Économie

Les très riches accaparent une part croissante du pouvoir politique

Enjeux 298 · 11 mars 2026

Layla Abdelké Yakoub (Oxfam) : envol des fortunes, record de pauvreté et mainmise des ultrariches sur les médias et le pouvoir.

Layla Abdelké Yakoub est responsable du plaidoyer « Justice fiscale et inégalités » pour Oxfam France.

Enjeux-UA : quels sont les principaux enseignements du dernier rapport d’Oxfam (2026) sur l’état des inégalités en France ?

Layla Abdelké Yakoub : Depuis des années, Oxfam tire la sonnette d’alarme sur l’aggravation des inégalités en France et dans le monde. Nous nous appuyons sur des données officielles, légitimes et convergentes, par exemple de l’Insee, qui démontrent un double mouvement en France : l’envol de la fortune des plus riches et l’augmentation du taux de pauvreté, le plus élevé depuis 30 ans, voire plus. Ces données confirment, voire dépassent, nos craintes quant à l’accélération des inégalités. Les ultra-riches sont d’une part de plus en plus nombreux, et d’autre part s’enrichissent toujours plus. 53 milliardaires français sont aujourd’hui plus riches que 32 millions de Françaises et de Français réuni·es. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, les milliardaires, 32 à l’époque, ont vu leur fortune doubler, soit 220 milliards supplémentaires ; avec cette somme on aurait pu financer l’embauche d’un·e enseignant·e supplémentaire dans chaque établissement scolaire durant 400 ans. En 24 minutes, un milliardaire empoche l’équivalent d’un an de revenu moyen, soit 42 338 euros. Cette situation, folle, a plusieurs origines, dont les politiques fiscales, l’évolution des cours boursiers, de la valeur des patrimoines immobiliers, ou l’existence de monopoles comme les GAFAM aux EU. Nous nous sommes concentré·es aussi dans notre rapport sur les enjeux de pouvoir liés à l’enrichissement. Les très riches tendent à accaparer une partie de plus en plus importante du pouvoir politique : ainsi, des études ont pu établir qu’au niveau international un milliardaire avait 4 000 fois plus de chances d’être en poste politique qu’un citoyen lambda. En France, la mainmise des plus riches sur les médias est de plus en plus évidente, leur donnant ainsi un moyen de pression sur les orientations politiques du pays. Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, a ainsi mené campagne dans les médias contre la taxe Zucman, avec menaces de quitter la France à la clé, se posant en équivalence de légitimité avec la représentation nationale. En témoigne également l’augmentation de la part, aujourd’hui majoritaire, des millionnaires au sein du gouvernement. Les riches pèsent également, malgré une réglementation plus restrictive qu’aux EU, sur les programmes politiques via le financement privé des partis et des campagnes électorales. Tout ceci aboutit à un affaiblissement des contre-pouvoirs. Il est certain que la situation de la presse papier est compliquée, d’où des rachats par des milliardaires, les rédactions se retrouvent dans des situations complexes, en dépit des aides publiques et de règles, peu respectées, qui sont censées assurer une certaine indépendance rédactionnelle. Rodolphe Saade dit respecter cette indépendance, quand d’autres tels Vincent Bolloré ou Edouard Sterin affichent leur projet de soutien idéologique à l’extrême droite. Arnault n’est pas dans cette logique mais défend ses intérêts économiques personnels. Or de rachat en rachat il contrôle désormais la quasi-totalité de la presse économique française, ce qui nuit à l’accès à une information fiable. Parallèlement à cet enrichissement des plus riches, les associations de lutte contre la pauvreté, comme le Secours catholique qui travaille à partir des données des personnes qu’il accueille, ou la Fondation pour le logement, partagent le constat d’une aggravation de la pauvreté, spécialement les familles monoparentales, très souvent une femme avec des enfants, les populations des outre mers. La France, selon l’INSEE, compte aujourd’hui 11 millions de personnes pauvres.

Enjeux-UA : quelles seraient les politiques publiques propres à réduire significativement ces inégalités ?

Layla Abdelké Yakoub : Oxfam est une organisation apartisane qui s’adresse à toutes les formations politiques, sauf d’extrême droite, et au gouvernement. Certaines des thématiques que nous portons sont de plus en plus reprises, comme l’accroissement des inégalités, devenu si évident que la plupart des forces politiques se sentent obligées de désormais se positionner, par exemple sur la taxe Zucman, et plus globalement sur la taxation des ultra-riches. Les partis divergent maintenant plus sur les modalités ou les conséquences économiques que sur sa légitimité, tant la justice fiscale apparaît comme une nécessité incontournable, d’où la récente adoption d’une taxe sur les holdings, certes trop peu efficace. Même chose sur la question de la taxation sur les supers héritages, longtemps restée taboue en France, chacun pouvant avoir la crainte de se voir par exemple privée de sa maison familiale. En réalité cela concernerait les héritages supérieurs à 10 millions d’euros, soit 0,3% des héritages, quand la moitié des Français n’en laisse aucun à sa mort… Les très riches en bénéficient d’autant plus qu’eux peuvent s’appuyer sur des avocats fiscalistes et autres gestionnaires de patrimoine. Là encore, de manière transpartisane, une des niches fiscales concernées a été revue, ce qui constitue un petit pas en avant vers davantage de justice fiscale. Oxfam vient de publier 19 mesures fiscales propres à financer des mesures écologiques, féministes et sociales, sur le principe simple que chacun doit contribuer en fonction de ses moyens, et sur la base des revendications des organisations syndicales et des associations. Or les très riches paient peu d’impôts, quand les pauvres sont astreints à la CSG ou à la TVA et de ce fait contribuent proportionnellement à leurs revenus bien davantage que les privilégié·es. Une meilleure redistribution des revenus permettrait de mieux financer les services publics (hôpital, éducation, aide au logement, crèches… ) dont toutes les études montrent qu’ils constituent le principal barrage face à la pauvreté, alors qu’ils sont les premières victimes des politiques d’austérité au prétexte d’un endettement trop lourd. Ou encore d’augmenter le montant du RSA et de l’étendre aux 18 - 25 ans. L’exil fiscal est agité par celles et ceux qui s’opposent à de telles mesures. Par principe, nous ne pouvons penser nos lois en fonction de ceux ou celles qui ne les respecteraient pas. La loi doit être juste, et contenir les moyens pour éviter son non-respect. Aux États-Unis, l’impôt est ainsi lié à la citoyenneté et non à la résidence. Par ailleurs, les études montrent que cet exil reste marginal dans ses effets. France stratégie a calculé que le retour d’exilés après la suppression de l’ISF avait rapporté 160 fois moins que le montant de l’impôt… Bernard Arnault reste en France car il en bénéficie en terme d’image de marque et de bien vivre. Un pays ne se réduit pas aux impôts. Notons enfin qu’au-delà de leurs discours hypocrites de soutien affiché aux classes populaires, les municipalités gérées par le RN ne contribuent en rien à la lutte contre les inégalités, ce qui est conforme aux votes de leurs député·es, contre l’ISF et pour la défense des plus fortuné·es.

Propos recueillis par Matthieu Leiritz


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