Les mots du néolibéralisme
« Les mots du néolibéralisme » : premier volet d'une série, autour de la « rationalité » et du « management » imposés aux services publics.
« Enjeux » entame une série d’articles interrogeant dix mots du néolibéralisme et leur sens au regard des politiques gouvernant les services publics.
RATIONALITÉ
Le néolibéralisme est une « nouvelle raison du monde ». Pour imposer son emprise sur notre système de valeurs et de représentations, il s’affirme comme capable d’une nouvelle appréhension rationnelle du réel qui permettrait de conclure à la nécessité d’étendre ses principes de gouvernance, fondés sur l’économie de marché, sur l’ensemble des activités humaines. Cette rationalité entend imposer sa logique aux services publics en affirmant qu’elle peut les rendre plus efficaces grâce aux principes de la concurrence et de la rentabilité. Dans ce but, sous couvert de lisibilité et de transparence, un nouveau paradigme budgétaire (LOLF, 2001) a fixé une logique d’organisation des dépenses en fonction de résultats à atteindre et non plus par l’attribution de moyens. Et c’est pour rompre avec des politiques jugées insuffisamment rationnelles, que s’est engagée une réforme de l’État dite « révision générale des politiques publiques » (RGPP, 2007) dont l’ambition est de « mieux dépenser » l’argent public, c’est-à-dire, en fait, de se donner les outils d’une politique de réduction des dépenses publiques, tour à tour appelée rigueur ou austérité budgétaire. Le néolibéralisme permet l’intrusion des intérêts marchands dans les services publics, l’utilisation des normes du droit privé pour les gouverner et le recours aux cultures managériales de l’entreprise pour les administrer. Il exige des acteurs des services publics une adhésion à sa doxa : rationnels et compétitifs, ils doivent admettre les bienfaits de la concurrence, être désireux d’augmenter leurs performances et aspirer à une reconnaissance de leurs mérites. Le néolibéralisme renonce à la conception d’une action publique qui permet l’intervention de l’État pour atténuer les effets inégalitaires de l’économie capitaliste. Il considère l’État-providence comme un modèle rigide et archaïque, défavorable à la croissance et au profit des entreprises. Ainsi, le néolibéralisme « sous prétexte de la neutralité de l’État et de l’autonomie de l’individu revient à naturaliser les inégalités et à légitimer les différences de situation de fait en les attribuant aux différences de mérite. » MANAGEMENT
Au nom d’une meilleure efficacité des services publics, une nouvelle culture managériale, le Nouveau Management Public (NMP), a été importée de l’entreprise privée, dans les années 1980, pour gouverner les services publics. Elle rompt avec une conception traditionnelle de l’administration qui était fondée sur la mise en œuvre d’actions dont la conformité avec le cadre réglementaire garantissait la finalité. Cette conception traditionnelle, désormais jugée comme témoignant d’une incapacité de l’État, organisait un pouvoir hiérarchique « impersonnel » régi par une rationalité juridique auquel le NMP substitue un pouvoir « charismatique », régi par une rationalité managériale. Le NMP se fonde sur la mesure des résultats de l’action dont il prétend être capable par une vision juste et objective du réel. La mise en concurrence des acteurs, par la comparaison (benchmarking) des pratiques et de leurs effets, est censée constituer le fondement d’un progrès pour l’action. Pour que cette concurrence puisse porter ses fruits, il faut qu’elle soit perçue comme capable d’engendrer des avantages individuels : pour ce faire, le NMP rompt avec les règles statutaires habituelles de la Fonction publique et introduit des systèmes d’avancement et de rémunération au mérite, des attributions de postes « profilés », des règles de gestion des ressources humaines « personnalisées ». Convaincu de sa capacité transversale à améliorer l’ensemble des domaines de l’action publique, le NMP relativise la spécificité professionnelle des différents métiers pour lui préférer des mises en œuvre procédurales et des prescriptions méthodologiques. Car sous un discours qui promet la liberté et l’initiative des agents, le NMP s’avère souvent injonctif. Non seulement le NMP est loin d’avoir fait la preuve de sa capacité à produire une plus grande efficacité de la Fonction publique mais il se révèle davantage destiné à une réduction des coûts qu’à une amélioration de l’action. En transformant la nature même du travail de l’agent public, en l’asservissant à des impératifs budgétaires plutôt qu’à ses finalités, en personnalisant les liens hiérarchiques, le NMP a multiplié les situations de conflits et de souffrances au travail avec toutes leurs conséquences psychosociales. Du point de vue des travailleuses et des travailleurs : inutile et désagréable !
Paul Devin