelque chose. Mon engueulade avec Marie-George Buffet, alors ministre PC des sports dans le gouvernement Jospin, est une réalité. Je suis de gauche, mais il faut savoir se dire les choses. La montée du RN s’explique aussi par une désillusion vis-à-vis de gouvernements de gauche qui n’ont pas fait ce qu’ils avaient dit. Ainsi, la victoire de 1997 se situait dans le contexte d’un vaste mouvement social contre la fermeture du site automobile de Vilvorde, Jospin s’était engagé à la sauver mais la résignation politique a prévalu, puis Hollande a aggravé la situation. De tels renoncements de la gauche font monter le RN parmi les salarié·es, le maire d’Hayange (57) a été un militant CGT. Le décalage se creuse entre le monde du travail et des représentant·es politiques qui en sont de plus en plus déconnecté·es. Les partis politiques ne sont plus présents dans les entreprises, or dans ma jeunesse il existait dans mon usine des sections PS, PC voire RPR. Cette déconnexion n’est pas sans conséquences sur les décisions prises. Macron peut ainsi t’expliquer doctement la vie d’un·e salarié·e ou d’un·e fonctionnaire sans du tout la connaître… Mais il n’a pas le monopole de ce comportement. Cependant il ne faut pas revenir à des syndicats courroies de transmission des partis, comme Jean-Luc Mélenchon semble en être nostalgique. Les salarié·es nous ont fait payer cher, après 1981, le fait de paraître oublier les revendications syndicales au profit du seul soutien au programme commun de gouvernement. Notre syndicalisme n’est pas celui de l’Allemagne ou des EU, avec des liens de proximité avec le SPD ou les Démocrates. Je suis favorable à un syndicalisme d’adhésion, pourquoi pas de services rendus aux salariés, dans l’accès au logement ou à la culture, si importante, mais aussi de revendication et d’engagement. D’ailleurs notre capacité, en dépit d’adhérent·es trop peu nombreux, à engager des mobilisations de masse reste objet de perplexité et d’envie dans beaucoup de syndicats européens.

Enjeux-UA : tu n’abordes que très peu les relations de la CGT avec les autres OS. Les divisions et l’émiettement syndical te paraissent-ils insurmontables ?

Philippe Martinez : Le livre s’adresse d’abord au grand public, celui qui ne connaît de fait que la CGT et la CFDT, 2023 a été un moment important car nous avons su maintenir une unité syndicale totale dans la durée. Avec la FSU et Solidaires, nous avons su, dans le cadre de l’Alliance écologique et sociale, sortir de nos champs syndicaux pour travailler ensemble. J’ai été clair au congrès de la FSU à Metz (2022) sur la nécessité de se rassembler, la France compte trop de syndicats et pas assez de syndiqué·es, le monde du travail a besoin d’unité et de regroupement, les adhérent·es doivent décider de l’avenir. Beaucoup de choses se font déjà dans les départements, des listes communes sont montées, le travail en commun existe depuis longtemps entre CGT et FSU, déjà à l’époque de Bernard Thibault et de Gérard Aschieri. Je suis favorable au renforcement de ce travail pour aller vers la réunification de nos deux organisations. On travaille ensemble sur des questions où on ne nous attendait pas, au-delà des manifestations et des grèves, des jalons ont été posés avec la FSU pour, par exemple, ne pas opposer travail et environnement, un tournant important, voire historique.

Propos recueillis par Matthieu Leiritz

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