1936 : en finir avec la ségrégation scolaire
Le Front populaire et Jean Zay : scolarité à 14 ans, école unique et réforme de 1937, un projet qui a semé pour le plan Langevin-Wallon.

L’action du Front Populaire concernant l’éducation n’a pas toujours abouti, mais elle a semé pour l’avenir en liant en permanence, comme l’avait fait Jean Jaures en 1910, l’action laïque et l’action sociale.
Comment aurions-nous le droit de recruter, même par la loi, des écoliers nouveaux, si nous laissons des classes de 60, 70 élèves ? Comment le pourrions-nous, si nous n’avons pas le courage de pousser jusqu’à quatorze ans la scolarité ? Comment le pourrions-nous, si nous ne nous mettons pas en état de donner, en effet, à tous nos maîtres (…), cette culture … condition absolue d’un enseignement à la fois élevé et impartial ? …. Ici encore, la question scolaire rejoint la question sociale ; elle n’est pas pour nous une diversion. Ces deux questions se tiennent. Laïcité de l’enseignement, progrès social, ce sont deux formules indivisibles. Nous n’oublierons ni l’une ni l’autre, et, en républicains socialistes, nous lutterons pour toutes les deux. » Jean Jaurès 21 janvier 1910
Jean Zay, nommé ministre de l’éducation nationale et des beaux-arts va marquer durablement de son empreinte le ministère, restant en fonction de juin 1936 à septembre 1939. Changer l’école est un impératif du Front populaire, tant le système de l’époque est inégalitaire et soumis aux pesanteurs sociales. La question scolaire est abordée dans le programme du Rassemblement populaire. Il s’agit tout d’abord d’assurer la prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans, déjà réclamée par Jaurès en 1910, et la mise en pratique dans l’enseignement du second degré de mesures complémentaires à la gratuité de ce niveau d’enseignement votée en 1933. Il faut, selon le programme, « mettre fin à une inégalité criante du système scolaire entre le premier degré et le second degré, l’un étant destiné aux classes populaires, l’autre étant réservé aux élites ». C’est le principe de l’école unique qui est ici revendiqué pour mettre fin à un système où seulement un peu plus de 5% des élèves fréquentent les collèges et les lycées. Au projet d’école unique s’ajoute la défense de l’école laïque et de ses maîtres qui sont « les garants de la continuité d’une éducation respectueuse de la République. ». Jean Zay nommé en juin 1936 nomme à ce poste dans un premier temps trois sous-secrétaires d’État, Deux de ces sous-secrétaires sont des femmes : Cécile Brunschvicg en charge des questions sanitaires en lien avec l’école ; Irène Joliot-Curie, de la recherche scientifique, qui laissera en 1937 sa place au scientifique Jean Perrin. Il s’entoure au ministère d’une équipe de spécialistes engagés des questions scolaires venus du syndicalisme enseignant et collabore, notamment de manière constructive avec le rapporteur de la commission du budget de l’Éducation à la Chambre des députés, l’enseignant communiste Georges Cogniot. Dès le 11 juin 1936, soit une semaine après sa nomination, il dépose un texte prolongeant la scolarité jusqu’à 14 ans. Le texte est adopté à une très large majorité par 488 voix contre 80. Des discussions avaient été nécessaires avec la CGT, dont les dirigeants souhaitaient l’extension jusqu’à 16 ans, et avec les communistes, qui voulaient, sous la direction de Georges Cogniot, que l’âge soit repoussé jusqu’à 15 ans. Il précise d’ailleurs au moment du vote que cette mesure n’est qu’une première étape vers une prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans. Cette première mesure s’accompagne d’un recrutement d’instituteurs pour l’année complémentaire prévu en deux phases : environ 2 000 créations de postes dès la rentrée 1936, puis 4 000 postes à la rentrée 1937. Cela nécessite aussi un important plan de constructions scolaires qui est décidé dans la foulée, notamment de collèges / lycées construits dorénavant sans chapelle ce qui provoque l’ire des partis de droite. D’autres mesures sont prises comme le dédoublement des classes à fort effectif (plus de 35 élèves) ce qui est fait dans une circulaire d’octobre 1936. Jean Zay souhaite instaurer le principe d’une éducation physique hebdomadaire à tous les élèves. L’action combinée du ministre de l’Éducation et celle de Léo Lagrange, en charge des Loisirs et des Sports permet à l’éducation physique d’être partie prenante de l’éducation scolaire. Il veut aussi, toujours en suivant le programme du Front populaire, créer les conditions du respect de la laïcité. Dans ce domaine, ce sont surtout les activités des ligues d’extrême droite qui inquiètent le gouvernement et le ministre de l’Éducation. L’activité de ces ligues est parfois importante aux abords des lycées, voire même à l’intérieur, où élèves et parfois enseignants n’hésitent pas à user de propagande contre le gouvernement en place.
