Géopolitique

« L'intersectionnalité n'est pas un luxe » (Kimberlé Crenshaw)

Enjeux 297 · 7 janvier 2026 · Histoire

Kimberlé Crenshaw aux Intersyndicales femmes : l'intersectionnalité, outil vital pour comprendre et combattre le tournant autoritaire.

Invitée par la CGT, la FSU et Solidaires lors des Intersyndicales femmes du 4 avril 2025 à Paris, la juriste et théoricienne féministe Kimberlé Crenshaw a livré une intervention d’une force politique rare. Revenant sur la généalogie de l’intersectionnalité, elle a répondu à ses détracteurs tout en montrant combien les échecs à penser ensemble le racisme, le sexisme et les rapports de classe ont préparé le terrain du basculement autoritaire aux États-Unis et bien au-delà. Loin d’un luxe académique, l’intersectionnalité apparaît ici comme un outil vital pour comprendre et combattre la destruction démocratique en cours.

Une démocratie en état d’alerte

Dès l’ouverture de son intervention, Kimberlé Crenshaw inscrit sa réflexion dans un contexte de crise globale. Elle confie avoir accueilli l’invitation parisienne comme un répit face à la situation politique américaine :

« Nous traversons une période de destruction rapide de normes démocratiques qui étaient largement reconnues comme l’héritage du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Cette destruction emporte avec elle l’État de droit, l’architecture même du gouvernement américain et […] l’alliance d’après-guerre qui a structuré la politique mondiale pendant près de trois quarts de siècle. »

Cette destruction, insiste-t-elle, n’est ni soudaine ni accidentelle. À l’image d’un incendie rendu possible par une longue sécheresse, elle résulte de conditions politiques, économiques et idéologiques installées de longue date. L’embrasement autoritaire, nourri par l’altérisation, c’est-à-dire le processus par lequel des groupes sont construits comme fondamentalement étrangers, menaçants ou indésirables (NDLR), dépasse largement les frontières états-uniennes. C’est dans ce cadre qu’émerge une question centrale, souvent posée de manière polémique :

« Qu’est-ce que l’intersectionnalité a à voir avec tout cela ? » Aux origines d’un concept mal compris

Crenshaw rappelle que l’intersectionnalité est régulièrement caricaturée comme une politique identitaire abstraite, détachée des réalités matérielles. Or, affirme-t-elle sans détour :

« En réalité, l’intersectionnalité place au cœur de son analyse les dimensions structurelles des inégalités ainsi que les réalités concrètes des violences raciales et genrées. »

Née de la rencontre entre le droit antidiscriminatoire issu du mouvement des droits civiques et le féminisme de la deuxième vague, l’intersectionnalité répond à une lacune juridique précise : l’incapacité du droit à reconnaître les discriminations imbriquées. Crenshaw illustre cette impasse par l’affaire emblématique d’Emma DeGraffenreid, employée de General Motors, dont la plainte fut rejetée au motif paradoxal qu’elle cumulait deux critères de discrimination.

« Pour que la plainte de DeGraffenreid soit juridiquement recevable […], elle aurait dû invoquer une discrimination combinée ; or, selon la Cour, une telle démarche lui aurait conféré un traitement préférentiel non autorisé. »

Ce raisonnement, souligne Crenshaw, a produit un préjudice de second ordre : non seulement la discrimination n’est pas reconnue, mais toute possibilité de réparation est refusée.

Violences, migrations et angles morts politiques

Loin de se limiter au monde du travail, l’intersectionnalité s’est révélée décisive pour analyser les violences faites aux femmes. Crenshaw évoque notamment les femmes immigrées confrontées à la barrière de la langue, à la précarité juridique et à la peur de l’expulsion :

« Dans ces situations, la xénophobie et le patriarcat se combinaient pour enfermer les femmes sans papiers dans des situations de dépendance et de violence. »

Ces réalités ont mis en évidence ce que Crenshaw nomme l’intersectionnalité politique : lorsque les mouvements féministes et antiracistes, agissant de manière cloisonnée, laissent sur le bord du chemin celles qui se trouvent à leur croisement. L’échec intersectionnel : de Clarence Thomas à Trump

L’un des moments les plus marquants de l’intervention revient sur l’affaire Anita Hill contre Clarence Thomas en 1991. Crenshaw y voit un tournant majeur :

« Ces attaques intersectionnelles spécifiques sont restées en grande partie sans réponse, Anita Hill se trouvant prise entre un mouvement antiraciste centré prioritairement sur les hommes noirs et un féminisme qui ne parvenait pas à penser le rôle central du racisme. »

Cet affrontement stérile entre féminisme et antiracisme a permis la nomination de Clarence Thomas à la Cour suprême, avec des conséquences durables sur le démantèlement des garde-fous démocratiques. Pour Crenshaw, cet échec intersectionnel éclaire également l’élection de Donald Trump et le traitement différencié réservé à Kamala Harris :

« L’identité de Donald Trump, sa blanchité et sa masculinité lui ont permis de demeurer un candidat crédible bien qu’il ait été […] l’un des moins qualifiés pour exercer cette fonction. »

Conclusion : un outil pour lutter

Face au retour offensif du fascisme, Kimberlé Crenshaw refuse toute résignation. Elle rappelle que l’intersectionnalité n’est ni un dogme ni une panacée, mais un outil parmi d’autres pour penser et combattre les rapports de pouvoir.

« Pour affronter ce tournant autoritaire, nous avons besoin de l’ensemble des outils à notre disposition, et l’intersectionnalité est l’un d’entre eux. Rien ne garantit que nous l’emporterons. La seule certitude est que, si nous renonçons à lutter, la défaite est assurée. »

Dans un monde où les droits sociaux, syndicaux et démocratiques sont méthodiquement attaqués, son appel résonne comme une mise en garde autant qu’une invitation : comprendre ensemble, lutter ensemble, ou accepter de reculer.

L’intégralité de son intervention sera disponible sur le site UA-FSU.

La collective féministe UA

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