Face au RN, promouvoir une nouvelle démocratie sociale
Entretien avec Jean-Christophe Le Duigou (ex-CGT) : face au RN, régénérer l'idéal démocratique par une démocratie sociale ancrée dans le travail.

promouvoir une nouvelle démocratie sociale
Entretien avec Jean-Christophe Le Duigou
Jean-Christophe Le Duigou a été membre de la commission exécutive de la CGT de 1982 à 2009, siègeant au Bureau confédéral aux côtés de Bernard Thibault de 1999 à 2009. Son dernier ouvrage, « Une longue histoire. Le syndicalisme, l’extrême droite et la démocratie », Arcane 17, est particulièrement utile dans la période actuelle et à venir.
Enjeux-UA : en quoi l’extrême droite et plus particulièrement le RN constituent-ils une menace pour le syndicalisme et le monde du travail ?
Jean-Christophe Le Duigou : la menace sur les libertés est réelle. C’est légitimement que les acteurs sociaux s’inquiètent. La stratégie de l’extrême droite est de partir de considérations ethniques et de nationalité pour remettre en cause les principes de solidarité et d’universalité qui sont la base de notre modèle social. Cela va de pair avec une culture de l’autorité et de la violence qui inspire la réforme de l’État qu’envisage d’appliquer le RN. Même s’il reste discret sur son contenu pour ne pas inquiéter.
Même dédiabolisée, l’organisation de Marine Le Pen avec ses nouveaux cadres « manière Bardella », demeure le repère de militants dont les liens factieux sont bien connus. Cette organisation, le FN devenu RN, condamne, au nom de l’unité de la nation, ceux qui mènent le combat contre l’exploitation. Elle tente - pour le moment sans grand succès - de mettre sur pied des syndicats « jaunes » et cherche - avec plus de réussite - à implanter idées et militants dans des structures syndicales ou professionnelles pourtant bien organisées. La vigilance s’impose envers l’entrisme et le débauchage. Le syndicalisme doit se préoccuper d’alerter sur le danger et la nocivité du FN. Demain il sera trop tard !
Enjeux-UA : comment le syndicalisme peut-il lutter contre la progression du RN dans les votes et les opinions des salarié·es ?
Jean-Christophe Le Duigou : faire barrage tant à la vague néo-libérale qu’à l’extrême droite suppose de contribuer à régénérer un idéal démocratique mal en point. Les syndicats qui ne sont pas de simples corps intermédiaires ont une responsabilité particulière en ce domaine. Face à la volatilité des repères et à la pluralité des attentes, sources d’insécurité il devient impératif de réaffirmer un horizon démocratique capable de donner un sens à l’intervention de chacun des acteurs sur la scène sociale.
Le modèle de citoyenneté et d’humanisme, qui jusqu’à présent a prédominé s’avère incomplet, car il n’implique pas de façon active les citoyen·nes sauf à des moments exceptionnels tels les différents votes. La préoccupation actuelle doit être la réintégration de toutes les composantes de la société à toutes les étapes de la vie commune. Il s’agit d’inventer et de mettre en œuvre des mécanismes par lesquels les aspirations et les besoins de la population pourront irriguer les institutions à commencer par le Service public, la Sécurité sociale, l’Éducation nationale, l’Entreprise. Il devient urgent de repenser l’idéal démocratique, non plus comme une simple procédure ou une série de rituels, mais comme une dynamique à réinventer. Imaginer l’avenir passe par la redéfinition d’espaces de dialogue constitutifs de nouvelles formes d’engagement où chaque organisme de la société retrouve une voix et une légitimité. Cela suppose, à l’opposé de la pratique d’un 49.3, une nouvelle démocratie, ancrée dans la réalité du travail et de la cité qui passe par la construction de solidarités concrètes et de pouvoirs à partager.
Enjeux-UA : le syndicalisme doit-il aller jusqu’à soutenir les forces politiques opposées à l’extrême droite, au risque de se voir reprocher une perte d’indépendance ?
Jean-Christophe Le Duigou : l’articulation entre sphère sociale et sphère politique ne saurait se limiter à une simple juxtaposition, ni à fortiori à une séparation stricte de deux champs, chacun s’ignorant superbement, mais guidés par une commune loi du profit comme le souhaite le MEDEF. Elle ne peut pas non plus se limiter à une nouvelle délégation de pouvoir aux partis politiques qui vivent une crise profonde. Cette dynamique complexe impose une réflexion renouvelée sur les formes de coopération possibles, où chaque acteur, politique ou syndical, conserve sa spécificité mais recherche une complémentarité. Loin d’un cloisonnement stérile, il s’agirait plutôt de concevoir des « espaces de dialogue social écologiques et républicains » où le syndicalisme ne serait, ni une annexe politique, ni un contre-pouvoir isolé face à la toute-puissance du patronat et du monde de la finance, mais un acteur à part entière des évolutions sociales, sociétales et démocratiques. Ainsi, la structuration d’une démocratie sociale véritable engagerait une expérience collective, où trouveraient place débats, tensions et situations de compromis, afin de faire reculer la pression de la finance et afin de renouveler les modalités de l’action collective.
Propos recueillis par Matthieu Leiritz