Géopolitique

La situation en Amérique latine

Enjeux 297 · 5 janvier 2026 · Histoire

Entretien avec l'historien Serge Ollivier : le coup de force américain au Venezuela, le pétrole et le retour de la politique de la canonnière.

Entretien avec Serge Ollivier

Serge Ollivier est agrégé d’histoire. Tout en enseignant dans le second degré, il est chercheur associé au Centre d’histoire sociale du XXe siècle, Paris Panthéon Sorbonne, université dans laquelle il a soutenu une thèse : Vivre la démocratie dans les barrios de Caracas sous la IVe République vénézuélienne (1958-1998). Il est syndiqué au SNES-FSU.

Enjeux-UA : comment en est-on arrivé au coup de force américain au Venezuela ?

Serge Ollivier : cela constitue un point de bascule. Dans son premier mandat, Trump avait déjà tenté de renverser Maduro en soutenant le pronunciamento du 23 janvier 2019, et en reconnaissant son initiateur, le nouveau président de l’Assemblée nationale de l’époque Juan Guaido. L’opposition venait en 2015 de remporter les élections, la première victoire depuis l’élection de Chavez en 1998. Le pouvoir chaviste était alors autoritaire, mais ne recourait pas au trucage des élections, trucage auquel s’est par la suite livré Maduro, incapable de mettre fin à la crise économique depuis 2014 et face à une opposition majoritaire. Ce coup de force de 2019 avait été un échec car l’opposition ne disposait pas de légitimité positive. L’élection de Maduro en 2018 avait été frauduleuse et non reconnue, elle s’était inscrite dans le contexte de la montée de l’autoritarisme, d’une orientation dictatoriale, la corruption incitant le pouvoir à vouloir à tout prix garder les rênes et donc l’accès aux ressources publiques, à commencer par le pétrole. Mais cela ne suffisait pas à construire une alternative. Il avait manqué également une force militaire face à l’appareil d’État chaviste. 2019 marque le dernier cas à ce jour de revirement de quelques d’officiers chavistes. En 2024 et 2025, la situation est différente. L’opposition s’est construite positivement autour de Corine Machado, victorieuse aux primaires de 2024. Elle n’avait récolté aux primaires de 2012 que 3,8% des voix, apparaissant comme trop radicale, trop grande bourgeoise. Mais la crise économique a joué, avec le recul du PIB de 75% entre 2014 et 2020, un quart de la population a émigré, ce qui révèle l’étendue de la gabegie du régime. Par ailleurs, le régime Maduro a empêché la candidature des autres leaders de l’opposition, notamment Henrique Capriles Radonski, le candidat aux présidentielles de 2012 contre Chavez et 2013 contre Maduro. Corina Machado se revendique proche d’une internationale de droite très radicale, avec les Milei, Orban, Le Pen, Netanyaou et Trump, auquel elle a d’ailleurs dédié son prix Nobel. Mais le programme dit de transition qu’elle a proposé ne porte pas trace des combats culturels portés par cette extrême droite internationale. Au Venezuela, ces questions sociétales ne font pas des clivages majeurs : l’avortement y a toujours été interdit. Son projet est classiquement néo libéral, avec la promesse d’un État reconstruit mais minimal, seulement arbitre de la concurrence entre entreprises privées. Les parents se verraient pourvus d’un chèque scolaire pour leur permettre de choisir entre public ou privé.

Enjeux-UA : comment l’interpréter ?

Serge Ollivier : on peut distinguer trois raisons principales. Depuis début août 2025, les « faucons » semblent l’avoir emporté dans le cabinet Trump, avec Marco Rubio au département d’État (les affaires étrangères) et Stephen Miller, conseiller à la sécurité intérieure qui le poussaient à intervenir militairement depuis septembre. Les bombardements initiaux ciblant en théorie des narco trafiquants avaient préparé l’opinion à une opération de guerre. Trump affiche plusieurs objectifs : renverser la dictature, juguler l’immigration vénézuélienne aux EU - plus de 800 000 migrant·es aux USA, dont environ 600 000 depuis le début des années 2010 - lutte contre le narcotrafic et placer le pétrole vénézuélien sous contrôle américain. Pour Trump, Maduro est l’ennemi idéal, il incarne la gauche rêvée car illégitime, corrompue et inefficace. Depuis le 3 janvier, Trump ne parle plus que du pétrole. Le parquet américain a requalifié les charges contre Maduro en corruption, abandonnant la charge de dirigeant du dit « Cartel des soleils » de narcotrafic, pour retenir celles de collusions avec narcotrafic. Pourtant il n’existe pas au Venezuela un cartel dit « des soleils » en tant que tel, allusion aux étoiles arborées sur les uniformes des officiers chavistes ; il s’agit plutôt d’un ensemble de collusions au sein de l’armée avec les grands cartels mexicains. Maduro l’avait avalisé pour autant que son pouvoir ne soit pas remis en question. Selon la DEA (Drug Enforcement Administration), 8 à 10% de la cocaïne consommée aux EU viendrait du pays. L’essentiel est ailleurs, dans les enjeux pétroliers. En novembre dernier le milliardaire Paul Singer, pro Trump, a racheté l’entreprise CITGO : à l’origine américaine, spécialisée dans le raffinage et la distribution pétrolière, elle avait été rachetée dans les années quatre-vingt-dix par PDVSA, l’entreprise nationale de pétrole vénézuélienne. Le Venezuela contrôlait ainsi toute la filière pétrolière, du puits de pétrole au Venezuela à la pompe aux États-Unis. La justice américaine vient de permettre son acquisition à bas prix par Stinger. Tout ceci s’inscrit dans la priorité donnée par Washington aux hydrocarbures, au croisement de réseaux opaques d’acteurs privés qui influencent le pouvoir politique fédéral. Par ailleurs cette attaque constitue un signal donné au monde, elle est censée crédibiliser la doctrine Trump telle qu’elle est clairement présentée dans le document public sur la « Nouvelle stratégie de sécurité nationale ». Il s’agit d’exclure de l’Amérique Latine, considérée comme une sphère d’influence américaine, toute autre influence de grande puissance, dont la Chine. C’est le retour à la politique de la canonnière, au « big stick » cher au président Theodore Roosevelt (1901 - 1909), et à son corollaire à la doctrine Monroe de 1823.

