Bande-son pour un coup d'État
« Bande-son pour un coup d'État » : le documentaire de Johan Grimonprez mêle jazz, décolonisation et assassinat de Lumumba.

Titre original : Soundtrack to a Coup d’État Documentaire écrit et réalisé par Johan Grimonprez
En 1960, 16 pays africains nouvellement indépendants font leur entrée à l’ONU. C’est un séisme politique. Un pays est au centre de l’événement : le Congo qui attire aussi les ingérences occidentales du fait de sa richesse en uranium. Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba, premier ministre du Congo nouvellement indépendant, est assassiné. Le film associe vague d’indépendance africaine, mouvement des droits civiques aux États-Unis et guerre froide, avec une arme : le jazz.
En 1961, la chanteuse Abbey Lincoln et le batteur Max Roach militant·es des droits civiques et figures du jazz, interrompent une session du Conseil de Sécurité de l’ONU pour protester contre l’assassinat du leader congolais partisan d’une union africaine et le coup d’État soutenu par la CIA. Jazz et politique s’entremêlent dans le film de Johan Grimonprez, qui rapporte un épisode international complexe et trouble de la guerre froide et de la décolonisation. À travers un montage d’archives nombreuses, il raconte notamment comment des musicien·nes tels que Louis Armstrong ou Nina Simone et d’autres furent envoyé·es à travers le monde et instrumentalisé·es, sans le vouloir, par la CIA pour distraire l’opinion publique des manœuvres secrètes menées pour contrecarrer l’union des nations africaines nouvellement indépendantes et pour détourner l’attention du 1er coup d’État postcolonial. Ainsi, par exemple, pendant un concert de Louis Amstrong, 1500 tonnes d’uranium sont expédiées vers les USA. Le cinéaste montre comment l’Organisation des Nations Unies a été déstabilisée par l’entrée de seize nations africaines, appuyées par le président de l’URSS Nikita Khrouchtchev qui dénonçait l’accaparement néocolonial des ressources de ces états. Situation qui rééquilibrait le rapport de forces en faveur de l’idée d’États Unis d’Afrique autour de la figure de Patrice Lumumba. Un point central du film évoque l’accord secret passé par Churchill, Eisenhower et l’État belge pour conserver l’accès et la mainmise sur l’uranium des mines congolaises, nécessaire au maintien de la dissuasion nucléaire américaine : trois jours avant l’indépendance du Congo, l’Union minière du Haut-Katanga est privatisée. L’assassinat de Lumumba s’inscrit dans ce contexte. L’histoire est racontée du point de vue d’Andrée Blouin, militante politique des droits des femmes et de la République centrafricaine, du diplomate irlandais Conor Cruise O’Brien, de l’écrivain belgo-congolais In Koli Jean Bofane, de Malcolm X et de Nikita Krouchtchev, notamment.
Nommé pour l’Oscar du meilleur film documentaire et primé largement, sa diffusion est plus que discrète. Aujourd’hui, le colonialisme n’a pas disparu. Il a seulement changé de costume. Marylène Cahouet
Johan Grimonprez c’est un réalisateur et scénariste belge qui jouit d’une réputation internationale grâce à une œuvre qui mêle art, cinéma et documentation. Célèbre aussi par sa critique acérée de la politique et de l’état du monde. Parmi ces films, citons : DIAL H-I-S-T-O-R-Y (1997) sur le terrorisme et de DOUBLE TAWK (2009) sur l’instrumentalisation de la peur et SHADOW WORLD (2016) sur le trafic d’armes.

