Histoire

France et Allemagne : quelles stratégies du maintien de l'ordre ?

Enjeux 298 · 17 mars 2026 · Syndicalisme

Fabien Jobard : comment la France a « brutalisé » son maintien de l'ordre quand l'Allemagne protège la liberté de manifester.

Fabien Jobard est docteur en science politique et directeur de recherches au CNRS. Il est aussi chercheur au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP).

Référence : Fabien Jobard, Olivier Fillieule, Politiques du désordre. La police des manifestations en France, Points Seuil, 2026. Fabien Jobard, Police en France, police en Allemagne : l’étendue des différences, Études, mai 2024, p. 21-30.

Enjeux-UA : en France, les stratégies allemandes de maintien de l’ordre, par exemple en termes de gestion des manifestations, sont souvent citées comme plus respectueuses des valeurs démocratiques que celles employées par la police française. Qu’en est-il réellement ?

Fabien Jobard : tant en France qu’en Allemagne, la gestion des manifestations par les forces de police a connu une inflexion lente mais majeure, dans le courant des années 1970. Les pouvoirs publics ne pouvaient traiter les enfants de la bourgeoisie protestant depuis leurs campus universitaires comme des militants communistes vus comme des agents séditieux armés par Moscou ou comme des manifestants nord-africains vus comme des égorgeurs de policiers. Cette pacification du rapport aux foules est plus lente en Allemagne qu’en France. En effet, « la » police n’existe pas, en Allemagne : ce sont les polices des Länder qui définissent leurs doctrines et dirigent leurs troupes. En Bavière, à Berlin ou à Hambourg, les polices suivent alors des lignes dures, beaucoup plus souples dans la Ruhr. En France, la leçon majeure tirée de Mai 68 est la professionnalisation des forces de police : on créé des centres de formation dédiés, on accroît les volumes de formation, on diffuse des technologies qui mettent les foules à distance et évitent, tant que se peut, l’échange de coups.

Aujourd’hui, le rapport entre Allemagne et France est nettement inversé. Sous l’impulsion notamment du Tribunal constitutionnel (arrêt Brokdorf en 1985), l’action des forces de police allemandes a pour finalité la protection des manifestants et la protection de la liberté de manifester. Dans le même temps, en France, l’attention des gouvernements et des appareils policiers a été absorbée par les violences urbaines. Une doctrine implicite, dite « VU » pour violences urbaines, s’est développée, qui a privilégié l’intervention précoce auprès des protestataires, appuyée par des moyens offensifs de type lanceurs de balles de défense, en vue non plus d’éloigner des foules mais de réaliser des interpellations.

Lorsque, sous l’effet du durcissement des politiques néolibérales, les mouvements sociaux sont revenus sur le devant de la scène en France (Nuit Debout et Loi Travail en 2016, Gilets Jaunes en 2018-2019, réforme des retraites en 2020 et en 2023…), les polices françaises ont traité les désordres en manifestation comme les émeutes urbaines. Le maintien de l’ordre des périphéries s’est vu transporté dans les centres-villes. C’est ce qu’avec Olivier Fillieule nous avons appelé le mouvement de « brutalisation » du maintien de l’ordre. Dans le même temps, les mouvements protestataires ont profondément évolué en France, notamment avec les gilets jaunes qui ont revendiqué une rupture avec les traditions antérieures de déclaration des parcours et plus globalement de coopération avec les autorités.

Enjeux-UA : quels sont les rapports respectifs entre la société allemande, dans sa diversité (ethnique comme géographique), et la police ? Comment l’expliquer ?

Fabien Jobard : la police ne relève pas en France et en Allemagne de la même philosophie. En France, la tradition policière depuis Louis XIV et plus tard depuis Napoléon Bonaparte fait de la police une institution au service de l’État avant d’être consacrée au service de la population ou du public. Ajoutons à cela que le transport de la guerre d’indépendance algérienne dans les agglomérations de la métropole, à Paris notamment, les politiques de logement des immigrés en périphérie des villes, la très sévère désindustrialisation qui a jeté les enfants de l’immigration hors du marché du travail… Tout ceci a fortement contribué à maintenir un rapport frontal, pour ne pas dire martial, entre la police et les jeunes hommes en situation de désœuvrement. On retrouve ici la problématique des « violences urbaines » que j’évoquais à propos des manifestations et des mouvements sociaux. Pour beaucoup de responsables policiers allemands, les images qu’ils ou elles voient en provenance de la France, qu’il s’agisse des émeutes urbaines ou des violences en manifestation, représentent très exactement ce qu’il faut éviter.

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