Enjeux-UA : sait-on comment a réagi le peuple vénézuélien à la chute de Maduro ?

Serge Ollivier : on pourrait en résumant parler de « disjonction émotionnelle », avec des sentiments paradoxaux. D’une part, la grande majorité est heureuse de son départ, avec l’espoir d’une transition démocratique. Mais pas de l’opération américaine, avec les bombardements, ni des annonces de Trump sur la prise de contrôle du pétrole vénézuélien. Or depuis un siècle, cette appropriation nationale des ressources pétrolières constitue le fondement de la nation vénézuélienne. Aux élections de 2024, l’opposition avait mené une campagne habile, trouvant un vrai leadership avec Corina Machado, avec un maillage militant serré qui a été en capacité de rassembler rapidement les procès-verbaux des bureaux de vote, pour doubler le recensement officiel : l’opposition avait pu ainsi affirmer preuve à l’appui avoir rassemblé 70% des voix. Les émigrant·es n’avaient pu voter car le gouvernement Maduro avait fermé les consulats. Clairement la population s’était exprimée pour un changement de régime, considérant Maduro comme un criminel corrompu. Seuls les affidés du régime, les prébendiers, continuaient de soutenir ce gouvernement autoritaire, à la tête d’un État failli. Cet État a abandonné depuis longtemps toute prétention à maintenir un ordre légal, il s’accommode, avec une répression ponctuelle, d’une terreur arbitraire, d’une situation de chaos dans le pays. Beaucoup d’armes légères circulent dans le pays, et pour le moment on ne constate pas de retour des migrant·es, mais des arrestations ponctuelles de gens qui avaient salué publiquement l’enlèvement de Maduro. Au Venezuela, les gens stockent des aliments dans la crainte de l’avenir immédiat. Enjeux-UA : assiste-t-on au rétablissement d’une main mise américaine sur l’Amérique Latine, avec le soutien de gouvernements nationalistes élus comme l’Argentine ou le Chili ?

Serge Ollivier : on constate en effet la formation d’une internationale d’extrême droite sous hégémonie américaine . Du reste, Trump ne se cache pas de s’appuyer, pour faire avancer sa stratégie, sur des gouvernements amis, et de fragiliser les autres par un savant mélange de discrédit et d’ingérence systématique. Milei en a joué pour gagner récemment les élections législatives en Argentine, avec des promesses d’aide américaine en cas de victoire : la souveraineté nationale est sacrifiée sur l’autel de l’assistance économique… L’intervention militaire américaine du 3 janvier crée aussi un précédent qui crédibilise les discours de Trump en les adossant à un usage avéré de la force. Au Venezuela, les scénarios du futur sont fluides : la vice-présidente Rodriguez est l’interlocutrice privilégiée par Trump. Ce dernier promet des investissements massifs dans l’industrie pétrolière locale. Or les prix mondiaux baissent, les gisements de l’Orénoque ne seraient rentables qu’à 80 dollars le baril or ils sont aujourd’hui à 65. Mais pour Trump il s’agit sans doute d’un pari sur l’avenir. Par ailleurs, beaucoup de raffineries américaines sont contrôlées par des proches de Trump. On semble se diriger vers une situation où Trump reconnaîtrait un pouvoir chaviste vassalisé, le Venezuela devenant, selon différentes expressions en cours chez certains analystes, une sorte de « protectorat américain », voire une « vice-royauté ». Cette politique de la canonnière diffère de celle de l’administration Bush en Irak en 2003 : il ne s’agit ni de contrôler le pays ni de le démocratiser, mais seulement d’imposer au régime en place des politiques économiques attendues de lui. De nouvelles interventions militantes sont possibles dans le cas de résistances des responsables chavistes, notamment peut-être l’actuel ministre de l’Intérieur, Diosdado Cabello, l’homme le plus craint du pays, au cœur du système corruptif et qui incarne le pôle radical du chavisme, hostile aux négociations avec Washington. Un dernier scénario plus optimiste serait celui d’une transition démocratique négociée puis une victoire électorale de l’opposition, sûrement représentée par Machado. Mais la difficulté serait de contrôler civilement un territoire où pullulent les différentes milices armées, dont des Cubains, des militants de l’ELN (Armée de libération nationale) colombienne voire du Hezbollah libanais.

Propos recueillis par Matthieu Leiritz

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