Dans une circulaire du 31 décembre 1936, il condamne toute forme d’agitation politique d’une majorité dans les lycées et les collèges et affirme qu’il fera preuve de fermeté en cas de manquement. Ce texte est complété en janvier 1937 pour lutter cette fois-ci contre « les propagandes confessionnelles ». La tentative de réforme de 1937
Deux grands principes régissent le projet élaboré en 1937 par Jean Zay et son équipe : il s’agit tout d’abord de mettre fin au dualisme de l’enseignement français, en faisant du secondaire la suite logique du primaire. Cette mesure de justice sociale et de démocratisation de l’enseignement représente la perspective politique du projet : l’orientation doit permettre à tous les élèves, quelle que soit leur situation sociale, de suivre un enseignement en fonction de leurs aptitudes, et non en raison de leur appartenance à telle ou telle classe sociale. Le ministre dépose à cette fin un projet de loi le 5 mars 1937 à la Chambre des députés. Il est proposé d’organiser l’enseignement en degrés successifs : le premier degré (qui comprend l’ensemble des enseignements élémentaires, quel que soit l’endroit où il est dispensé) est unifié, ce qui entraîne la disparition des petites classes au lycée et au collège. À 11 ou 12 ans, l’élève doit passer son certificat d’études primaires, afin d’entrer dans le second degré. La classe de sixième devient une classe d’orientation à l’issue de laquelle, l’élève peut poursuivre ses études dans trois sections parallèles : les filières classique, moderne et technique. Ceux qui n’intègrent pas le second degré poursuivront leurs études par un enseignement complémentaire jusqu’à 14 ans, puis un enseignement postscolaire facultatif. Le pivot de la réforme est donc la classe de sixième qui permet une sélection des élèves, non plus sur des critères sociaux, mais en fonction des aptitudes décelées par les enseignants. Le projet de loi doit être examiné à la Chambre à partir de mars 1937, mais une majorité de députés favorables au maintien de la situation actuelle du secondaire, ne sont pas disposés à permettre le vote d’un tel projet. C’est pourquoi le ministre choisit pour contourner les lenteurs parlementaires de mettre en place rapidement certaines dispositions de son projet. Le 22 mai 1937 est institué le principe de l’expérience de classes d’orientation en sixième pour l’année suivante. 172 classes sont concernées dans un ensemble de 45 établissements partout en France. Pour l’équipe ministérielle, il s’agit, à partir de ces expériences, d’affiner le projet initial. Début juin 1937, trois structures sont mises en place. Le premier degré comprend dorénavant les écoles élémentaires du primaire et celles des lycées et collèges. Le second degré regroupe les collèges et les lycées avec les Écoles primaires supérieures (EPS). Le troisième degré concerne l’enseignement supérieur. Enfin, les programmes des classes du premier cycle des lycées et collèges et ceux des cours préparatoires et des EPS sont harmonisés afin de permettre le passage d’un système à l’autre. Le 29 novembre 1937, il prononce une conférence devant l’Union rationaliste. Le texte de son intervention est publié quelques mois plus tard, accompagné du projet de lois. Le principe essentiel repose sur la justice dans le domaine de l’éducation : « Chacun doit pouvoir disposer du meilleur enseignement possible, basé sur une culture humaniste, et non pas la superposition de savoirs indigestes ou réservés à une élite restreinte ». Il importe plus concrètement également « d’éveiller les goûts de l’enfant, de les provoquer, en lui laissant une certaine liberté qui lui permette de s’instruire, selon son désir, dans telle ou telle section ». Il indique aussi : « il arrive qu’on parle souvent des réformes et qu’on ne les réalise pas toujours. J’ai dit un jour que nous sommes à une heure où notre pays peut encore pardonner l’erreur, mais où il ne peut plus pardonner l’inaction ». L’expérience des classes d’orientation en sixième est reconduite l’année suivante avec le soutien du Conseil supérieur de l’instruction publique (CSIP), organe consultatif composé de représentants de grandes institutions éducatives, de parents et d’enseignants élus. Le rapporteur de ces expérimentations pour le CSIP est Yves Le Lay, représentant du SPES, responsable de sa commission pédagogique, syndicat constitué en 1937. Le SPES syndique les personnels de lycées et collèges et est affilié à la Fédération générale de l’enseignement (composante de la CGT). À l’inverse le Syndicat national des lycées, collèges et cours secondaires (SNALCC), né du refus de l’unification à la CGT adopte des positions conservatrices dans le domaine éducatif et s’oppose à la réforme. Dans la presse conservatrice, on déplore le nivellement par le bas, la pratique d’activités basées sur l’amusement et non sur le savoir, on condamne également la disparition supposée des humanités classiques autour du Grec et du Latin. Les quotidiens Le Tempes et La Croix sont parmi les plus hostiles. Mais les craintes sont également nombreuses dans le milieu enseignant et syndical. Si certaines confusions et hésitations sont visibles - ainsi la société des agrégés masculine condamne la réforme, alors que la société des agrégées féminine affiche son soutien - il faut également ajouter les difficultés économiques du gouvernement : une telle réforme nécessite un fort investissement financier, Un faisceau d’intérêts, parfois contradictoires entraînent l’enlisement du projet initié par Jean Zay. Pourtant le grain est semé pour le futur ! Le plan Langevin-Wallon de 1945 s’inscrira dans son sillage…
Jean-Louis Auduc

