Économie

Les mots du néolibéralisme : l'évaluation

Enjeux 298 · 10 mars 2026 · Syndicalisme

Deuxième volet de la série : comment l'évaluation généralisée impose une rationalité comptable aux services publics, au mépris du débat.

« Enjeux » poursuit sa série d’articles interrogeant quelques mots du néolibéralisme et leur sens au regard des politiques gouvernant les services publics.

ÉVALUATION

Les volontés de véridiction du néolibéralisme ont entraîné une généralisation de l’évaluation, annoncée comme indispensable pour rationaliser l’action publique par la mesure de ses effets. À une définition du projet politique par ses finalités, se substitue une définition par ses résultats visant à prouver son bien-fondé, quitte à organiser l’indicateur en fonction du résultat désiré. Une telle gouvernance se justifie en affirmant la nécessité de diminuer la dépense publique. Force est de constater qu’elle est loin d’avoir produit l’amélioration qualitative du service public promise. L’école et l’hôpital en témoignent durement… Mais au-delà, ces outils régulateurs cherchent à conduire les acteur·trices à l’autogouvernement de leur action. L’évaluation agit comme un « miroir » qui contraint à un réajustement des pratiques et vise l’appropriation des normes par les agent·es eux-mêmes. Cette gouvernance par les nombres impose sa rationalité comptable et mesurable au mépris de la délibération, du débat politique et de la confrontation aux valeurs. L’individu, soumis aux impératifs du résultat et aux pressions de la concurrence, est sommé d’exécuter les processus normalisés censés offrir la meilleure performance. Les évaluations nationales de l’apprentissage de la lecture en offrent le parfait exemple. Justifiées par un discours de rationalisation scientifique et l’affirmation de leur efficacité, les procédures d’action contraignent les agent·es. Leur refus les menacerait de devoir assumer la responsabilité d’une efficacité moindre et les mène à une incorporation des normes même s’ils et elles savent qu’elles n’engendreront pas les progrès qualitatifs promis. Les doutes sur le sens de l’action ainsi générés produisent une dégradation des conditions de travail et ses conséquences défavorables tant sur la santé des personnels que sur la qualité du service public.

Paul Devin


À lire aussi dans ce numéro (Enjeux 298)