Écologie

Écologie, inégalités et services publics : ne pas dissocier les combats

Enjeux 298 · 15 mars 2026

Pesticides près des écoles, ultrariches et climat : il n'y a pas de justice écologique sans justice sociale ni services publics renforcés.

La santé des populations les plus vulnérables, dont les enfants, est sans cesse menacée par l’accroissement de dégradations environnementales, corrélé au creusement mondial des inégalités de revenus. La justice écologique implique forcément leur réduction, notamment à travers un renforcement des services publics.

La crise écologique n’est ni abstraite ni lointaine. Elle se manifeste concrètement dans les territoires, les conditions de travail et la santé des populations. Deux enquêtes récentes en rendent compte de nouveau : l’une met en évidence l’exposition massive des élèves français aux pesticides, l’autre documente l’explosion des inégalités de richesse et leur rôle central dans le dérèglement climatique. Leur confrontation éclaire un enjeu politique majeur pour les militant·es syndicaux·ales et les agent·es public·ques : on ne répondra pas à la crise écologique sans justice sociale, ni renforcement des services publics. Plus de 1,7 million d’élèves sont aujourd’hui scolarisé·es dans des écoles à proximité immédiate de zones agricoles intensivement traitées aux pesticides. La cartographie réalisée par Le Monde et des scientifiques révèle que des milliers d’écoles sont exposées à des substances potentiellement toxiques, notamment dans les zones viticoles. Les études sanitaires associées sont préoccupantes : présence de résidus de fongicides et de perturbateurs endocriniens, engendrant un risque pour le développement des enfants. Les personnels éducatifs, eux aussi, travaillent dans ces environnements dégradés, sans protection adaptée ni reconnaissance institutionnelle. Cette situation interroge directement la mission de l’école publique. Comment la garantir lorsque les conditions matérielles de scolarisation exposent certain·es élèves, souvent issu·es de territoires populaires ou ruraux, à des risques sanitaires évitables ? L’injustice environnementale s’ajoute ici aux inégalités territoriales déjà à l’œuvre.

Inégalités socio-climatiques

Ces constats prennent une portée plus large lorsqu’on les relie aux travaux du Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab), dirigés notamment par Thomas Piketty. Ceux-ci montrent une concentration extrême des richesses au profit d’une infime minorité, dont les choix d’investissement pèsent lourdement sur le climat. Aujourd’hui, les 56 000 personnes les plus riches au monde, soit 0,001% de la population, possèdent plus de richesses que les 2,8 milliards (50%) d’adultes les moins riches. Mais ces ultrariches ne se contentent pas de consommer davantage, ils financent massivement les secteurs les plus polluants, tout en se protégeant largement des conséquences environnementales et sanitaires de ces activités. Le rapport propose une évolution dans le calcul de l’empreinte carbone, pour dépasser le seul levier de la consommation en introduisant l’idée d’une empreinte carbone des patrimoines, afin de responsabiliser les investisseurs face à leurs choix environnementaux. À l’inverse, les classes populaires et moyennes - qui contribuent le moins aux émissions de gaz à effet de serre - subissent de plein fouet les effets du dérèglement climatique et de la pollution : maladies, dégradation du cadre de vie, pression accrue sur des services publics déjà fragilisés. Dès lors, dissocier écologie et question sociale n’est pas envisageable. Faire reposer l’effort sur les ménages et les agents publics, sans remettre en cause la concentration des richesses et des pouvoirs économiques, alimente la défiance et affaiblit toute ambition écologique. À l’inverse, une transition juste suppose des choix clairs : protection de la santé, régulation des activités polluantes, rééquilibrage des richesses entre les genres et entre générations, investissements publics massifs et fiscalité fortement redistributive. « Historiquement, la richesse est venue d’investissements beaucoup plus inclusifs dans l’éducation et la santé. C’est la réduction des inégalités qui a permis le développement et la prospérité. » rappelle Thomas Piketty. L’écologie est indissociable de la défense des missions de service public et des moyens qui y sont consacrés pour créer toujours plus d’égalité et participer du rééquilibrage des revenus allant au capital vers ceux du travail. Protéger les usager·es et les personnels, c’est exiger l’interdiction effective des pesticides dangereux, la promulgation de normes environnementales contraignantes, et des moyens abondés pour l’éducation, la santé et les services publics. C’est aussi revendiquer une mise à contribution réelle des plus hauts patrimoines et des investisseurs au financement collectif de la transition écologique et sociale. L’écologie n’est ni punitive, ni technocratique. Elle est un projet collectif fondé sur l’égalité, la solidarité et le renforcement du service public et donc un levier de transformation sociale.

Betty Teyssier, Franck Brock et Julien Poirier

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